Sais-tu pourquoi la tour Eiffel, ce monument emblématique de Paris, s’appelle ainsi ? C’est le nom de son constructeur. Gustave Eiffel, né Bönickhausen à Dijon le 15 décembre 1832, fut bien plus qu'un simple ingénieur. Il fut un pionnier de la construction métallique, un entrepreneur audacieux et un scientifique passionné. Son parcours, jalonné de succès éclatants et d'épreuves douloureuses, témoigne d'une vie dédiée à l'innovation et au progrès.

Les Origines et la Formation d'un Ingénieur Prometteur

Les ancêtres de Gustave Eiffel, originaires de la région allemande de l’Eifel, s’étaient installés en France au XVIIIe siècle. Gustave naît le 15 décembre 1832, à Dijon. Élevé en partie par sa grand-mère, il fait ses études au collège royal de Dijon. À 18 ans, il intègre le collège Sainte-Barbe de Paris où il obtient son baccalauréat ès sciences physiques et prépare le concours d’entrée à l’École polytechnique. C’est en cette qualité d’admissible qu’il intègre, en 1852, l’École centrale des arts et manufactures. Les notes de Gustave sont excellentes, si l’on excepte le dessin pour lequel elles atteignent tout juste la moyenne. Cette matière semble l’ennuyer profondément. Son dossier scolaire indique que, le 24 novembre 1852, il est rappelé à l’ordre par le conseil de discipline pour avoir « cessé de dessiner 20 minutes avant 4 heures ». Eiffel choisit la spécialité de chimiste, car il espère prendre la succession de l’entreprise de peinture de son oncle. Ses sujets de concours à Centrale sont donc des usines chimiques : une féculerie et une distillerie.

Il sort de l'École Centrale des Arts et Manufactures en 1855, l'année même de la première grande Exposition universelle tenue à Paris. Après quelques années passées dans le Sud-Ouest de la France, où il surveille notamment les travaux de l'important pont de chemin de fer de Bordeaux, il s'installe à son compte en 1864 comme "constructeur", c'est à dire comme entrepreneur spécialisé dans les charpentes métalliques.

Les Premières Réalisations et l'Ascension d'un Constructeur Métallique

Gustave Eiffel entame donc sa carrière dans le domaine de la construction de ponts, marquant ses débuts en 1858 avec la réalisation du pont de Bordeaux. C’est ainsi qu’entre 1858 et 1860, âgé de 26 ans, il assure la conduite des travaux de la Passerelle Eiffel, pont métallique ferroviaire de 500 mètres de long traversant la Garonne à Bordeaux. Cette première grande réalisation, véritable prouesse technique, lui vaut alors la reconnaissance de ses contemporains et de la presse. Fort de ses premières expériences, Gustave Eiffel fonde sa propre société à Levallois-Perret en 1866 : « G. Eiffel et Cie » est né. Eiffel va alors se concentrer sur l’édification de viaducs, ponts ferroviaires ou routiers et grands bâtiments à charpente métallique.

Son exceptionnelle carrière de constructeur est jalonnée en 1876 par le viaduc de Porto sur le Douro, puis celui du Garabit en 1884, ainsi que par la gare de Pest en Hongrie, la coupole de l'observatoire de Nice et l'astucieuse structure de la Statue de la Liberté, avant de culminer en 1889 avec la Tour Eiffel.

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En 1884, la réalisation du viaduc de Garabit, sur la ligne de chemin de fer Béziers-Paris, fait connaître les talents de M. Eiffel. Ce pont détient plusieurs records du monde : il s’élève à 122 mètres au-dessus du sol de la vallée qu’il franchit, et son arc unique a une portée de 165 mètres. Les ateliers Eiffel vont ainsi construire la grande Galerie des Machines de l’ Exposition Universelle de 1867 . En 1875, il construit la gare de Budapest-Nyugati (dite « Gare de l’Ouest ») en Hongrie. Gustave Eiffel travaille également à la construction de pavillons pour l' Exposition Universelle de 1878 à Paris. En 1884, il achève la réalisation du Viaduc de Garabit dans le Cantal qui lui assurera une fabuleuse renommée en raison du gigantesque arc de 160 mètres de portée, ce qui constitue alors un record du monde. De plus, le viaduc étant situé à 122 mètres de hauteur, la réalisation en est un véritable exploit. Puis, il élabore avec Bartholdi les plans de la Statue de la Liberté que la France offrit aux Etats-Unis en 1886 et en réalise la structure interne.

La Tour Eiffel : Un Défi Technique et un Symbole Universel

Cinq ans plus tard, le succès est encore au rendez-vous pour Gustave Eiffel, puisque c’est son projet qui est retenu parmi les centaines de propositions destinées à mettre en avant le savoir-faire technologique français lors de l’Exposition Universelle de 1889. Dès 1886, Gustave Eiffel soumet un projet de tour pour la future Exposition Universelle de 1889 , qui devait être une célébration du centenaire de la Révolution française. Il s’agit d’une tour en fer de 300 mètres de haut, construite à partir de poutrelles mécaniques fixées entre elles et assemblées par des rivets, un peu comme un mécano géant.

Malgré les difficultés financières et les protestations d'une partie de l'intelligentsia parisienne, il achève son ouvrage dans les temps. La construction de la Tour s’effectue en 26 mois seulement, du 28 Janvier 1887 au 30 mars 1889, dont 5 mois pour les seules fondations. Les 18 000 pièces tracées au dixième de millimètres dans les ateliers Eiffel de Levallois sont conduites par chariot sur le Champs de Mars où elles sont assemblées sur place, hissées par des grues autotractées sur les rails des futurs ascenseurs par une équipe d’environ 250 ouvriers. À l'ouverture de l'Exposition le succès public est au rendez-vous et la Tour Eiffel devient la fierté nationale et marque la triomphe et l’apogée de la carrière de Gustave Eiffel. On peut toujours la visiter et monter jusqu’au deuxième étage pour admirer la vue sur Paris et repérer les autres monuments de la Ville Lumière !

Ce contrat est le plus important mais aussi le plus risqué de toute sa carrière d'entrepreneur. Face aux risques encourus, il obtient d'énormes avantages financiers et de solides garanties, qui l'assurent d'encaisser son bénéfice dès le commencement des travaux.

L'Affaire de Panama et la Retraite du Monde des Affaires

Malgré la diligence d'Eiffel, la mise en liquidation de la Compagnie du canal le 4 février 1889 aboutit à son inculpation pour escroquerie, aux côtés de Lesseps père et fils, puis à sa condamnation à deux ans de prison et à 2000 francs d'amende, alors que rien ne peut réellement lui être reproché. Gustave Eiffel est poursuivi et condamné en appel, le 9 février 1893, pour « abus de confiance pendant la durée de son entreprise ». Le pourvoi Eiffel est enregistré le 22 février 1893 dans le registre du greffe de la Cour de cassation. Profondément atteint dans son honneur et dans sa dignité, il se retire du monde des affaires. Le jugement sera cassé par la Cour de Cassation en invoquant la prescription des faits reprochés, ce qui mettra fin à toute poursuite.

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Au début des années 1890, Gustave Eiffel est mêlé bien malgré lui aux déboires du canal de Panama, pour lequel il avait conçu les écluses géantes. Blessé par les accusations sans fondement dont il fera l’objet - on cherche à tout prix des boucs émissaires à la faillite du projet - et dont il sera ensuite entièrement lavé par la justice, il décide de se retirer des affaires.

Une Seconde Carrière Dédiée à la Science et à l'Innovation

Après sa retraite consécutive au scandale de Panama, Eiffel consacre les trente dernières années de sa vie à une féconde carrière de savant. Ingénieur de formation, Eiffel a fondé puis développé son entreprise spécialisée dans les charpentes métalliques, dont la Tour Eiffel marque le couronnement, avant de dédier les trente dernières années de sa vie à des activités de recherches expérimentales.

Il s'emploie d'abord à trouver une utilité à la Tour, qui n'avait été construite que pour une durée de vingt ans : expériences sur la résistance de l'air, station d'observation de météorologie et surtout antenne géante pour la radio naissante. Malgré l’absence de garanties sur la pérennité de la tour (la jouissance ne lui étant accordée que jusqu’en 1910), Eiffel engage des expériences visant à démontrer l’utilité de la structure. En 1889, il fait construire un observatoire météorologique au sommet de la Tour et poursuit ses recherches en différents points de France. Parallèlement à la collecte de données météorologiques dans les stations installées dans ses diverses propriétés, il poursuit ses études sur l'aérodynamisme en construisant une soufflerie au pied même de la Tour, puis une plus importante en 1909 rue Boileau à Paris, toujours en activité. En 1911, il quitte le Champ de Mars où commençait de s’élever un nouveau quartier et fait construire au 67, rue Boileau dans le XVIe arrondissement, un laboratoire beaucoup plus complet, dont la soufflerie comportait une veine d’air de deux mètres de diamètre pouvant atteindre la vitesse de 30 m/sec. C’est ainsi que fut constituée définitivement la soufflerie aérodynamique «type Gustave EIFFEL» à l’aide de laquelle celui-ci a donné à la méthode des recherches aérodynamiques ses normes essentielles. Ce type de soufflerie, copié et reproduit à travers le monde entier (tout comme celle de la rue Boileau, toujours en activité aujourd’hui) permet d’effectuer des tests aérodynamiques dans des domaines aussi différents que l’aéronautique, l’automobile, le bâtiment, la construction navale, les centrales thermiques ou les ponts. Il teste dans sa soufflerie les avions des pionniers de l’aéronautique Louis Blériot ou les frères Wright. La Tour Eiffel, installation provisoire, aurait dû être démolie en 1909, mais les autorités parisiennes l’envisagent dès 1903. Empêcher sa démolition devient alors pour Eiffel le combat d’une vie : il organise un lobbying intense, suscitant des pétitions de scientifiques qui font de son troisième étage un lieu d’expérimentation ; il la rend surtout indispensable aux militaires, qui y mènent les premiers essais de TSF.

Vie Privée et Famille

Le 5 juillet 1862, à 29 ans, Gustave Eiffel épouse Geneviève Émilie Marie Gaudelet (1845-1877), de douze ans sa cadette. Elle est la fille mineure de Nicolas Jean-Baptiste Noël Gaudelet, propriétaire à Dijon, et de Françoise Apolline Régneau. Leur contrat de mariage établit « une communauté de biens […] conformément au Code Napoléon ». L’apport du futur (vêtements, bibliothèque, objets mobiliers, etc.) se monte à 3 500 francs, et ses parents lui constituent « en dot » en avancement d’hoirie une somme de 50 000 francs.

Le couple aura cinq enfants : Claire (1863-1934), épouse, le 26 février 1885, Adolphe Salles (1858-1923), polytechnicien, ingénieur des mines ; Édouard (1866-1933), qui prépare Centrale au collège Sainte-Barbe et y est reçu en septembre 1888, puis s'installe dans le Bordelais en achetant, en 1895, le domaine viticole de Vacquey; Valentine (1870-1966), contracte alliance, le 18 janvier 1890, avec Camille Piccioni (1859-1936), qui intègre le ministère des Affaires étrangères (1894) et devient ministre plénipotentiaire en 1908; et Albert (1873-1941), ingénieur agronome, épouse à Nice, le 6 juin 1941, Lucie Martin-Delpué (1888-1977).

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Madame Eiffel décède le 8 septembre 1877 à Levallois-Perret, à seulement 32 ans. Le 20 février 1872, elle rédige un testament olographe, désignant de manière très laconique son mari comme légataire universel. Gustave Eiffel règle sa succession par une donation-partage à ses enfants par acte passé devant le notaire de la famille, Me Jean Dufour, le 10 décembre 1909. Il rappelle d’abord que son vœu le plus cher est l’union entre ses enfants et prend soin de laisser des souvenirs de lui à tous ses proches. Il lègue à sa fille Claire son hôtel parisien de la rue Rabelais; il lègue à son fils aîné Édouard le mobilier de son cabinet de travail, ses papiers, livres, décorations, portraits et autres souvenirs de famille; il lègue à son gendre, Adolphe Salles, une bibliothèque et des albums de photographies; et à son fils Albert, son laboratoire de photographie.

Un Nom, Une Histoire : Bonickhausen Dit Eiffel

Le monument parisien emblématique - français par excellence, représentant la République dans le monde entier - aurait pu être connu sous un tout autre nom que celui qui fait sa renommée universelle. Sans l’opiniâtreté de son concepteur, la tour Eiffel s’appellerait « tour Bonickhausen ». Gustave Eiffel et Gustave Bonickhausen ne sont qu’une seule et même personne. Un de ses aïeuls, d’origine rhénane, était venu s’établir à Paris près de deux siècles plus tôt, vers 1710. Il avait décidé de joindre au nom Bonickhausen celui d’Eiffel qui lui rappelait sa région natale (l’Eifel, un massif boisé de Rhénanie-Palatinat) et qui était aussi beaucoup plus facile à prononcer. Depuis lors, toute cette branche de la famille utilisa par commodité et par habitude le nom double « Bonickhausen dit Eiffel » voire, tout simplement, « Eiffel », considéré tantôt comme un surnom tantôt comme un nom additionnel.

Cependant, ce nom d'origine germanique devint une source de difficultés pour Gustave Eiffel, notamment lors de la guerre de 1870. En 1875, il est la cible d’un tract diffusé à Levallois-Perret, ville où est établie son entreprise et dont il est membre du conseil municipal. On peut y lire que le "soi-disant Eiffel", dissimulerait son origine prussienne sous un faux nom pour mieux "jouer les espions à la solde de Bismarck". Gustave­ porte plainte pour diffamation. Et l’enquête démasque le pamphlétaire : un certain Petit-Gérard, ancien dessinateur de l’entreprise Eiffel.

En 1870, Napoléon III déclare la guerre à la Prusse. « J’ai toujours porté ce nom [Eiffel] qui m’est donné journellement dans mes rapports commerciaux ou autres, comme dans tous les titres où je suis appelé à figurer. Le véritable intérêt, celui qui vous paraîtra décisif, Monsieur le Ministre, c’est que ce nom de Bonickausen a une consonance qui inspire des doutes sur ma nationalité française, et ce simple doute est de nature à me causer individuellement, soit commercialement, le plus grand préjudice. Il y a plus, nous sommes si près de ces temps malheureux que c’est, encore aujourd’hui, une injure à lancer à la face d’un individu que de l’appeler « Prussien ». Croyez-le bien, Monsieur le Ministre, ce ne sont pas là, de ma part, des craintes chimériques. Bien souvent, j’ai dû, malgré les titres que je joins à cette supplique et qui établissent si éloquemment notre qualité de Français, justifier de cette qualité, avant de pouvoir traiter d’affaires importantes dont je sollicitais l’entremise. […] Depuis la Guerre, à plusieurs reprises, des ouvriers, des employés congédiés ont essayé de faire circuler des bruits graves sur ma nationalité. On a répandu des bruits parmi les électeurs de Levallois dans le but d’empêcher mon élection comme conseiller municipal de cette même commune. On a cherché à accréditer ces mêmes bruits parmi mes ouvriers afin de les amener à quitter mes ateliers. Et tout cela parce qu’on avait trouvé dans les actes publiés cette dénomination de consonance toute germanique que je semble dissimuler sous un nom d'emprunt. Dans ces circonstances, il vous paraîtra sans doute urgent, Monsieur le Ministre, de faire droit à ma demande dans mon intérêt et dans celui de mes enfants. Je n’ai pas besoin de vous faire observer qu’à la différence de bien des sollicitations qui vous sont journellement adressées pour obtenir des changements de noms, ma demande n’est inspirée par aucun motif de vanité. Je ne demande pas une particule ni un nom nobiliaire ni un titre. Je ne réclame même pas un nom nouveau sous lequel je puisse dissimuler un passé que j’aurais des raisons de vouloir cacher. Tout au contraire, je demande à porter le seul nom sous lequel moi et ma famille sommes connus depuis plusieurs générations et qui n’est pas un nom d’emprunt ainsi que le démontrent les titres que vous avez sous vos yeux.

Après avis favorable du Conseil d’État, le tribunal d’instance de Dijon, ordonne, le 20 août 1881, que l’acte de naissance d’Eiffel "soit rectifié en ce que le nom de Eiffel sera substitué à celui de Bonickhausen". Ce droit lui fut octroyé par le décret du 1er avril 1879 par lequel : « le président de la République a accordé au sieur Bonickausen, ingénieur, constructeur à Levallois-Perret, l'autorisation de substituer à son nom celui de : Eiffel ». Un soulagement pour Eiffel. L’ingénieur lui-même ne manquera pas de rappeler au crépuscule de sa vie, dans sa Notice généalogique sur la famille Eiffel, que "de l’an 1700 à l’an 1921, il y a sept générations en ligne directe portant le nom d’Eiffel". Une ultime façon, pour lui, de faire taire ses détracteurs.

La Disparition d'un Génie

Ingénieur hors du commun, grand scientifique, capitaine d’industrie, patriarche respecté par les siens, Gustave Eiffel s’éteint avec tous les honneurs le 27 décembre 1923 à Paris dans son hôtel particulier du 1 rue Rabelais dans le VIIIe arrondissement (désormais détruit).

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