Introduction
Paul Verlaine, figure emblématique de la poésie française du XIXe siècle, naît à Metz en mars 1844. Sa vie, marquée par des passions tumultueuses, des excès et des tourments intérieurs, contraste avec la douceur et la musicalité de ses vers. Cet article explore les différentes facettes de sa vie, de ses débuts littéraires à sa déchéance, en passant par sa relation passionnée avec Rimbaud et son influence sur la poésie moderne.
Jeunesse et Premiers Pas Littéraires
Paul Verlaine naît le 30 mars 1844 à Metz, dans une famille de la petite bourgeoisie provinciale. Son père est un officier du génie et sa mère est originaire du Pas-de-Calais. L'enfant est couvé par une mère omniprésente, qui lui pardonne tout. La mort de son père en 1865 et celle de sa cousine Elisa Moncomble en 1867, dont il était amoureux, le marquent profondément.
En 1851, sa famille s'installe à Paris, où il fait de solides études classiques. En 1862, il obtient son diplôme de fin d'études secondaires classiques et s'inscrit à la faculté de droit de l'université. La même année, il est bachelier. Cependant, en 1864, en raison des problèmes matériels de la famille, il abandonne ses études et commence à travailler.
Verlaine trouve un emploi, d'abord dans une compagnie d'assurance, puis comme employé municipal à l'Hôtel de Ville de Paris, où il occupe un poste subalterne d'expéditionnaire. Cette carrière administrative ne l'intéresse guère. Parallèlement à cette vie « rangée », qui ne le satisfait point, il fréquente les cercles littéraires et les milieux parnassiens. Il parvient à se faire admettre dans les salons littéraires de Louis-Xavier de Ricard et de Nina de Villard, où il rencontre notamment Banville, Heredia, Coppée et Villiers de L'Isle-Adam.
Républicain convaincu, athée et ouvertement hostile à l'Empire, déjà possédé par l'alcool, Verlaine cherche à vaincre ses démons à travers la poésie. Il contribue à la revue poétique Le Parnasse contemporain, où il publie ses premiers poèmes. En 1866, ses Poèmes saturniens, de facture parnassienne, révèlent un poète authentique mais encore réduit aux tâtonnements. Son penchant pour l’alcool, signalé dès 1863, s’accentue.
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Mariage et Rencontre avec Rimbaud
Pour le tenir à l'écart du monde bohémien de la capitale, sa mère lui arrange un mariage avec Mathilde Mauté de Fleurville. En 1869, il s’éprend d’une jeune fille - Mathilde Mauté - et caresse l’espoir d’un mariage et de jours meilleurs.
En 1870, la guerre franco-prussienne éclate. Verlaine s'engage dans la Garde nationale et sympathise avec la Commune. La même année, il se marie. Mais son équilibre reste menacé.
En septembre 1871, Arthur Rimbaud déboule dans sa vie. C’est le début d’une relation amoureuse tumultueuse entre les deux poètes. Fasciné par le jeune poète ardennais, Verlaine commence à passer ses nuits au cabaret avec lui, se saoule, rentre à pas d'heure et tabasse Mathilde. Son ménage, déjà fragile, part en éclat.
En juillet 1872, Verlaine et Rimbaud s'enfuient en Belgique, puis à Londres, où ils mènent une vie scandaleuse et misérable. Un jour qu’il sort chercher des médicaments pour la soigner, il croise Rimbaud dans la rue et part avec lui pour Bruxelles puis Londres, où leur relation devient explosive.
Prison et Conversion
Leur relation se termine en 1873 quand Verlaine, excédé par la jalousie et le désespoir, tire un coup de revolver sur Rimbaud le blessant légèrement. Après avoir tiré avec un revolver sur son ami (10 juillet 1873), Verlaine est condamné à une peine de deux ans de prison, qu’il purge à Bruxelles puis à Mons.
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Incarcéré, Verlaine opère une conversion spirituelle et morale. Il se convertit au catholicisme. Il médite, autant sur son art que sur son âme, et entend changer sa vie. L'œuvre s'enrichit alors de la triste expérience : sa poétique se renouvelle, son inspiration s'élargit, son mysticisme de néophyte lui inspire de véritables élans de psalmiste.
À sa sortie de prison, Verlaine rejoint Rimbaud, alors précepteur à Stuttgart, avec l'intention, semble-t-il, de lui faire partager sa foi ; les retrouvailles tournent court. Mathilde ayant obtenu le divorce, il reprend ses errances.
En 1875-1877, il enseigne le français et le dessin en Angleterre (Stickney, Boston, Bournemouth) ; en 1877-1878, à Rethel dans les Ardennes, il donne des cours de français, d'anglais et d'histoire. Il se convertit au christianisme et à sa sortie, il mène pendant quelques temps une vie stable et conforme aux règles de l’époque en enseignant en Angleterre.
Déchéance et Reconnaissance
La fin de la vie de Verlaine est marquée par une ruine physique et sociale. Il publie Romances sans paroles (1874) et entreprend la composition de Sagesse (1881). L'échec du projet d'exploitation d'une ferme qu'il achète avec l'argent de sa mère et la mort de Lucien (1883). Cette déchéance s'accomplit en dépit d'une notoriété grandissante.
En 1884, alors qu'il sombre de nouveau dans l'alcool, Verlaine publie Jadis et Naguère, qui compte quelques chefs-d'œuvre, dont son « Art poétique ». Guetté par une solitude croissante, il erre ensuite de garnis en hôpitaux tout en publiant des recueils religieux (Amour, 1888 ; Bonheur, 1891 ; Liturgies intimes, 1892), érotiques (Parallèlement, 1889 ; Chansons pour elle, 1891 ; Odes en son honneur, 1893) ou de circonstance (Épigrammes, 1894 ; Invectives, 1896).
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Verlaine publie plusieurs recueils de vers (Jadis et naguère, 1884 ; Parallèlement, 1884) mais aussi un ouvrage d'hommage et de critique, Les Poètes maudits (1884 ; augmenté en 1888), dans lequel il revient sur l'évolution poétique des Parnassiens jusqu'à Rimbaud et Mallarmé.
En août 1894, il est élu par ses pairs « prince des poètes ». Il meurt à Paris le 8 janvier 1896 dans la pauvreté et la solitude, alcoolique et malade. Malgré la reconnaissance littéraire, le poète le plus tendre et raffiné du XIXe siècle finit sa vie dans la misère la plus sale, vomissant l’absinthe dans les caniveaux du quartier latin.
L'Œuvre de Verlaine : Musicalité et Sensibilité
Verlaine est l’auteur de nombreux recueils poétiques, dans lesquels il applique le principe parnassien de l’art pour l’art, c’est-à-dire le goût d’une poésie sans intentions civiles, morales, politiques, rassemblant en même temps les thèmes les plus répandus de l’avant-garde littéraire de l’époque : le plaisir de l’esthétisme, une vision maudite de la vie, résultat de la violence et des transgressions, l’oscillation entre pessimisme et bonnes intentions, destinée à passer inaperçue. Ses vers sont musicaux, fluides et mélancoliques.
Son œuvre laisse une empreinte forte, à la transition du mouvement parnassien et du symbolisme. En livrant à ses contemporains un Art poétique (publié dans Jadis et naguère, 1884), Verlaine affirme une esthétique. Cependant la poésie de Verlaine n’est pas dans la révolte. Elle ne se résume pas non plus à un idéal formel. Au long de plus de vingt recueils, Verlaine déploie une sensibilité singulière, candide et tendre, souvent mélancolique.
Verlaine l’a lui-même signalé, une clef de son art se trouve dans l’emploi privilégié du vers impair (« Art poétique »). « Dans le brouillard rose et jaune et sale des Soho » (« Sonnet boiteux », Jadis et naguère, 1884) ; « La tristesse, la langueur du corps humain » (Sagesse, 1881) : avec de tels vers de treize syllabes et de onze syllabes, en subtil décalage avec la mesure ordinaire, Verlaine sollicite l’attention de son lecteur. De la même manière que le vers impair brise la routine du discours, l’atténuation de la rime soustrait la poésie aux repères sonores habituels. « Ô qui dira les torts de la Rime », lance Verlaine, « ce bijou d’un sou / Qui sonne creux et faux sous la lime » (« Art poétique ») ! De fait, il s’agit avant tout pour Verlaine de se démarquer de la convention qui consiste à coupler les vers deux par deux, à travers la répétition du dernier pied. Mais il ne renonce pas à des effets harmoniques fondés sur la répétition de syllabes ou de sons (allitérations) à l’intérieur et tout au long des vers : « L'or, sur les humbles abîmes / Tout doucement s'ensanglante » (« Bruxelles.
La poésie de Verlaine n’est sans doute pas faite pour être dite, mais murmurée ou chantée (« Prends l’éloquence et tords-lui son cou ! » [« Art poétique »]). Car cette poésie exalte une voix, la voix modulée et sinueuse de l’homme blessé. Le retour sur soi et la nostalgie (Fêtes galantes ; Jadis et naguère) suscitent un univers tout en demi-teintes, délicates et obstinées : « Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant / D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime » (« Mon rêve familier », Poèmes saturniens, 1866).
L’hypothèse d’un poète gauche ou « naïf » (Paul Valéry, « Villon et Verlaine »), permet de replacer Verlaine et sa musicalité particulière dans une dynamique historique. « Naïf », ou peut-être « décadent », comme l’écrit encore Valéry, qui voit sous l’apparente maladresse de Verlaine une réaction contre une forme dont « les perfections lui sont devenues fastidieuses ». Mais au-delà du décadent, il y a aussi un « primitif » (P. Valéry). Le refus d’une poésie froide et impersonnelle, soumise à un culte de la forme fixe, reflète le souci qu’a Verlaine d’accorder la première place à ses émotions. Des émotions qui ne sont guère analysées et rattachées à des causes, mais plutôt traduites en un flux continu. C’est dans une région de lui-même difficile d’accès, là où l’inquiétude résiste à l’analyse, que Verlaine puise la substance de son art. Dès lors le sentiment devient un véritable saisissement. La richesse de la langue poétique se mesure à l’ampleur des correspondances qu’elle appelle, à la profondeur des impressions qu’elle provoque.
Verlaine et les Mouvements Littéraires
Verlaine commence à écrire au milieu des poètes parnassiens : les grandes figures dominantes sont Théophile Gautier, Leconte de Lisle. Qu’est-ce que le Parnasse ? C’est l’art pour l’art, le culte de la beauté, de l’objet littéraire bien poli et bien travaillé. Mais Verlaine cherche à suivre une autre voie, et reprend à son compte la figure du poète maudit, qu’avait inaugurée Baudelaire. Son premier but est d’être lui-même. Il n’hésite pas à tenter toutes les innovations possibles dans la métrique du vers. Jouant avec la césure, le rythme, le pair et l’impair, Verlaine aboutit à des formes légères, balancées, et qui restent dans la tête comme une chanson. Plus qu’aucun autre poète de son temps, Verlaine tire la poésie vers la musique. C’est aussi en quoi il inaugure la modernité, avec Mallarmé et Rimbaud.
Couronné « Prince des Poètes » par ses pairs (1894), Verlaine fait figure avec Stéphane Mallarmé de principal précurseur du symbolisme. Nombre de poèmes composant le recueil Sagesse montrent que la subtilité impressionniste se complique chez lui d’une aspiration religieuse, échappant aux catégories ordinaires.
Même si les sympathies de Verlaine allaient plutôt à gauche, on ne peut pas dire qu’il était un poète engagé. Il rencontrait ses amis surtout au cercle des « Vilains Bonshommes « , et au club des « écrivains zutistes », dont il nous reste un album. La fréquentation de Rimbaud l’éloigna de ces groupes, moins à cause leur relation homosexuelle que par le caractère franchement insupportable de l’auteur du « Bateau ivre ». En revanche, après le coup de revolver de Bruxelles, les pratiques homosexuelles de Verlaine constatées par « examen médical » constituèrent un facteur aggravant de sa condamnation judiciaire. Aux yeux de tous, Verlaine était un marginal inquiétant.
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