C’est avec la complicité plus ou moins volontaire d’innombrables intermédiaires que s’est construit un leurre non seulement étonnant, mais aussi et surtout préoccupant. La carrière éditoriale et médiatique de Boris Cyrulnik est assez extraordinaire : « Boris Cyrulnik a écoulé plus de 1,5 million d’exemplaires de ses différents ouvrages », relevait ainsi Le Figaro (Jouan, 23/09/2010), dans l’un des innombrables articles que la presse lui a consacrés depuis trente ans.
Le Mythe de la Résilience et le Talent de Conteur
Si divers éléments ont contribué à cette carrière extraordinaire, deux me paraissent essentiels. Le premier est que Boris Cyrulnik raconte au grand public, avec un indéniable talent de « conteur ensorcelant » (Lanez, 21/10/2004), d’une voix « douce, enveloppante et délicieusement régressive » (Huret et Cousin, 16/01/2003), « grave, lente et rassurante » (Jouan, 23/09/2010), exactement le genre d’histoire merveilleuse qu’il attend. Car il est le « pape de la résilience » (Weill, 27/09/2012), notion que sa propre réussite faisant suite à une enfance traumatique (dont il ne cesse depuis plus de 12 ans de mettre en scène le récit édifiant, bien qu’elle fût à ses dires révélée contre son gré [3]) incarne de manière éclatante. Or cette notion est on ne peut plus porteuse : maxime optimiste selon laquelle « non seulement les enfants résistent aux épreuves, mais ils s’en servent pour devenir plus forts » (Huret, 01/03/2001), ce concept « révolutionnaire pour le grand public » qu’il a été le premier à vulgariser a fait de lui « le psy qui redonne espoir », le « fournisseur officiel de bien-être » au charme duquel Edgard Morin comme tant d’autres succomba avec enthousiasme [4].
Un CV Miraculeux : Neurologue, Psychiatre, Éthologue et Psychanalyste
Le second élément qui me paraît essentiel est son « CV miraculeux » de praticien-chercheur à la fois neurologue, psychiatre, éthologue et psychanalyste, qui lui permet de jouer sur plusieurs tableaux. En effet, il peut ainsi au besoin soutenir son discours par des exemples (censément) tirés tantôt de sa pratique de médecin ou de psy, tantôt de sa pratique de chercheur. Par ailleurs, cela fait de lui un expert légitime de chacune des disciplines dont il est censé être un représentant, et il peut ainsi invoquer l’une ou l’autre selon le sujet et selon les attentes de son public, de même que ceux qui le citent peuvent choisir de mettre en avant l’une ou l’autre de ses étiquettes. Enfin et peut-être surtout, il se trouve ainsi positionné comme seul capable de puiser dans chacune de ces disciplines pour accéder à un niveau supérieur de compréhension de l’être humain.
Les témoignages parallèles de journalistes ayant contribué à la construction de son aura médiatique, interrogés récemment à l’occasion de la promotion de son énième livre paru chez Odile Jacob, sont à cet égard significatifs : « Il s’intéresse à tout. A la psychiatrie évidemment, c’est sa formation, il est neuropsychiatre ; à la psychanalyse, il a fait une analyse, donc il a été psychanalyste » (Claude Weill du Nouvel Observateur); « Il s’est spécialisé dans l’éthologie, c’est-à-dire l’étude du comportement des animaux » (Violaine Gelly de Psychologies magazine) ; «[Son travail] a beaucoup changé la vision qu’on a en France de l’enfance, puisqu’on quitte un peu le modèle “tout psychanalyse” pour arriver à un modèle “nous sommes aussi des animaux” » (Emilie Lanez du Point)[5]. Censé embrasser à la fois les ressorts biologiques et psychologiques de nos comportements, ce « réconciliateur » (Dominique Leglu, Sciences et Avenir) incarne ainsi la pointe avancée du dépassement de l’opposition nature/culture [6]. Car pour « comprendre l’humain, impossible de séparer corps et esprit, psychique et physique, affectivité et biologie, nous dit en substance Boris Cyrulnik », qui grâce à ses multiples domaines d’expertise supposés nous est présenté comme le pionnier d’une « ère nouvelle pour la compréhension des plaies de l’âme », où l’on aborde les problèmes « d’une manière non dualiste» en s’appuyant sur les « performances techniques des images du cerveau associées à la clinique neurologique et à la psychologie » (Taubes, 11/2006).
A l’heure où « l’hyperspécialisation atomise les savoirs », cet « arpenteur de l’âme humaine » « inclassable, iconoclaste », est « le chef de file d’une nouvelle discipline » qui fait appel « à des connaissances allant de la biologie à la psychanalyse, en passant par l’anthropologie, la neurologie ou la linguistique » ; il « emprunte au généticien comme au linguiste, au primatologue comme à l’anthropologue », « se poste aux frontières des sciences , s’embusque aux confins des disciplines, emprunte des chemins de traverse et engage des dialogues impossibles », va « à l’encontre des modes de la communauté savante de cette fin de XXe siècle», « ouvre portes et fenêtres, mélange, intègre, confronte, associe », « hors des carcans qui verrouillent les universitaires parfois aigris » et ses collègues qui « se spécialisent, délimitant leurs recherches au cordeau » (O’Dy, 23/09/1993 & 17/04/1997).
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S’il s’avérait que le CV de Boris Cyrulnik soit trop miraculeux pour être vrai, il lui serait facile d’invoquer la complicité de la société. Car la liste des diplômes, qualités, compétences ou accomplissements remarquables qui lui sont prêtés pour asseoir la légitimité de sa parole - et vendre du papier - est assez impressionnante. En voici un aperçu classé par année et mois croissants (références abrégées détaillées en annexe), loin d’être exhaustif y compris dans les quelques médias choisis (DM = La Dépêche du Midi, JDD = Le Journal du dimanche, LB = Libération, LM(e) =Le Monde (de l’éducation), LP = Le Point, LX = L’Express, NO = Le Nouvel Observateur, PM = Psychologies magazine, S&A = Sciences et Avenir, S&V = Science & Vie). - selon le Conseil général des Ardennes (14/03/2013), il est « Professeur à l’université de Toulon », « neurologue, psychiatre, éthologue et psychanalyste », « Ancien interne des Hôpitaux, Neurologie Paris, psychiatrie Marseille. […] Consultant des Hôpitaux en Neurologie. Deux cent publications scientifiques. Cours internationaux d’Université.
Examen des Allégations et Réalités Scientifiques
Il n’a pas été facile de démêler le vrai du faux, d’autant que Boris Cyrulnik a choisi de ne pas répondre à mes demandes d’entretien. Il est étonnant que nombre de journalistes, y compris dans des médias importants tels que Le Monde, Le Nouvel Observateur, Le Point ou encore L’Express, se soient obstinés pendant plus de 10 ans à le qualifier de « père » ou « théoricien » de la résilience. En effet, il n’a inventé ni ce concept, ni son appellation. Celle-ci était présente dans les publications des chercheurs bien avant qu’il ne la popularise en France en 1999, dont en 1985 en anglais sous la plume de Michael Rutter (un chercheur qui semble à maints égards être une source importante de son inspiration sur le sujet), et en 1996 en français sous celle de plusieurs auteurs [11].
S’il avait publié des recherches scientifiques ayant marqué ce domaine, on pourrait expliquer en partie la méprise et comprendre que par exemple, Le Nouvel Observateur l’ait en 2002 prétendu connu pour ses « travaux » sur la résilience. Mais ça n’est pas le cas : selon le Web of Science (WoS), base mondiale de référence des publications scientifiques y compris non anglophones, parmi les 4041 publications en psychologie, psychiatrie, neurologie ou pédiatrie comprenant à ce jour le mot resilience dans le résumé ou les mots-clés, une seule est de Boris Cyrulnik, faite en 2008, indexée en tant que matériel éditorial et non article scientifique. Il n’est d’ailleurs (fort logiquement) jamais cité dans les articles scientifique de synthèse sur la résilience que j’ai trouvés dans cette base.
Les Orphelins Roumains et l'Absence de Preuves
Ainsi, il a notamment suggéré qu’il avait été à la pointe de la prise en charge et de l’étude des enfants découverts dans les orphelinats roumains après la chute de Ceausescu en 1989. Il dit par exemple en 2001 : « J’ai beaucoup travaillé avec les orphelins roumains de l’ère de Ceausescu, abandonnés très tôt dans des institutions inhumaines. Quand on parlait de ces enfants, on nous disait : “Ce sont des monstres.” » (Taubes, 03/2001). Quelques années plus tard, il dit avoir eu l’idée de faire passer des scanners à ces enfants et constaté que l’ « atrophie frontolimbique » dont ils souffraient initialement avait disparu un an après leur placement dans des familles [14].
Dans la littérature scientifique rapportant les études de suivi des orphelins roumains adoptés, je n’ai pourtant trouvé ni mention de Boris Cyrulnik, ni article signé par lui. En fait, c’est par Michael Rutter que bon nombre de ces études ont été menées. Comme tous ceux qui ont publié sur le sujet, Rutter a constaté qu’une part significative des anomalies comportementales ou cognitives constatées chez un grand nombre de ces enfants n’avaient pas disparu même plusieurs années après leur adoption [15]. En ce qui concerne les anomalies cérébrales, le récit de Boris Cyrulnik ne reflète pas du tout ce qui a été rapporté dans la littérature scientifique, dans laquelle j’ai cherché en vain la trace du constat qu’il évoque [16].
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L'Observatoire International de la Résilience
Quant au « réseau mondial de recherche sur la résilience » créé par lui signalé par Psychologie magazine, il s’agit probablement de l’Observatoire international de la résilience (OIR), une association de loi 1901 créée en février 2004 à l’initiative de Jacques Lecomte [17], ancien responsable de la rubrique « Psychologie » de Sciences Humaines ayant soutenu en 2002 à l’EPHE une thèse en psychologie positive. L’OIR était domiciliée dans les locaux de la Ligue française pour la santé mentale (présidée par Roland Coutanceau), Boris Cyrulnik la présidait, et Jacques Lecomte en était le secrétaire général. Le Point l’avait décrite fin 2004 comme ayant « 300 chercheurs » affiliés et sur le point de commencer à publier des « Cahiers de la résilience », et elle devait avoir un site web dédié.
L'Éthologie : Une Expertise Questionnable
Concernant l’éthologie, dont le Petit Robert 2012 nous dit qu’elle est la « science des comportement des espèces animales dans leur milieu naturel », notons tout d’abord que Boris Cyrulnik n’a aucun diplôme dans cette discipline. S’il ne semble pas avoir explicitement prétendu le contraire, il a cependant été suffisamment ambigu pour le laisser croire. Par exemple, il évoque dans un entretien « John Bowlby, qui est celui qui m’a le mieux formé à l’éthologie animale », ce qui fait que son interviewer finit par écrire qu’il est « éthologue de formation » (Revue EPS, 09/2004); ailleurs il répond simplement « Pour moi, les deux vont de pair » lorsqu’on lui demande « Aujourd’hui, vous êtes plutôt éthologue ou neuropsychiatre ? », comme s’il avait cette double formation de base (Desprez , 23/04/2003); dans un autre entretien il explique qu’il a été « un des premiers à essayer d’appliquer aux humains les méthodes que j’avais apprises avec les animaux » (Boncenne, 05/2001); dans un autre encore il raconte que pendant ses études de psychiatrie l’enseignement était si indigent que « par désespoir, j’ai décidé d’appliquer à l’homme ce que j’avais appris à faire en psychologie animale », c’est-à-dire « au lieu d’aller parler avec les malades, observer l’hôpital psychiatrique avec un regard d’extraterrestre. Qui rencontre qui, où, et comment, comme j’avais l’habitude de le noter en psychologie animale » (O’Dy, 23/09/1993).
Cela étant dit, il n’y a pas que les diplômes qui comptent : il ne serait pas aberrant de le présenter comme éthologue s’il avait occupé un poste de chercheur en éthologie et publié des recherches dans ce domaine, ne serait-ce que sur les goélands dont il a plusieurs fois été écrit qu’il était un spécialiste. Hélas, trois fois hélas : il n’a jamais occupé de tel poste, et le WoS ne contient la trace d’aucun article scientifique signé de son nom publié dans une revue d’éthologie ou relevant de l’observation d’animaux dans leur milieu naturel. Ni sur les goélands, ni sur une autre espèce. Il semble bien que Boris Cyrulnik ne fasse « autorité en matière d’éthologie » qu’aux yeux de ceux qui ont eu la faiblesse d’y croire - ou de vouloir le faire croire.
Le Statut de Psychothérapeute et Psychanalyste
Boris Cyrulnik a plusieurs fois été qualifié dans la presse de psychothérapeute, en plus de psychiatre. L’absence de mention explicite d’un diplôme de psychologie même dans ses CV les plus « enflés » suggère qu’il n’en a pas. Il a cependant déclaré « je suis neurologue, psychiatre, psychologue » (O’Dy, 23/09/1993), et répondu à la question « Qu’est ce qui vous définit le mieux : éthologue, psychologue, pédopsychiatre… ? » par une pirouette : « Je pense que depuis quinze ans, ce qui me caractérise c’est la continuité du travail que je mène sur la résilience » (Revue EPS, 09/2004). D’après Nivelle (21/02/2001), il est devenu « psychanalyste “en ville” à mi-temps » en 1979, activité qu’il dit avoir cessée après la sortie d’Un merveilleux malheur en 1999 notamment à cause du « pré-transfert » créé par ses écrits chez ses patients (Gobin, 01/11/2003). Cette profession n’étant pas réglementée, il a en effet pu la pratiquer sans avoir à faire valoir de formation particulière dans ce domaine. Je note cependant que son activité de psychanalyste ne figure pas dans son CV.
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