Né en décembre 1919 à Rodez, dans l'Aveyron, et décédé en octobre 2022, Pierre Soulages est reconnu comme l'un des plus grands maîtres de la peinture française. Tout au long de sa carrière, il a réalisé plus de 1 550 tableaux, s'imposant grâce à des jeux de lumière et de couleur novateurs. Soulages est avant tout une figure majeure de l'abstraction, ayant attiré l'attention dès 1947 avec ses brous de noix présentés au Salon des Surindépendants, des compositions charpentées qui marqueront le début de sa reconnaissance. Cent ans après sa naissance, le maître du noir et de la lumière continue de susciter l'admiration et l'intérêt.

Jeunesse et Formation : Les Racines d'un Artiste

Pierre Soulages est né le 24 décembre 1919 à Rodez, dans l'Aveyron. Dès son plus jeune âge, il s'intéresse à l'archéologie, explorant les allées du musée Fenaille et développant son talent artistique à travers le dessin et la peinture. Les monuments romans, les dolmens et les menhirs gravés de la région de Rodez sont les premières manifestations artistiques qui captivent son attention.

Adolescent, il suit des cours de dessin au lycée Foch de Rodez, puis entre à l'École des beaux-arts de Montpellier au début des années 1940. En 1938, il se rend à Paris et s'inscrit aux cours de René Jaudon pour préparer le concours de professorat de dessin à l'École nationale des beaux-arts. Bien qu'il obtienne son diplôme, il est déçu par l'académisme et le manque d'innovation, et décide de quitter l'enseignement. Il poursuit alors sa quête artistique seul, loin des mouvements modernes de l'Académie Ranson ou de l'Académie Julian.

Francisco de Zurbarán, Pedro de Campaña, Courbet et bien d'autres inspirent les créations de Pierre Soulages. Au-delà de la technique, ce sont souvent les variations de couleurs et la liberté de création qui le captivent. Lors de son séjour à Paris, il est marqué par des expositions rétrospectives sur l'œuvre de Paul Cézanne et de Pablo Picasso, qui l'encouragent à persévérer dans le domaine artistique.

Cependant, le manque d'argent et la montée du fascisme le poussent à retourner vivre à Rodez auprès de sa mère et de sa sœur. Pendant la guerre, il est envoyé à Bordeaux puis à Nyons pour servir l'effort de guerre. Démobilisé au début de 1941, il part à Montpellier pour s'inscrire à l'École des beaux-arts et poursuivre son rêve de devenir professeur de dessin. C'est là qu'il rencontre Colette Llaurens, qu'il épouse un an plus tard.

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En 1942, sous l'Occupation allemande, il échappe au Service du Travail Obligatoire en Allemagne en partant pour le sud de la France avec de faux papiers. Il travaille comme régisseur dans le vignoble du mas de la Valsière, où il rencontre l'écrivain Joseph Delteil, une figure marquante de sa vie. En 1944, il se rend à Toulouse, où il fait la connaissance de Jean Cassou, poète et fondateur du Musée national d'art moderne. En 1945, son beau-père lui propose le poste de directeur dans son entreprise d'import-export.

Les Débuts Artistiques : Vers l'Abstraction

Après la guerre, Pierre Soulages s'installe avec Colette à Courbevoie, puis rue Schœlcher à Paris. Libéré de l'influence des modernes, il crée et développe sa propre vision de la représentation artistique. Rejetant la couleur, il met en œuvre des compositions de signes hiératiques. Il est soutenu par Francis Picabia et Hans Hartung, qu'il rencontre à l'exposition des Surindépendants en 1947. Ensemble, ils estiment que le dogmatisme de l'art abstrait doit être dépassé, et aspirent à un renouveau artistique certain.

Dès le début de sa création artistique, Pierre Soulages utilise des instruments de peintres, mais également des instruments de chantier, dans un véritable travail de construction autour d'un projet défini par ses émotions. À Paris, il prône un art à l'opposé des trois paradigmes de l'art de son temps : le colorisme, les signes expressifs universellement perceptibles, et une perception trop objective de l'art.

Le succès arrive à partir de 1948 avec l'achat de ses œuvres par différentes galeries d'art, musées et collectionneurs, notamment "Peinture 146 x 97 cm, 10 janvier 1951" acquise par Alfred Barr, directeur du Musée d'Art moderne de New York. À partir de 1950, les titres de ses tableaux se résument à leurs descriptions et à leurs dates de réalisation. Cette période marque l'harmonisation pour l'artiste, qui défend de plus en plus sa monochromie, celle du noir.

L'Ascension Internationale : Reconnaissance et Prospérité

Les années 1950 marquent la prospérité et la reconnaissance du travail de Pierre Soulages. Il installe un atelier à Sète, près du musée Paul Valéry, et un second rue Galande à Paris dès 1957. Ces années sont également marquées par une évolution du support de création. Il est contacté par le marchand Samuel Kootz, qui met en valeur sa production artistique et devient son représentant.

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En 1949, le musée de Grenoble est la première institution française à acheter l'une de ses œuvres. La même année, il obtient sa première exposition personnelle à la galerie Lydia Conti à Paris et expose dans une galerie new-yorkaise avec Hans Hartung.

Dans les années 1950, ses œuvres sont présentées lors de différentes expositions collectives à New York, Londres, São Paulo, et intègrent les plus prestigieuses collections mondiales, comme le musée Guggenheim, la Tate Gallery de Londres, le musée national d'Art moderne de Paris et le musée d'Art moderne de Rio de Janeiro. En 1954, Samuel Melvin Kootz lui consacre une exposition personnelle dans sa galerie à New York. En 1957, Pierre Soulages découvre les États-Unis et rencontre de nombreux maîtres de l'art abstrait, dont Willem de Kooning, Robert Motherwell et Mark Rothko.

Le succès de Pierre Soulages en France est tardif, et ce n'est qu'en 1967 qu'a lieu la première exposition rétrospective de son œuvre au Musée national d'art moderne de Paris. Parti à la conquête des États-Unis, il y rencontre de nombreux artistes de renom. Apprécié des amateurs d'art américains, il est exposé dans la galerie Betty Parsons à New York, ce qui marque le début de son succès outre-Atlantique. Approché par James Johnson Sweeney, conservateur du Musée d'Art moderne de New York, puis par Sidney Janis, directeur d'une des plus grandes galeries new-yorkaises, il vit alors de son œuvre non pas en France, mais aux États-Unis et en Allemagne.

Les Années 1960 : Un Tournant Artistique

Pierre Soulages trouve sa place en France dans les années 1960 et dispose de vitrines importantes dans des galeries d'art moderne, notamment à Paris. Cependant, les États-Unis et l'Allemagne lui tournent le dos, notamment lors de l'exposition à la troisième Documenta de Cassel en Allemagne en 1964, où son travail est jugé répétitif et trop lyrique. Si le succès est moindre, le mythe n'est pas mort pour autant.

Les années 1960 marquent un tournant dans la création artistique de l'artiste. Ses œuvres empruntent des éléments du néofiguratisme, se renouvellent, sans jamais s'éloigner de sa conception subjective de l'art. Son art mûrit avec la production de 21 toiles « macrographiques » (terme inventé par Harold Rosenberg).

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L'Invention de l'Outrenoir : La Lumière Naît de l'Obscurité

Au tout début des années 1980, Pierre Soulages renverse une fois de plus les codes de son œuvre par la création de tableaux monopigmentaires. L'intérêt pour ses œuvres est relancé grâce à une succession d'expositions, dont la première se tient à Cassel en 1989, et est présentée à Valence en Espagne et à Nantes. Puis, la rétrospective de 1996 au Musée d'Art moderne de la ville de Paris finit de relancer son succès en France. Ses expositions s'exportent dans le monde entier.

À la fin des années 1960, les couleurs disparaissent totalement de sa palette. Seuls le noir et le blanc restent visibles sur ses toiles. L'artiste explore des jeux de transparence en raclant la matière. De 1972 à 1974, il se consacre à l'art imprimé : la lithographie, la sérigraphie et l'eau-forte. L'une de ses lithographies intègre un ensemble de 29 estampes créées par différents artistes pour les Jeux olympiques de Munich de 1972.

C'est en 1979 que le peintre invente l'Outrenoir. Le fait de se concentrer sur une couleur lui permet de réussir la conception d'un espace pictural qui semble se situer à l'opposé de monochromes traditionnels. Il en parle en ces termes : « Outrenoir : noir qui cessant de l’être devient émetteur de clarté, de lumière secrète. » Il peint sa première toile entièrement noire. Des polyptyques monumentaux sont alors recouverts d'une couche de peinture monopigmentaire dans laquelle il trace des sillons pour obtenir des jeux de lumière. « Je ne représente pas, je présente » tels sont les mots de l’artiste pour décrire sa démarche.

L’Outrenoir ouvre à un nouvel univers qui transcende l’abstraction purement gestuelle et monochromatique. Systématiquement appliquée en couches épaisses sur la toile, la peinture noire est méticuleusement grattée, striée et sculptée de manière globale pour créer des aplats lisses ou rugueux qui reflètent la lumière de différentes façons. C’est dans les reflets de la matière noire qu’il modélise à la surface de ses toiles que de l’ombre surgit la lumière. L’exemple des Outrenoirs en est la parfaite modélisation. L’artiste cherche à obtenir des nuances de gris à partir de la brillance perceptible dans le relief de la peinture.

L'Œuvre de Conques : La Lumière Sacrée

En 1987, on lui confie un chantier qui marquera un tournant dans sa production artistique : il réalise les vitraux de l'abbatiale de Sainte-Foy de Conques, mettant en évidence son travail sur la lumière. De 1987 à 1994, Pierre Soulages exécute les 104 vitraux de l'église. Avec l'intention de moduler et révéler la lumière, l'artiste opte pour des verres blancs et privilégie les lignes obliques.

Les Dernières Années et l'Héritage

Au-delà de sa création, l’artiste devient un personnage public connu pour ses talents et la grandeur de son œuvre. Il devient membre en 1983 du conseil d’administration du Grand Louvre.

En 1994, le premier volume du catalogue raisonné de l’œuvre de Pierre Soulages est publié par Pierre Encrevé. La ville de Rodez devient au début des années 2000 le berceau de l’art de Pierre Soulages. Le couple fait don à la ville d’une vingtaine de toiles constituant aujourd’hui le fond du musée portant le nom de l’artiste, inauguré en 2014. Ses dernières toiles datant du début des années 2000 sont plus légères, avec le noir comme source d’inspiration constante depuis 70 ans.

À partir de 2004, Pierre Soulages remplace la peinture à l’huile par des résines acryliques pour obtenir de nouveaux effets de lumière. Dans les années 2000, l’artiste réalise d’importantes donations : en 2005, 500 œuvres (dont les travaux préparatoires aux vitraux de Conques) sont confiées à la Communauté d’agglomération du Grand Rodez puis, en 2007, la ville de Montpellier reçoit à son tour un ensemble de pièces.

En 2010, le Centre Pompidou lui consacre une seconde rétrospective (31 ans après la première). Et une nouvelle fois, le succès est au rendez-vous : l’exposition accueille plus de 500 000 visiteurs en six mois. En 2014, le musée Soulages (imaginé par les architectes catalans RCR, Prix Pritzker 2017) est inauguré à Rodez. L’exposition inaugurale, Outrenoir en Europe, réunit des œuvres de l’artiste dispersées dans des collections de musées et de fondations allemands, belges, espagnols, français et suisses. À l’occasion de son centième anniversaire, le musée du Louvre lui consacre une exposition personnelle dans le Salon carré. Un hommage exceptionnel dont seuls Marc Chagall et Pablo Picasso avaient pu bénéficier précédemment.

Pierre Soulages meurt le 25 octobre 2022 à Nîmes.

Pierre Soulages est considéré comme l’un des grands artistes français du XXème siècle. De son vivant il fut le premier artiste vivant à être présenté au Palais de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg et a aussi bénéficié d’une immense rétrospective au Louvre pour ses 100 ans.

De nombreux musées permettent de découvrir son œuvre et ses recherches, qu’ils soient dédiés uniquement à son œuvre ou non.

Le Marché de l'Art de Pierre Soulages

Avec un chiffre d’affaires d’environ 20 000 euros par an ces dernières années, Soulages fait partie des 100 artistes les mieux vendus sur le marché de l’art selon Artprice. En février 2022, le magazine américain Architectural Digest le classe à la 9ᵉ place de son Top 10 des peintres vivants les plus appréciés, aux côtés de David Hockney, Jasper Johns, Peter Doig, Ed Ruscha, Banksy…

L’estimation d’une œuvre de Soulages dépend de nombreux critères tels que l’état de conservation, la période de vie de l’artiste à laquelle elle se rapporte, la provenance et la taille de l'œuvre. Les peintures abstraites et monochromes - noires - de l’artiste sont les plus recherchées sur le marché de l’art. Certaines peuvent voir leur prix s’envoler pour plus de 5 millions d’euros aux enchères. En 2020, l’une de ses œuvres est vendue aux enchères, à New York, 20,2 millions de dollars. Il s’agit d’un record pour un artiste français !

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