L'histoire de l'avortement est intimement liée à la lutte des femmes pour le contrôle de leur corps et de leur fertilité. Avant la dépénalisation de l'avortement, les femmes ont toujours cherché des moyens d'interrompre des grossesses non désirées, souvent au péril de leur vie. Cet article explore l'histoire de l'avortement clandestin en France, des pratiques ancestrales aux réseaux de solidarité féministes, en passant par la répression étatique et les figures emblématiques de ce combat.
Les Pratiques Ancestrales : Automédication et Méthodes Mécaniques
Dès l'Antiquité, les femmes utilisaient des plantes aux propriétés abortives pour mettre fin à une grossesse. Le papyrus Ebers, datant du XVIe siècle avant Jésus-Christ, mentionne des prescriptions contraceptives et abortives utilisées dans l'Égypte ancienne. La myrrhe, le silphium, l'ergot de seigle, la camomille, la sabine, le gaïac, l'absinthe, l'armoise, l'achillée et le safran étaient autant de plantes ingérées sous forme de tisanes ou de décoctions pour provoquer une fausse couche.
Outre l'automédication par les plantes, les femmes recouraient à des procédés mécaniques souvent dangereux. Les lavements vaginaux, les saignées, les traumatismes extra-génitaux (coups sur l'abdomen, sauts, tours en carrosse) étaient autant de méthodes utilisées pour provoquer une fausse couche. On pensait également que la chaleur pouvait faire revenir les règles, via des bains de pieds, de siège ou des fumigations génitales.
Lorsque ces méthodes ne suffisaient pas, les femmes agissaient directement sur l'utérus en insérant toutes sortes d'objets. Les fameuses aiguilles à tricoter, mais aussi les baleines de parapluie, les épingles à cheveux, les bigoudis, les scoubidous, les branches d'arbres, les tiges de persil et les fils de fer étaient utilisés pour percer la poche des eaux et ouvrir le col de l'utérus, entraînant ainsi une infection et une fausse couche. Ces pratiques étaient extrêmement dangereuses et causaient de nombreuses infections, hémorragies et décès.
Le XIXe Siècle : Démocratisation des Procédés Mécaniques et Criminalisation de l'Avortement
Le XIXe siècle marque un tournant dans l'histoire de l'avortement avec la démocratisation des procédés mécaniques, qui supplantent largement les méthodes traditionnelles souvent inefficaces. Cependant, cette période est également marquée par une criminalisation accrue de l'avortement.
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Le Code pénal de 1810 punit d'un à cinq ans de réclusion la femme qui avorte et le « tiers avorteur ». Bien que l'avortement thérapeutique soit toléré à partir de 1852, le recours à l'avortement en dehors de ce cas reste répréhensible. Le nombre de condamnations demeure important tout au long du XIXe siècle et au début du XXe siècle.
Quelques procès marquent cependant l'activité judiciaire, comme celui de Marie-Constance Thomas, surnommée « l'avorteuse des Batignolles », condamnée à douze ans de travaux forcés en 1891 pour avoir avorté près de quatre cents femmes en moins de dix mois.
Le XXe Siècle : Répression Accrue et Émergence des Réseaux de Solidarité
La première moitié du XXe siècle est marquée par une répression accrue de l'avortement en France, notamment après la Première Guerre mondiale, dans un contexte de volonté de relancer la natalité.
La loi du 31 juillet 1920 réprime la provocation à l'avortement et la propagande anticonceptionnelle. L'article 1er de cette loi punit quiconque aura provoqué au crime d'avortement par des discours, la vente ou la distribution de livres, d'écrits, d'imprimés, d'annonces, d'affiches, de dessins, d'images et d'emblèmes. L'article 2 punit quiconque aura vendu, mis en vente ou fait distribuer des remèdes, substances, instruments ou objets quelconques, sachant qu'ils étaient destinés à commettre le crime d'avortement. L'article 3 punit quiconque, dans un but de propagande anticonceptionnelle, aura décrit ou divulgué des procédés propres à prévenir la grossesse.
La loi du 27 mars 1923 correctionnalise l'infraction d'avortement, qui devient un délit. Celui qui aura procuré ou tenté de procurer l'avortement d'une femme enceinte est puni d'un emprisonnement d'un an à cinq ans et d'une amende de 500 à 10 000 francs. La femme qui se sera procuré l'avortement à elle-même, ou qui aura consenti à faire usage des moyens à elle indiqués, si l'avortement s'en est suivi, est punie d'un emprisonnement de six mois à deux ans et d'une amende de 100 à 2000 francs.
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Le décret-loi du 29 juillet 1939 relatif à la famille et à la natalité française accroît encore la répression. Les peines encourues sont aggravées et peuvent aller jusqu'à dix ans d'emprisonnement et 20 000 francs pour ceux recourant de manière habituelle aux pratiques abortives. Le recours à l'avortement thérapeutique est strictement encadré et la dénonciation par les médecins des avortements clandestins dont ils ont eu connaissance est encouragée.
La punition de l'avortement atteint son apogée avec la loi du 15 février 1942 relative à la répression de l'avortement. La qualification de délit est abandonnée au profit de celle de « crime contre la sûreté de l'État » pour le fait, d'une manière habituelle ou dans un but lucratif, de procurer ou tenter de procurer l'avortement d'une femme enceinte ou supposée enceinte, d'indiquer ou de favoriser les moyens de procurer l'avortement. Les peines encourues vont de l'emprisonnement avec ou sans amende à la mort, en passant par les travaux forcés à temps ou à perpétuité et la déportation.
Pour avoir procédé à 27 avortements, Marie-Louise Giraud est guillotinée le 30 juillet 1942. Un an plus tard, le 22 octobre 1943, Désiré Pioge est exécuté pour avoir aidé trois femmes à avorter.
Dans ce contexte répressif, des réseaux de solidarité se mettent en place pour aider les femmes à avorter. Qu'ils aident les femmes à trouver des praticiens clandestins ou à partir avorter à l'étranger, ces réseaux ont compté énormément dans la conquête du droit à l'avortement. On peut citer en France le MLAC (Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception) qui organisa moult avortements sûrs et militants.
La Légalisation de l'Avortement : Une Victoire Longue et Difficile
Après des décennies de lutte, la loi Veil du 17 janvier 1975 légalise l'interruption volontaire de grossesse (IVG) en France. Cette loi, portée par la ministre de la Santé Simone Veil, autorise l'avortement avec un suivi médical pendant une période de cinq ans. Elle est ensuite reconduite et entre définitivement en vigueur le 1er janvier 1980.
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La loi Veil constitue une victoire historique pour les droits des femmes et marque une étape essentielle dans la reconnaissance de leur droit à disposer de leur corps. Cependant, le combat pour le droit à l'avortement se poursuit, notamment face aux tentatives de régression et aux remises en question de ce droit.
Les Évolutions Postérieures à la Loi Veil
Depuis la loi Veil, le droit à l'avortement a connu plusieurs évolutions en France :
- Le nouveau code pénal de 1994 dépénalise l'avortement, qui n'est plus considéré comme une « dérogation à un délit ».
- La « pilule du lendemain » est mise en vente libre en 1999.
- La loi Aubry du 4 juillet 2001 porte de 10 à 12 semaines le délai légal de l'IVG et supprime l'autorisation parentale pour les mineures.
- En 2013, le gouvernement décide de rembourser à 100 % l'IVG par l'assurance-maladie, pour toutes les femmes.
- En 2017, l'extension du délit d'entrave à l'IVG aux plateformes numériques est adoptée.
- En 2022, le délai légal de recours à l'IVG est allongé à 14 semaines.
- Le 4 mars 2024, la « liberté garantie à la femme d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse » est inscrite dans l'article 34 de la Constitution.
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