L'école maternelle, aujourd'hui une base du système scolaire français, n'a pas toujours existé. Son histoire est celle d'une transformation progressive, d'une volonté de considérer l'enfant non pas comme un adulte en devenir, mais comme un être à part entière, avec des besoins et des capacités spécifiques. Cette évolution est marquée par des figures clés, dont Pauline Kergomard, souvent considérée comme l'inventrice de l'école maternelle, et Marie Pape-Carpantier, pionnière de la mixité et de la lutte contre les inégalités.

Les Ancêtres de la Maternelle : Les Salles d'Asile

Au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, la révolution industrielle bouleverse la société. Les femmes sont de plus en plus nombreuses à travailler en usine, et se pose alors la question de la garde de leurs enfants. C'est dans ce contexte qu'apparaissent les "salles d'asile", ancêtres des écoles maternelles. Ces institutions, souvent financées par des dons de grands patrons, ont pour but principal de "débarrasser" la main-d'œuvre féminine de ses jeunes enfants pendant les heures de travail.

Ces salles d'asile, accueillant des enfants de 2 à 6 ans, sont loin d'avoir une vocation pédagogique. Elles sont souvent gérées par des religieuses, soucieuses de la moralisation précoce des classes populaires. L'historienne Mélanie Fabre décrit un système disciplinaire extrêmement strict, où l'affection maternelle est absente, et où le catéchisme et l'utilisation du claquoir sont monnaie courante.

Pauline Kergomard : De la Critique à la Réforme

Pauline Kergomard, née Reclus à Bordeaux en 1838, incarne le tournant décisif dans l'histoire de l'école maternelle. Institutrice, directrice d'école, puis formatrice pour les instituteurs, elle gravit les échelons et devient responsable de l'inspection des salles d'asile. Mais, elle est très critique envers ces institutions, qu'elle juge inadaptées aux besoins des enfants.

Sous l'impulsion du ministère de Jules Ferry, Pauline Kergomard met tout en œuvre pour transformer les salles d'asile en écoles maternelles. Elle prône une pédagogie moderne, basée sur l'apprentissage par le jeu, les activités artistiques et sportives. Elle supprime l'apprentissage par cœur, qu'elle considère comme une atteinte à la liberté intellectuelle et morale de l'enfant. Pour elle, l'enfant doit provoquer l'enseignement, et non le subir.

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Dans L'éducation maternelle dans l'école (1886), elle écrit : "Mettre un enfant au régime des vérités toutes faites et apprises par cœur, le soumettre à un enseignement qu'il ne peut assimiler, c'est attenter à sa liberté intellectuelle et morale. L'enfant, lui-même, doit provoquer l'enseignement, il ne doit, en aucun cas, le subir. J'aimerais que les mots "liberté", "libre", fissent partie du vocabulaire de l'école maternelle."

Une Pédagogie "Maternelle" et Mixte

Le nom même d'"école maternelle" est significatif. Il traduit la volonté d'accompagner l'enfant de manière maternelle jusqu'à l'école élémentaire. L'école maternelle ne doit plus être une simple garderie, ni un lieu de dressage, mais un lieu d'éveil, de développement du corps, de l'esprit, de l'observation, de la vie qui entoure l'enfant.

Pauline Kergomard est également une militante laïque et féministe. Elle défend l'école mixte et fait abattre les cloisons qui séparent les garçons des filles dans les salles de classe. Dans un texte de 1897 paru dans le journal féministe La Fronde, elle dénonce l'éducation religieuse des petites filles, qui les enjoint à avoir honte d'elles-mêmes et de leur corps.

Pour l'historienne Mélanie Fabre, "Pauline Kergomard rejette ce que dit l'Église au sujet du péché originel et considère qu'on ne peut pas considérer les enfants comme des pêcheurs en actes ni en puissance, que c'est un argument qui ne permet pas de les éduquer correctement. Et ce qui est intéressant aussi dans ce texte, c'est qu'elle dit que ce qu'on lit aux petites filles les enjoint à avoir honte d'elles-mêmes, honte de leur corps."

Elle pose l’hypothèse que si les femmes sont « timides sur le terrain des idées », c’est parce que « c’est un domaine qui leur a été longtemps interdit d’explorer ; leur timidité est la conséquence de l’éducation qu’elles ont reçue, et qui est en opposition absolue avec les principes égalitaires. » Elle demande « Que les instituteurs fassent aussi leur devoir dans le sens de l’égalité, et les défauts dits « masculins », l’égoïsme, et surtout le manque de respect de soi-même et le manque de respect envers la femme, disparaîtront peu à peu de l’âme des hommes. » Elle aborde même la question des stéréotypes de genre : « Et pourtant c’est à l’école maternelle que l’éducation commet ses premières fautes. Si un petit garçon se montre poltron, curieux, bavard, la maîtresse, imbue des préjugés que nous avons combattus plus haut, et oubliant qu’elle va semer dans l’âme de son élève un germe de déconsidération contre elle-même, lui dit d’un air dédaigneux : -Tu veux donc que l’on te prenne pour une petite fille ? Si une petite fille est bruyante ou brutale, si elle laisse échapper une expression grossière, un geste qui choque la pudeur : - Fi donc ! on t’enverra avec les garçons si tu continues ! »

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L'École de la IIIe République : Former les Futurs Citoyens

Sous la IIIe République, avec les grandes réformes de Jules Ferry qui rendent l'école gratuite, laïque et obligatoire, l'éducation acquiert une nouvelle fonction : celle de former les futurs citoyens. Pauline Kergomard considère que l'école est l'endroit désigné pour établir la démocratie. Elle plaide pour la fusion des deux systèmes d'enseignement, l'un gratuit pour les classes populaires, l'autre payant et réservé aux classes bourgeoises, afin de créer une vraie camaraderie et une vraie fraternité dans la société.

En 1887, Pauline Kergomard participe à la création de l'Union française pour le sauvetage de l'enfance, une des toutes premières associations laïques à venir en aide aux enfants et adolescents maltraités. Elle est l'une des premières femmes à obtenir la Légion d'honneur.

Marie Pape-Carpantier : Une Autre Pionnière de l'Éducation Préscolaire

Parmi les personnalités féminines qui ont marqué l'histoire de l'éducation préscolaire en France, Marie Pape-Carpantier occupe une place de choix. Fervente militante de la mixité, elle propose en 1845 de remplacer le nom de salle d'asile par celui d'école maternelle. En 1848, elle est la première femme à obtenir un poste important dans l'enseignement, en étant nommée directrice de l'École normale maternelle fondée à Paris pour former les futures institutrices de maternelle.

En 1867, elle est sollicitée par le ministre de l'instruction publique pour donner une série de conférences, et devient ainsi la première femme à intervenir dans le prestigieux amphithéâtre de la Sorbonne. Parallèlement à sa carrière, Marie Pape-Carpantier s'engage dans la lutte contre la misère et l'injustice sociale, tout particulièrement celle subie par les jeunes filles et les femmes.

Dans son « Manuel de l’institutrice », publié en 1869, elle affirme : « Un des progrès les plus importants que notre époque voit s’accomplir, c’est l’extension donnée à l’éducation des femmes », suivie quelques lignes après de « La femme n’est pas un être d’une autre nature que l’homme, elle possède les mêmes facultés. » Elle dénonce le maintien des femmes les plus pauvres dans l’ignorance, les discours sur la prétendue infériorité des femmes, les difficultés d’accès à certaines professions et activités artistiques pour les femmes et même la disparité des salaires masculins et féminins. Elle ne cachait pas son indignation : « Loin donc de s’étonner à voir quelques femmes sortir du rang, c’est-à-dire du niveau actuel de leur sexe pour aborder les sciences, les arts et toutes les autres carrières ouvertes à l’intelligence, il faudrait s’étonner de ce que, pour y atteindre, il soit nécessaire de sortir du rang. Ce n’est pas une femme sur 20 000 qui devrait atteindre à la maturité de son intelligence, c’est toutes. »

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Les Principes Directeurs de l'École Maternelle : Une Évolution Constante

L’étude chronologique des premiers textes officiels fondamentaux relatifs à l’école maternelle révèle l’évolution des principes directeurs d’une politique, ainsi que des représentations du public visé et de l’institution qui lui est destinée. Mais elle peut faire plus si l’enquête s’étend aux débats et aux rapports de force entre les concepteurs. Ainsi la simple exégèse, déjà utile, d’un discours ministériel peut-elle s’inscrire au croisement de l’histoire de la décision en matière de politique scolaire et de celle des « bâtisseurs d’école », souvent oubliés par la mémoire nationale, en particulier lorsqu’il s’agit de bâtisseuses, comme c’est le cas, ici, des inspectrices générale des écoles maternelles.

Au cours des années 1870, la plupart des inspectrices évaluent les établissements à l'aune des consignes officielles. Dans cette perspective, les dysfonctionnements ne peuvent résulter que de l'ignorance ou d'une mauvaise application des règlements. Quelques responsables estiment cependant que l’école enfantine gagnerait à utiliser certaines pratiques du Kindergarten, introduites en France en 1855, mais qui bénéficient, après la défaite, du regain de curiosité envers une pédagogie répandue chez le vainqueur.

Mais la greffe ne prend pas. À la fin des années 1870, seul un petit nombre de salles d’asile utilisent les cubes, le papier à tisser et l'ardoise quadrillée. Deux raisons, notamment, expliquent cette très faible audience parmi des établissements français dont les trois quarts sont tenus par des religieuses. D’une part, la défiance envers une méthode d’inspiration panthéiste, soutenue par des libres penseurs et par certains responsables de l’Instruction publique. Première cause d’irritation chez des visiteuses souvent favorables à la politique de laïcisation : la place excessive accordée aux aumônes, aux prières et aux cantiques, qui transforment certains établissements en œuvre de charité ou de catéchèse. Autre objet de critique : les longues stations sur les gradins et les déplacements collectifs rythmés des enfants.

L’enseignement dispensé n’est pas davantage épargné, malgré l’ingéniosité des fondateurs, puis des réformateurs comme Marie Pape-Carpantier, pour adapter les leçons à l’intelligence sensorielle et à la bonne mémoire du jeune enfant. Pour les nouvelles inspectrices, la plupart des leçons (lecture, calcul, géographie, « connaissances usuelles ») pèchent par leur ambition ou par l’abus de la mémorisation de mots et de définitions.

« Je suis effrayée […] de tout ce que le passé nous oppose encore de préjugés tenaces, de routines sanctionnées par une longue vie officielle […], et qui ont aujourd'hui la prétention d'être parties constitutives d'une méthode », écrit au ministre Marie Matrat.

La plume alerte de Mme Kergomard lui offre une autre tribune. De 1881 à 1896, elle dirige la revue L’Ami de l’Enfance, dont elle complète le titre par la formule Organe de la méthode française d’éducation maternelle. Elle y publie des « Notes d’inspection », ainsi que des lettres reçues et ses réponses.

La Vision de Pauline Kergomard : Un Enfant Actif et Stimulé

Pour Pauline Kergomard, les défauts de la salle d’asile proviennent de sa méconnaissance de la nature du jeune enfant, perçu comme un corps rebelle et un esprit passif. À ses yeux, ce bambin est une « petite chose exquise », un « être pensant », capable d’expérimenter et d’apprendre s’il est placé dans un milieu stimulant qui respecte son rythme et son besoin d’activité.

Mme Kergomard introduit dans ce programme le jeu, « travail de l'enfant, son métier, sa vie », qui facilite la socialisation et développe les capacités sensorielles, la créativité et le langage. Avec des mouvements de gymnastique, le dessin et des images, le jeu libre devrait constituer le seul programme des moins de cinq ans.

Pauline Kergomard fonde sa vision positive de l’âge préscolaire et son plaidoyer pour une éducation adaptée aux besoins des enfants sur trois expériences : celle de la mère, celle de la visiteuse de centaines de classes et, plus tard, celle de la grand-mère de huit petits-enfants.

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