Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, est une figure intellectuelle engagée dans les débats contemporains. Professeure titulaire de la chaire humanités et santé au Conservatoire national des arts et métiers et membre du comité de gouvernance de la convention citoyenne sur la fin de vie, elle explore les liens entre la philosophie, la politique, la santé et la démocratie. Son œuvre s'articule autour de la condition humaine, de la dignité, du pouvoir d'agir et de la nécessité de penser et d'agir de manière réflexive dans un monde en constante mutation.
L'Héritage de Jankélévitch : Penser l'Impensable
Passionnée par la philosophie de Vladimir Jankélévitch, qu’elle qualifie de penseur du « je-ne-sais-quoi », Cynthia Fleury nous invite à explorer les nuances de la pensée et de l'expression. « Ce “je-ne-sais-quoi”, c’est quelque chose qui peut prendre différents noms : le charme, le presque rien, l’apparition disparaissante, une matinée de printemps… C’est une façon d’exprimer ce qui nous échappe, ce qu’on n’arrive pas à dire, à décrire. Tout [son] travail, c’est essayer de dire ce qu’est la pensée. Mais plus il cherche, plus il s’approche, plus la pensée s’éloigne et lui échappe. » Cette exploration de l'ineffable souligne la complexité de la pensée et la difficulté de la saisir pleinement.
Philosophie et Action : Un Lien Indissociable
Cynthia Fleury insiste sur le lien indissociable entre la pensée et l'action. Elle critique la scission imaginaire entre ceux qui « agissent » et ceux qui « pensent », réduisant la pensée au seul « dire » et l’agir à de l’exécution sommaire. Pour elle, l’être humain est précisément cette espèce vivante qui agit parce qu’elle pense et pense pour agir. Dès que l’on scinde les deux, l’individu tombe malade, perd l’accès à la signification de sa vie. Le dire dissocié de l’action relève de la sophistique et non de la philosophie. Et l’agir sans réflexion relève de l’automatisme. La philosophie se situe aux confins de la pensée et de l’engagement dans le monde.
Dans un contexte marqué par l’accélération technique des moyens de communication, la viralité des réseaux sociaux et le court-termisme politique et économique, Cynthia Fleury déplore la dévaluation de la parole. La parole est utilisée principalement comme outil communicationnel, novlangue, pour faire croire - par le dire - que l’on fait telle ou telle chose alors même que l’on fait l’inverse. Ce qui a pour conséquence de faire naître une grande défiance envers la parole, et donc de réduire son pouvoir de canalisation de la violence. Sur les réseaux sociaux, c’est la rhétorique de l’insulte qui prend le pas sur l’usage raisonnable de la parole ; on assiste à une forme de « misologie », de haine du logos.
Elle illustre cette idée par l'exemple de patients découragés, présentant une forme d’effondrement de la volonté, et qui n’arrivent plus à « faire » alors même qu’ils le désirent. Dans ce cas, il ne suffit pas d'asséner qu’ils doivent récupérer leur « volonté ». Souvent, il faudra simplement, humblement, en passer par quelque chose de plus physiologique et non pas intellectuel : remettre le corps en mouvement, par exemple ; marcher. Et par une sorte de dynamo intime, la vitalité d’un désir pourra revenir. C'est une invitation à reconnecter le corps et l'esprit pour retrouver le pouvoir d'agir.
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La Mort et la Fin de Vie : Une Réflexion Essentielle
La question de la mort et de la fin de vie est au cœur de la réflexion de Cynthia Fleury. Elle reprend le terme d’« impréparation totale » de Jankélévitch, qui définit la « mort » comme l’objet par excellence de la philosophie, et en même temps nous explique que rien ne pourra être réellement anticipable. Elle souligne la complexité de la réflexion sur la fin de vie, même avec les « directives anticipées », car jusqu’à la fin, l’individu peut changer d’avis. Lorsqu’il est lucide, cela ne pose pas de problème ; mais quand il s’agit de se référer à la personne de confiance, la réflexion est toujours plus complexe pour elle : comment être sûr de respecter la volonté d’un patient inconscient, même s’il a écrit des directives anticipées ? Ces sujets, qui peuvent justement sembler théoriques, s’invitent parfois de façon très concrète dans l’actualité. À partir de quand commence la vie ? On ne sait pas nécessairement où placer cette frontière. Tout comme on ne sait pas à partir de quand commence la reconnaissance sociale de ce sujet. Tout cela n’est pas au même endroit. On a les mêmes débats autour de la question de l’avortement, d’ailleurs. Ces questions soulèvent des enjeux éthiques et philosophiques fondamentaux, appelant à une réflexion approfondie et à un débat public éclairé.
Démocratie et Conflictualité : Vers une Culture du Débat
Cynthia Fleury plaide pour une démocratie continue, participative et délibérative. Elle met en garde contre l'utilisation de la démocratie procédurale pour court-circuiter la délibération publique et sociale, car cela va fabriquer une victoire à la Pyrrhus, qui va provoquer le même traumatisme que le référendum de 2005. La réforme des retraites est une question essentielle qui mérite une vraie temporalité. Il aurait été plus légitime d’y passer un mandat, de démultiplier les formats et les dispositifs - une convention citoyenne sur la réforme des retraites aurait été pertinente.
Elle insiste sur la nécessité d’élaborer une culture de la conflictualité, légitime et efficace. L’important n’est pas nécessairement de fabriquer un consensus, mais d’élaborer une culture de la conflictualité. Le consensus n’a pas le monopole de la décision politique. Elle propose la création de « temps citoyens », autrement dit des « temps » financés par les superstructures - administrations, entreprises, etc. - permettant aux citoyens de se former aux affaires publiques, et d’y participer avec impact. Oui, l’activation du pouvoir d’agir protège contre le ressentiment démocratique.
Ressentiment et Frustration : Comprendre les Émotions Collectives
Cynthia Fleury distingue la colère du ressentiment. Elle explique que traverser des passions tristes, c’est normal, ça s’appelle la vie. Le ressentiment est plus dangereux car il ressemble à un enkystement qui atteint notre capacité d’agir. Ceux qui pensent que le ressentiment est le véritable moteur de l’Histoire, au sens positif du terme, se trompent grandement. C’est un grand moteur, oui, mais hélas en matière de réaction, d’involution, de violence et de danger. Elle souligne également l'importance de redécouvrir le pouvoir de la frustration. La frustration n’est pas le renoncement mais l’un des piliers de la sublimation, qui se définit comme un plaisir différé.
Dignité et Vulnérabilités : Une Clinique pour Soigner l'Humain
Dans son livre "La clinique de la dignité", Cynthia Fleury explore la notion de dignité en miroir avec son contraire, l'indignité. Elle constate que, malgré l'affirmation d'une dignité humaine universelle, les atteintes à la dignité des personnes se sont banalisées. Elle s'inspire de Michel Foucault pour analyser la situation actuelle et proposer une approche pour soigner la dignité elle-même dans tous ses dysfonctionnements. Des dysfonctionnements qui ne sont pas nouveaux, mais ce qui l'est en revanche, c'est notre seuil de tolérance.
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Elle prend comme exemple les discriminations, soulignant que, selon l'historien et sociologue Pierre Rosanvallon : « Les discriminations, ce sont des réalités qui sont vécues depuis longtemps. Depuis longtemps, il y a le fait que l'origine pèse, par exemple, sur la capacité à trouver un travail, ou la capacité à trouver un logement, ou la capacité à un même traitement. Et avec tout ce que cela peut avoir comme conséquence, on se sent brimé, on se sent incompris, on se sent non reconnu. Et toutes ces réalités-là qui existaient depuis longtemps, aujourd'hui, elles sont ressenties avec beaucoup plus de violence. Parce qu'il y a aujourd'hui une attente d'égalité, une attente de reconnaissance de la singularité des personnes. Et dans la discrimination, on ne vous reconnaît pas comme un égal et en même temps, ont fait de votre singularité une stigmatisation. On vous prive de votre fierté d'être ce que vous êtes d'une certaine façon. »
Face aux Chocs et aux Crises : Refonder la Résilience Collective
Face aux chocs sanitaires et terroristes, Cynthia Fleury souligne la nécessité de refonder nos modèles de résilience collective. Il va falloir considérer la capacité de discernement comme une nécessité vitale : activer à la fois la faculté de jugement, sa fonction de déconstruction et de mise à nu des phénomènes : cesser de nier la politisation de l’islam, très active dans le monde et sur le sol français depuis la fin des années 1990, et de l’autre côté, consolider toutes les politiques publiques qui font l’honneur et la différence, universaliste, de l’Etat social de droit français. C’est une double gageure, le tout sur fond d’une crise pandémique qui nous précipite dans des sentiments d’insécurisations multiples que les générations les plus anciennes ont bien connus, mais dont elles nous ont finalement peu transmis les leviers pour y résister. Elle s'interroge sur les raisons pour lesquelles nos aînés nous ont si peu transmis l’expérience de la traversée des sombres temps des guerres et des crises passées.
Elle constate que beaucoup ont un sentiment de répétition, ils craignent le retour sous d’autres formes de ce qui a été, et là tout devient confus : le terrorisme, le Covid-19, la précarisation socio-économique qu’ils ressentent, notamment chez les actifs et plus jeunes, la violence des réseaux sociaux, le manque de civilité ambiant, la montée constante de l’agressivité sous des formes de plus en plus banalisées.
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