Depuis plusieurs jours, l’histoire des enfants sauvages de Châtelaillon est au cœur des discussions médiatiques. Michel de Robert, un homme élégant de 78 ans, relate inlassablement comment son demi-frère et lui, alors âgés de 5 et 7 ans, ont survécu pendant sept ans dans un bois près des Boucholeurs, en Charente-Maritime. Cette histoire, digne d'un film, a captivé l'attention du public, mais suscite également de nombreuses interrogations et remises en question. Le film « Frères » sorti en salles ce mercredi 24 avril 2024, retrace leur histoire.

Le récit de Michel de Robert

Michel de Robert raconte que, abandonnés par leur mère dans une colonie de vacances près de La Rochelle à l'été 1948, ils ont d'abord passé neuf mois dans la maison qui hébergeait la colonie. Journaliste du quotidien Combat à Paris, celle-ci ne vint pas les chercher à l'issue du séjour. Après la découverte du cadavre du propriétaire des lieux, qui s'était suicidé, les enfants ont pris la fuite et se sont réfugiés dans un bois.

Selon Michel, leur adaptation à cette nouvelle vie a été rapide, motivée par la nécessité de manger et de se protéger. Patrice, l'aîné, chassait, tandis que Michel découpait le lapin. Michel garde peu de souvenirs des années précédant leur séjour dans la forêt, si ce n'est que sa mère, une femme libre et indépendante, n'était pas faite pour avoir des enfants. Il affirme que la préfecture n'a même pas été alertée de leur disparition, ce qui leur a fait prendre conscience qu'ils n'existaient pas et que personne ne les recherchait. Patrice a été à la fois son père, sa mère et son frère.

En 1956, ils finissent par réapparaître, à travailler aux huîtres quelque temps pour le compte d’un ostréiculteur, jusqu’à ce que leur mère les retrouve et les replace chez un couple à Paris. Michel de Robert deviendra architecte. Son frère Patrice dirigera une clinique. L’autre volet de l’histoire, c’est que les deux frères ont tout gardé pour eux jusqu’au suicide de Patrice à l’âge de 48 ans. En substance, nous dit le survivant, personne d’autre qu’eux deux n’est au courant de ce qu’ils ont fait entre 1949 et 1956.

De retour à Paris, ils sont envoyés chez un couple de précepteurs chargés de les rendre "scolarisables". Une séparation difficile, même s'ils se retrouvent l'été pour "faire les 400 coups". Ce n'est qu'après sa disparition que Michel s'est confié à des proches : "C'est une histoire qui nous appartenait à tous les deux. Il y a neuf ans, lors d'un week-end entre amis, il en a parlé à Olivier Casas, qui s'étonnait de le voir tailler un bout de bois tel "un Indien cherokee". Grâce à lui, Michel a renoué avec un ancien camarade de colonie et il est retourné sur les lieux pour la première fois. Mais du bois de son enfance, il ne restait rien - une autoroute et des champs l'ont fait disparaître.

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Doutes et interrogations

Malgré le récit poignant de Michel de Robert, de nombreux habitants des Boucholeurs et des experts émettent des doutes quant à la véracité de son histoire.

L'absence de forêt

L'une des principales objections concerne l'absence de bois à proximité des Boucholeurs. Les habitants et les cartes IGN de l'époque confirment que le paysage est principalement constitué de marais et de champs, peu propices à la dissimulation et à la survie pendant sept ans.

L'invisibilité des enfants

Même en admettant l'existence d'un bois, il semble difficile d'imaginer comment deux enfants ont pu rester invisibles aussi longtemps dans un village qui comptait déjà 4 100 habitants en 1946. Les recherches dans la mémoire collective, auprès d'historiens, d'anciens habitants et d'élus locaux, n'ont révélé aucun souvenir d'un tel récit.

La débrouillardise des enfants

La capacité de survie de deux enfants de 5 et 7 ans pendant sept ans en pleine nature suscite également des interrogations. Denis Tribaudeau, spécialiste de la survie, estime qu'il aurait fallu bien des miracles pour que les enfants tiennent aussi longtemps. Selon lui, il est peu probable qu'ils aient pu survivre en mangeant uniquement des lapins et des escargots crus, et il suggère qu'il y a dû avoir plus d'interactions avec le monde extérieur que ce que Michel de Robert ne laisse entendre.

La parole de Michel de Robert

Malgré les doutes, certains habitants, comme Pierre Raguy, féru d'histoire locale, ne rejettent pas l'histoire de Michel de Robert. Ils soulignent qu'il s'agissait d'une autre époque, après-guerre, où les Boucholeurs étaient un petit village isolé et secret, peu fréquenté par les habitants de Châtelaillon. Dans les années 1950, ce qui se passait aux Boucholeurs, c’était très secret. C’était un petit village de quelques dizaines d’habitants, des miséreux venus tenter leur chance aux huîtres… Les Boucholeurs et Châtelaillon, c’était deux mondes à part, très séparés.

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Michel de Robert explique leur survie par leur complémentarité : il fabriquait et construisait, tandis que Patrice chapardait de la nourriture. Ils mangeaient des escargots, des limaces, des orties, et volaient parfois des légumes et des œufs dans les fermes environnantes. Il évoque également l'aide d'un ostréiculteur qui leur donnait du pain et de la viande en échange de petits travaux.

Il insiste sur le fait qu'ils n'ont pas été retrouvés parce que personne ne les cherchait, et que les enfants abandonnés étaient nombreux à cette époque. Il explique également qu'ils n'ont pas parlé de leur histoire pendant des années par honte et par peur du jugement des autres.

Le film "Frères"

Le film "Frères" d'Olivier Casas met en scène l'histoire de Michel et Patrice, interprétés par Mathieu Kassovitz et Yvan Attal. Le réalisateur a rencontré Michel de Robert il y a neuf ans et a été stupéfait par son incroyable aventure. Il s'est rendu à Châtelaillon-Plage pour reconstituer les lieux où les deux enfants ont vécu à l'état sauvage.

Le film alterne entre deux temporalités : la vie des enfants dans la forêt et la vie des adultes, hantés par leur passé. Il explore les thèmes de l'abandon, de la survie, de la fraternité et de la difficulté de se réinsérer dans la société.

Michel de Robert espère que le film permettra de sensibiliser le public au sort des enfants abandonnés et de briser le silence sur cette période sombre de l'histoire.

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Les séquelles d'une enfance sauvage

Si Michel de Robert a réussi à se construire une vie après son retour à la civilisation, son frère Patrice a été plus profondément marqué par cette expérience. Il n'a jamais réussi à s'adapter à la vie normale et s'est suicidé à l'âge de 49 ans.

Michel de Robert témoigne des difficultés rencontrées lors de leur réinsertion : le choc de passer de la liberté de la forêt à l'enfermement d'une pension, les moqueries des autres enfants, la honte de leur passé. Il a fallu des années pour qu'il puisse parler de son histoire et accepter ce qu'il avait vécu.

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