Introduction
Le télétravail, une modalité de travail en pleine expansion, suscite de nombreuses interrogations quant à son impact sur la vie professionnelle et personnelle. Natacha Ordioni, experte en la matière, a contribué à éclairer ce phénomène à travers ses recherches et analyses. Cet article se propose d'examiner en profondeur le télétravail, en s'appuyant sur les travaux d'Ordioni et d'autres chercheurs, afin de comprendre ses enjeux, ses avantages et ses inconvénients, notamment pour les cadres.
Définition et Évolution du Télétravail
Le télétravail, étymologiquement, signifie « travail à distance ». Mais distant par rapport à quoi ? Au client, au donneur d’ordre, au public, au produit final ? Et quel statut possède le télétravailleur ? Comment ses prestations sont-elles rémunérées, évaluées ? Selon la définition retenue, l’observateur pourra conclure à son caractère marginal ou, au contraire, à sa récente extension (Ordioni, 2000).
Diversité des Formes de Télétravail
Il est essentiel de clarifier le sens donné à ce terme et de préciser qui est à l’initiative de l’introduction du télétravail (la direction de l’entreprise, le management local ou le salarié) et dans quelle mesure cette modalité de travail est choisie par ceux qui s’y engagent (fussent des cadres).
Face à cette gamme étendue de situations distantes possibles, et en nous limitant au seul cas des salariés, deux types de télétravailleurs peuvent être distingués :
- Ceux exerçant des emplois administratifs d’exécution, pratiquant le télétravail à domicile à plein temps, le plus souvent des femmes qui peuvent se retrouver professionnellement isolées.
- Ceux qui occupent des emplois de cadres supérieurs, pratiquant un télétravail occasionnel et inscrits dans des collectifs professionnels.
On peut y voir deux idéaux-types opposés du télétravail, cas limites des tendances entre lesquelles fluctuent, sans jamais s’y réduire, les évolutions du travail.
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La seconde définition, que l’on peut considérer comme extensive, celle adoptée par un nombre croissant d’observateurs et par la Commission européenne, inclut d’autres modalités. Tout d’abord, la pratique du télétravail peut être occasionnelle et ne pas se traduire par une modification du contrat de travail (télétravail informel). Ce qui conduit à tenir compte du télétravail alterné (alternance régulière de jours travaillés à domicile et de jours travaillés dans l’entreprise) et du télétravail en débordement (le salarié poursuit ses activités professionnelles, le soir ou le week-end, voire pendant les vacances, en retrouvant son environnement de travail). Le lieu d’exercice peut être le domicile, l’hôtel, les transports en commun (mobilité). Ces situations se distinguent du simple fait d’apporter des dossiers à la maison.
Évolution des Pratiques
Des recherches récentes montrent que « le télétravail alterné, le télétravail mobile et le télétravail occasionnel supplantent aujourd’hui très largement les formes anciennes de télétravail », étant entendu que « la grande majorité des télétravailleurs d’aujourd’hui ont des tâches qualifiées et un niveau de formation élevé » (Emerit, 2001). Natacha Ordioni précise que l’on trouve « 59 % de diplômés de l’enseignement supérieur parmi les télétravailleurs, contre 27 % dans l’ensemble de la population » (Ordioni, 2000).
Définition Retenue
Nous retiendrons que le télétravailleur est un salarié qui, de façon relativement régulière et pendant une période variable, exerce ses activités professionnelles en dehors de son entreprise habituelle de rattachement, maintenant un contact avec celle-ci et ses collègues par l’usage de procédés de télécommunications (téléphone, internet/courriel, fax…).
Profil du Télétravailleur
L’étude quantitative par questionnaire montre que les télétravailleurs sont très majoritairement des cadres supérieurs (66 % alors qu’ils ne sont que 13,5 % dans l’entreprise) et des hommes (77 %, contre 63 % dans l’entreprise). « Notre » télétravailleur type est un homme, âgé de 43 ans, marié, père de famille, diplômé, cadre supérieur ayant 17 années d’ancienneté, gros utilisateur de TIC (technologies de l’information et de la communication), exerçant ses activités d’experts, plus que de management. Cette distinction est importante : comme le montre notre étude qualitative, l’activité de management, de commandement, demeure liée à la proximité physique du responsable et du subordonné. Les managers pratiquant le télétravail se heurtent à une réticence de leurs subordonnés et de leurs supérieurs (Cléach et Metzger, 2002). Par ailleurs, notre télétravailleur exerce son activité dans les domaines « commercial-vente » ou « des techniques informatiques » et, depuis un à deux ans, travaille à distance en débordement au domicile (97 %) et, occasionnellement, de façon nomade (81 %) ou alternée (51 %). Il consacre entre 15 et 20 % de son temps de travail à cette modalité, soit tout de même près d’une longue journée de cadre par semaine.
L’étude qualitative a porté sur une population de cadres travaillant dans la même entreprise de services. La plupart sont des experts techniques (télécommunication, informatique) et fonctionnels (gestion du personnel, juriste, marketing), souvent (mais pas toujours) férus d’informatique, de bureautique ou de multimédia. Ils se sont engagés de longue date dans le télétravail qu’ils pratiquent (parfois de façon « militante »), selon la répartition suivante : 7 sont essentiellement des travailleurs alternés ; 8 télétravaillent surtout en débordement ; 10 sont avant tout « nomades ».
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Le Télétravail : Un Instrument de Flexibilisation
Pour comprendre l’attrait que peut présenter le télétravail pour les cadres, il faut rappeler que cette modalité s’inscrit dans les transformations de l’organisation du temps de travail, engagées grâce à la mobilisation des dispositifs techniques et tout particulièrement les TIC. Dit autrement, le télétravail, en tant que dispositif de gestion, constitue l’un des instruments de la flexibilisation et de l’injonction à agir dans l’urgence qui ont cours dans certaines entreprises. Il apparaît comme un indicateur d’analyse pertinent d’évolution des temps sociaux.
Temps de Travail et Télétravail
Charles Gadéa et Michel Lallement rappellent qu’Émile Durkheim a montré que le temps n’était pas une catégorie a priori de l’entendement, mais résultait d’une organisation collective.
M. Lallement distingue temps au travail (celui résultant de l’organisation du travail), temps du travail (celui permettant, via l’emploi et la formation, d’acquérir un statut social) et temps de travail (le temps qui s’oppose au hors-travail). Il est d’autant plus important d’avoir à l’esprit ces distinctions, que la pratique du télétravail rend plus indéfinies les frontières entre travail et hors-travail.
Impact des TIC sur le Temps de Travail
Sans emboîter le pas des discours annonçant que l’introduction des TIC conduit nécessairement à l’émergence de « l’entreprise en réseau » et « révolutionne » l’organisation du travail, on peut retenir que la mobilisation de ces dispositifs dans le cadre professionnel interagit de plusieurs manières avec le temps de travail, sa durée (son contenant) et son organisation (son contenu). Les TIC, en tant qu’éléments d’une stratégie managériale, peuvent être des instruments de l’intensité temporelle du travail. Elles peuvent engendrer une surcharge de travail. Elles sont, enfin, des marchandises dont certains salariés (les supports produits, les « marketteurs », les commerciaux) doivent chercher à développer les usages, ce qui les amène à consacrer un temps considérable à cette activité.
Intensité Temporelle
On voit mieux ici combien, par des choix organisationnels appropriés, l’introduction des TIC peut être mise au service de l’intensité temporelle. Qu’il s’agisse de la messagerie électronique, des outils de travail collaboratif, du téléphone portable ou de gestion des processus, leur inscription dans l’activité professionnelle permet d’imposer la productivité par l’augmentation des cadences et par la lutte contre les temps morts. C’est le cas dans les centres d’appels. Mais c’est également ce que connaissent régulièrement les cadres experts de l’entreprise étudiée (informaticiens, ingénieurs réseau, concepteurs de services, etc.). « En tant que cadre, on est quand même pas mal sollicité, on a des horaires de travail qui sont extensibles. Il faut que je fasse des journées qui commencent à 8 h et qui se terminent à 20 h.
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Pression et Contrôle
Le fait de pouvoir se connecter à distance et à tout moment, au réseau interne de l’entreprise (donc, de pouvoir utiliser les applications informatiques, les bases de données, vingt-quatre heures sur vingt-quatre), renforce, certes, la possibilité de contrôler l’assiduité des travailleurs nomades, mais surtout la pression diffuse (et jamais explicitée) pour faire disparaître les temps de pause et élargir sans limite précise la plage de temps pendant laquelle il est souhaitable de travailler.
Surcharge d'Information
L’utilisation intensive du courrier électronique exacerbe certaines contraintes professionnelles (surcharge d’informations ou de données, engendrant une surcharge cognitive, mais aussi se traduisant par un allongement de la durée du travail nécessaire pour traiter tous les messages et n’avoir pas le sentiment de se « noyer »).
Compétition et Veille Commerciale
Sous la pression réelle des entreprises concurrentes, mais aussi sous la pression d’une compétition qui s’apparente à une sorte de jeu entre pairs, il n’est pas rare que, dans l’entreprise étudiée, des responsables du développement des ventes (d’un produit ou d’un service nouveau) se sentent obligés de multiplier les initiatives pour trouver de nouveaux marchés. Ce qui les conduit à présenter des idées de service à des professionnels en dehors des heures ouvrables (salons, réunions ad hoc, expérimentations).
Certains cadres commerciaux cherchent à être tenus au courant des initiatives de leurs pairs et de leurs concurrents, en pratiquant une veille commerciale incessante, y compris la nuit et pendant les vacances, en particulier par la consultation des différentes sources d’informations disponibles sur internet.
Les Motivations des Cadres
Dans ce contexte, les évolutions de l’organisation du travail et la mobilisation des TIC, en allongeant substantiellement le temps consacré à l’activité professionnelle, orientent la décision des cadres de s’engager dans le télétravail. C’est également un moyen d’améliorer l’organisation du temps de travail, de manière à être plus productif, en particulier en évitant de « perdre du temps », d’être dérangé au bureau. Ce qui revient, en fait, à supprimer les pauses.
Il faut tenir également compte du fait que l’ARTT, en réduisant le nombre de jours travaillés à effectifs constants, accroît la charge et les rythmes de travail quotidiens, plaçant les cadres autonomes devant un dilemme : rester plus tard au bureau ou achever à domicile une partie de leurs tâches.
Défis et Opportunités du Télétravail
Articulation Vie Privée - Vie Professionnelle
Le télétravail est souvent considéré comme un moyen d’améliorer l’articulation entre vie professionnelle et vie privée. Toutefois, pourquoi certains salariés, et singulièrement des cadres, en viennent-ils à choisir cette modalité ? S’agit-il d’ailleurs bien d’un choix ou de l’adoption d’une solution « faute de mieux », dans un contexte organisationnel contraignant ? Et dans ce cas, à quels arbitrages temporels procèdent-ils ? Par ailleurs, dès lors qu’ils ont opté pour le télétravail, comment les cadres parviennent-ils à accommoder les contraintes professionnelles et familiales ? Leurs aspirations à une meilleure conciliation sont-elles satisfaites ou rencontrent-ils des difficultés insoupçonnées ?
Isolement et Identité Professionnelle
Certains détracteurs y voient, au contraire, un instrument de flexibilité, un risque de destruction des identités professionnelles et une menace pour la capacité d’action collective.
Télétravail et Territoire
S’il a parfois été envisagé comme moyen d’aménagement du territoire, de revitalisation rurale, il est surtout révélateur de l’évolution des firmes dans le cadre de la globalisation.
Stéréotypes de Genre
Certains y verront l’archétype du travail dominé féminin (parce qu’à domicile et faiblement qualifié), alors que les études les plus récentes montrent au contraire qu’il concerne principalement les cadres supérieurs (très majoritairement masculins).
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