Le développement psycho-affectif du nourrisson est un processus complexe et fascinant, jalonné d'étapes cruciales qui façonnent la personnalité et les compétences sociales de l'enfant. Comprendre ces étapes est essentiel pour les parents et les professionnels de la petite enfance, afin de favoriser un épanouissement harmonieux. Cet article, s'appuyant sur les éclairages du psychologue-psychanalyste Harry Ifergan et d'autres experts, explore les étapes majeures de ce développement, en mettant en lumière les défis et les enjeux qui y sont associés.

Les premières semaines : immersion sensorielle et reconnaissance maternelle

Dès les premières semaines de vie, le nourrisson est principalement tourné vers son corps et ses sensations. Il dort presque toute la journée, mais son psychisme est déjà en éveil. Au niveau perceptif, même si sa vision est encore limitée, il semble reconnaître la voix de sa mère grâce à l'apprentissage intra-utérin. Il exprime ses émotions primaires - confort, frustration, fatigue, angoisse - par des réactions émotionnelles. C'est l'âge des réactions circulaires primaires, où le nourrisson prend plaisir à répéter les mêmes mouvements.

Pour Sigmund Freud, cette période correspond au stade oral, le premier stade de l'évolution libidinale. Le plaisir est lié à la zone bucco-labiale, et essentiellement à l'alimentation. Karl Abraham divise ce stade en deux périodes : la première, de 0 à 6 mois, est associée à la succion, et la seconde, le stade sadique oral, est liée à la morsure, qui va de 6 mois à un an. Le plaisir oral est dit autoérotique et, selon Freud, la pulsion s'accomplit par le processus d'incorporation : le nourrisson intègre et, par là-même, devient ce qui le satisfait.

Le nourrisson a une gêne qui est résolue au mieux par la mère. Et c'est justement dans cet intervalle de temps entre l'expression du manque et l'assouvissement du besoin que résident les premières séquences de ce que sera le Moi : la satisfaction hallucinatoire. Pour Freud, le psychisme s'appuie sur les toutes premières traces de souvenir positif comme support pour contrebalancer le fait d'être submergé d'angoisse.

Techniquement, M. Klein parle d'introjection et de projection pour signifier l'acceptation de l'agréable et le rejet du désagréable. Ainsi, selon M. Klein, on peut parler du « bon sein » et du « mauvais sein », le premier étant celui qui nourrit et le second celui qui frustre de par son absence. Dans cette période, parce que la satisfaction dépasse, normalement, l'insatisfaction, le psychisme infantile va s'identifier comme étant une expérience positive.

Lire aussi: Étape du développement

6 semaines : L'émergence du sourire intentionnel

Vers six semaines, un moment clé survient : l'apparition du premier sourire intentionnel. Ce sourire n'est pas un simple réflexe, mais une véritable interaction avec l'autre, un signe que l'enfant est conscient de son environnement et capable d'y répondre. C'est un jalon important dans le développement de sa sociabilité et de sa capacité à créer des liens.

Du 5ème au 7ème mois : Affinement des sens et différenciation

Au cours de cette période, le tonus s'améliore au niveau des membres et de son axe central. Il apprécie de se tenir droit et assis même si cela est encore fatigant pour lui. À partir du cinquième mois, son ouïe s'est affinée et il est attentif au moindre bruit. Le mois suivant, cette même dynamique s'appliquera pour la vue. Pour intégrer le monde, il manipule avec ses mains et met tout ce qu'il peut en bouche. Moins symbiotique avec sa mère, il va mettre en place une relation privilégiée avec un objet, l'objet transitionnel, le fameux doudou, élément du monde extérieur qu'il contrôle et qui le rassure. Il commence à montrer des expressions faciales d'émotions claires de joie ou de tristesse. Il les reconnaît sur le visage des gens qui l'entourent d'ailleurs dès trois mois il a eu la capacité de différencier les visages familiers. Progressivement, la discrimination des personnes alentours et l'exploration de l'environnement poussent l'enfant à se confronter à la multitude des autres, à l'immensité du monde. En un mot, il réalise la puissance du non-moi. L'enfant se vit désormais distinct du monde extérieur et est capable d'action intentionnelle. Maintenant, il fait des réactions circulaires mais en lien avec des interactions avec le monde extérieur initialement amorcées par hasard.

8 mois : La conscience de soi et l'angoisse de séparation

Autour de huit mois, l'enfant franchit une étape fondamentale : il prend conscience de son existence individuelle et réalise qu'il n'est plus en fusion avec sa mère. Cette prise de conscience s'accompagne souvent d'une angoisse de séparation, car l'enfant réalise sa dépendance envers ses parents, et plus généralement envers les adultes. Cette vulnérabilité peut se traduire par des pleurs et des protestations lorsque sa mère s'éloigne.

Mélanie Klein considère que le 4ème mois correspond à l'accès à la position dépressive. Parce que complexifié, le psychisme peut intégrer des distinctions plus subtiles que le clivage. D'un clivage positif/négatif découpant le réel, le psychisme peut désormais intégrer des clivages partiels dans les objets ce qui amènera progressivement à développer l'ambivalence. Par la reconnaissance de sa mère en tant qu'objet distinct de lui, il prend conscience que ce qu'il considérait avant comme étant sa puissance ne lui appartient finalement pas. Quand il a faim, ce n'est pas lui qui rempli son besoin mais sa mère. A cela, ajoutons que l'enfant a désormais intégré que sa mère est constituée tout autant du bon sein que du mauvais sein, comme vu dans l'étape précédente, ce qui provoquera chez lui de grandes angoisses de perte d'objet. Le besoin d'être à proximité de sa mère se fera plus pressant. Cette position se retrouve dans le comportement de l'enfant à alterner les séquences d'explorations de l'environnement et les séquences de retour à la mère.

9 mois : Les premiers cauchemars et la symbolisation de la séparation

Vers neuf mois, les premiers cauchemars peuvent survenir, signe que l'enfant a bien intégré la séparation symbolique d'avec sa mère. Ces cauchemars sont une manifestation de son angoisse face à sa dépendance et à sa vulnérabilité.

Lire aussi: Les étapes clés du développement infantile expliquées

De 12 à 18 mois : imitation et compréhension des premières relations de cause à effet

Ainsi le 12ème mois correspond à la fin du 4ème stade de la période sensori-motrice de Piaget. A ce stade la coordination est intentionnelle et s'infère aux situations nouvelles. C'est ainsi qu'il a accès à cette période à la compréhension des premiers scripts de relation de cause à effet. Au niveau des objets extérieurs, ceux-ci ont acquis une constance mnésique. On parle de la permanence de l'objet. À un an, l'enfant pèse en moyenne 12 kg pour 80 cm. Il développe l'imitation comme la stratégie favorite d'apprentissage. Progressivement il veut participer à ce que font « les grands ».

De 18 mois à 4 ans : opposition, individuation et socialisation

À partir de dix-huit mois, l'enfant entre dans une phase d'opposition systématique, qui peut durer jusqu'à trois ou quatre ans. Cette opposition est une manière pour lui de se démarquer des souhaits et des désirs de ses parents, d'affirmer son individualité et de dire : « Toi, c'est toi et moi, c'est moi ».

Entre deux et quatre ans, l'enfant réalise un travail mental essentiel : l'individuation. Il se constitue en tant qu'individu à part entière, en intégrant tous les éléments qui le composent : ses parents, sa maison, son doudou, ses frères et sœurs, ses émotions, etc. Ce travail de construction identitaire est comparable à un puzzle, où l'enfant rassemble les pièces pour former un tout cohérent.

À quatre ans, l'enfant devient un être social. Il apprend à dessiner, à représenter le corps humain et à se situer dans la société. Son intelligence progresse et il parvient à mieux identifier l'objet de ses peurs au moment de s'endormir. Il imagine des êtres imaginaires ou des animaux venant lui rendre visite.

2 ans : Le "non", les peurs et l'affirmation du caractère

Vers deux ans, le « non » est omniprésent et les premières peurs apparaissent. L'enfant a des difficultés à s'endormir, peur du noir et refuse de se séparer de ses parents. Certains connaissent des phases de cauchemars, qui correspondent à l'affirmation de leur caractère. L'enfant devient capricieux, exigeant et veut tout régenter. Autant il se prétend omnipotent dans la journée (et dit non à tout), autant, la nuit venue, il se ravise et se sent faible et fragile. Le souvenir des énervements et des crises qu'il a su générer auprès de ses parents l'envahit et inconsciemment, il se culpabilise et fait des cauchemars. Au matin, le cauchemar l'ayant « acquitté » de son fort caractère de la veille, il repart de plus belle et recommence à dire « non ! ».

Lire aussi: Activités manuelles écologiques pour enfants

Le début de la seconde année marque l'entrée dans le 5ème stade sensori-moteur théorisé par Piaget. De 18 à 24 mois, l'enfant acquière la capacité partielle d'élaborer cognitivement (mentalement) certains scripts (enchainements d'actions) ce qui lui permet d'intervertire et de combiner différemment certaines séquences d'actions. La fin de la deuxième année est également celle de la période sensori-motrice. Le début de la troisième année est également celui du stade préopératoire (2-6 ans).

L'importance de l'environnement et du lien d'attachement

Le développement psycho-affectif du nourrisson est fortement influencé par son environnement et par la qualité du lien d'attachement qu'il développe avec ses parents ou ses figures d'attachement. Un environnement stable, sécurisant et stimulant favorise l'épanouissement de l'enfant, tandis qu'un lien d'attachement sécure lui apporte la confiance et la sécurité émotionnelle dont il a besoin pour explorer le monde et développer ses compétences sociales.

Bowlby (1958) a insisté sur l’importance des liens non alimentaires entre le bébé et la mère, un besoin primaire d’attachement, de contact interpersonnel et social : s’exprimant dans des conduites visant à retrouver ou à maintenir la proximité avec la mère (ou son substitut). Exp. HARLOW : de jeunes singes macaques rhésus séparés précocement de leur mère, mis en contact avec une mère artificielle nourricière en fil de fer ou avec une mère artificielle non nourricière de contact agréable, choisissent le leurre maternel en tissu.

Winnicott a mis en évidence l’influence de l’environnement sur le développement psychique (à partir de sa pratique psychanalytique et de l’étude des carences affectives et éducatives précoces, et des psychoses infantiles). Au 1er stade de « dépendance absolue », la mère n’est pas perçue : il est fondu avec elle ; elle est un support « holding » qui soutient physiquement et psychiquement l’enfant, et représente tout ce qu’apporte l’environnement. « La mère suffisamment bonne » s’identifie étroitement à son bébé, et s’adapte à ses besoins ; ce qui permet à l’enfant de développer son potentiel inné : physique et psychique. L’enfant peut éprouver un sentiment de continuité d’existence et faire apparaître son vrai soi « vrai self ». Du côté de la mère cette période est appelée « préoccupation maternelle primaire ». Au 2ème phase de « dépendance relative », l’enfant perçoit sa mère comme séparée de lui ; il a acquis une représentation de la mère qui lui permet de patienter; il conçoit les objets comme extérieurs au soi (self). « La mère suffisamment bonne » se dégage peu à peu de l’identification intense : elle reprend sa vie personnelle et/ou professionnelle, et introduit des « défauts d’adaptation » ajustés au développement de l’enfant : qui permettent à l’enfant de grandir : y arriver par soi même est la racine de la confiance en soi.

Le rôle des parents : maternage et paternage

Le rôle des parents est fondamental tant pour la survie physique qu'émotionnelle de l'enfant. Cette triade est dite symbolique parce que la Mère et le Père en psychanalyse ne sont pas forcément ces deux parents au sens propre. En fait il s'agit plus de dynamiques: le maternant qui s'occupe de l'enfant et le paternant qui incitera l'enfant à découvrir le monde par lui-même. Ainsi nous trouvons chez les deux parents des dynamiques des deux sortes. On peut le dire simplement, sans l'apport d'un environnement maternant et structurant l'enfant ne peut pas se développer. Pire, Spitz a découvert dans les orphelinats d'après guerre des cas de ralentissement et d'arrêt du développement psycho-affectif chez ces jeunes enfants parce qu'ils étaient coupés de tout lien affectif.

Le maternage consiste à répondre aux besoins de l'enfant, à le nourrir, le câliner, le rassurer. Le paternage, quant à lui, consiste à encourager l'enfant à explorer le monde, à prendre des risques, à se dépasser. Ces deux fonctions sont complémentaires et essentielles au développement harmonieux de l'enfant.

Symboliquement, le père est celui qui met un terme à la relation fusionnelle mère enfant. Cette dynamique est celle qui incite l'enfant à investir le monde extérieur. Si la mère correspond au principe de plaisir (être couvé, nourri, en constante satisfaction sans effort), le père correspond symboliquement au principe de réalité (séparation, frustration et effort). La notion d'effort est fondamentale car par la confrontation à l'effort, l'enfant découvre le plaisir du dépassement de soi. En cela, le père est indissociable du processus intentionnel de sublimation. La sublimation pouvant se définir comme un dépassement des plaisirs primaires pour atteindre des plaisirs secondaires. La sublimation est ce qui permet au psychisme de prendre du plaisir à des stimulations qui ne répondent pas à des besoins fondamentaux. L'exemple facile est celui de la sensibilité artistique.

tags: #developpement #psycho #affectif #du #nourrisson #etapes

Articles populaires: