Un coup d'État a secoué la Turquie le 15 juillet. Cet article propose une analyse à chaud des événements, en s'appuyant sur les informations disponibles et les contextes historiques et politiques pertinents.
Chronologie et Caractéristiques du Coup d'État
Le coup d'État a été de courte durée, moins de six heures. Durant cette période, aucun responsable politique du régime d'Erdogan ni aucun chef de la police n'a été arrêté, à l'exception du commandant en chef de l'armée. Un seul coup, un missile lancé d'un avion, a été tiré sur le lieu supposé où se trouvait Erdogan. Les chars, sans infanterie conséquente, représentaient une menace limitée en milieu urbain. Les militaires ont subi peu de pertes et se sont rendus rapidement. La population est descendue dans la rue pour défendre le régime.
Contexte et Préparatifs
Les ambassades de France, des États-Unis et du Royaume-Uni étaient fermées ou fonctionnaient au ralenti depuis trois jours, sans justification officielle. Immédiatement après le coup d'État, la police, fidèle au régime, a arrêté des militaires. Les responsables des partis politiques turcs ont unanimement condamné le coup d'État et ont apporté leur soutien à Erdogan et à la "démocratie".
Un Coup d'État "Amateur" ?
Compte tenu de la réputation de l'armée turque, ce coup d'État semble mal préparé et amateur. La base d'un coup d'État réussi est de neutraliser les dirigeants du régime. Les putschistes auraient dû tenter d'arrêter les ministres, les décideurs et les commandants militaires et de police fidèles au régime avant de déployer des chars et des avions.
Réactions Internationales et Soutien à Erdogan
Les communiqués de soutien à Erdogan ont afflué du monde entier, saluant la sauvegarde de la démocratie, la préservation de l'ordre constitutionnel et l'évitement du chaos régional.
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Analyse des Bénéfices pour Erdogan
Ce coup d'État, même avorté, pourrait profiter à Erdogan de plusieurs manières :
- Élimination des éléments kémalistes de l'armée: Il lui permet d'écarter les officiers kémalistes traditionnels de l'armée, qui ne lui sont pas acquis.
- Réduction au silence de l'opposition interne: Il renforce sa position face à l'opposition interne, dans un contexte de tensions sociales, économiques, politiques et de conflit avec les Kurdes.
- Amélioration de son image internationale: Il améliore son image à l'étranger, le présentant comme un défenseur de la démocratie plutôt que comme un dictateur en herbe.
Scénario d'un Faux Coup d'État Orchestré
Une analyse suggère qu'il pourrait s'agir d'un faux coup d'État orchestré par Erdogan, l'AKP et les éléments les plus durs du régime. Cela lui permettrait de relancer son projet de modification constitutionnelle, bloqué par les résultats électoraux du HDP. La reprise de la guerre civile avec les Kurdes n'ayant pas suffi, Erdogan pourrait exercer une pression accrue pour obtenir les voix nécessaires à son projet, tout en poursuivant sa lutte contre les Kurdes, au risque de déstabiliser davantage la région.
Coups d'État Historiques en Turquie
La Turquie a connu plusieurs coups d'État (1960, 1971, 1980) qui ont entraîné le renversement des gouvernements et des réorganisations profondes de la gouvernance et des institutions. Ces interventions militaires ont imposé des couvre-feux et ont interrompu la vie sociale. Le terme "darbe" (coup d'État en turc) est associé à un événement traumatique et à un spectre susceptible de réapparaître lors de crises politiques.
Les coups d'État précédents étaient justifiés par le rôle de l'armée comme protectrice et garante des valeurs démocratiques. En 1960, le mécontentement dans l'armée et la société civile a conduit au renversement du gouvernement d'Adnan Menderes, accusé de corruption, d'autoritarisme et d'atteintes à la laïcité. En 1971, les affrontements entre groupes de gauche et de droite ont conduit à l'intervention des militaires et à la démission du gouvernement de Süleyman Demirel. En 1980, l'armée a pris le pouvoir pour restaurer l'ordre dans un contexte de quasi-guerre civile. En 1997, l'armée a forcé l'interdiction du parti conservateur et islamiste Refah Partisi.
Le Coup d'État de 2016 : Une Divergence
Le coup d'État de 2016 diffère des précédents. Alors que les interventions passées visaient à restaurer l'ordre et à réaffirmer des valeurs, le soulèvement du 15 juillet se distingue par une dissidence interne à l'armée. Une faction des forces armées a attaqué les institutions de la République, bombardant l'Assemblée à Ankara et s'emparant de sites stratégiques. Les putschistes, se présentant comme le "Conseil de la paix dans le pays", ont affirmé vouloir rétablir la démocratie. Cependant, leur allocution a été lue par un présentateur de la chaîne publique TRT, sans que les acteurs du coup d'État ne se montrent.
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Une différence fondamentale est que les coups d'État précédents étaient orchestrés à l'aube, dans la discrétion, pour instaurer un couvre-feu et confiner les civils. La mutinerie de 2016 a été initiée en soirée, faisant de la population un témoin direct. Les médias et les réseaux sociaux ont joué un rôle crucial, permettant aux citoyens de suivre les événements en direct. Le président Erdogan, en villégiature à Marmaris, a appelé les citoyens à descendre dans la rue pour empêcher la mainmise militaire. Les muezzins ont diffusé le sela, conférant une dimension sacrée à la mobilisation populaire. Des milliers de citoyens sont descendus dans la rue pour affronter les chars et les soldats. N'ayant pu rallier ni les chefs de commandement des forces armées ni la population, le coup d'État a échoué. 251 civils ont été tués et 2 734 blessés. Après la tentative de coup d'État, les citoyens ont été appelés à participer aux "veillées de la Démocratie" pour prévenir une répétition de la menace et renforcer la solidarité nationale.
Récit Officiel et Théories du Complot
Pour contrer les théories du complot, les autorités ont proposé un récit officiel du coup d'État, le qualifiant d'attentat orchestré par l'organisation terroriste de Fethullah Gülen, exilé aux États-Unis. Les membres de ce groupe auraient infiltré les appareils de l'État et bénéficié du soutien de puissances étrangères pour attaquer les institutions et renverser le gouvernement. Les autorités turques ont assimilé les insurgés à des terroristes, affirmant que le coup d'État avorté s'inscrivait dans une logique d'"atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation" et de mise en péril des institutions de la République.
Mémorialisation et Mythe Fondateur
La version étatique de l'insurrection de 2016 a été intégrée dans le récit national sous forme d'épopée, soulignant la bravoure des civils tombés lors du coup d'État, glorifiés en martyrs. "L'épopée du 15 juillet" est diffusée par des politiques de mémorialisation intensives, faisant du putsch avorté un mythe fondateur national de la "Nouvelle Turquie". La reprise de ce récit par les médias, les écoles et les discours institutionnels contribue à en faire un consensus. Des monuments ont été érigés à Istanbul et à Ankara, et des rues ont été nommées en l'honneur des martyrs. Le pont du Bosphore a été rebaptisé "Pont des martyrs du 15-Juillet". Des pratiques commémoratives spécifiques ont été mises en place dans les écoles.
Musée de la Mémoire du 15-Juillet
Le musée de la Mémoire du 15-Juillet s'inscrit dans la continuité des efforts de mémorialisation étatiques, visant à inscrire l'épopée de 2016 dans l'histoire nationale. En apportant un relief visuel à la narration, ce dispositif amplifie et conforte les affirmations gouvernementales, rendant difficile toute remise en question factuelle.
Une analyse des supports proposés par le musée (objets, signalétique, vidéos, photographies, site web) permet de voir comment le dispositif met en scène le discours officiel du putsch et comment il en fait un attentat national, mais aussi une menace internationale. Les récits articulent les figures de l'État, de la société civile avec celles des auteurs des violences, assimilés à l'"ennemi intérieur manipulé par des forces extérieures". La narration héroïque au cœur de la mémorialisation de cet événement est aussi évoquée. Cette approche permet d'identifier les propos relatifs aux modèles négatifs offerts au public, afin de cerner la rhétorique utilisée pour élaborer la figure des "terroristes". La narration étatique du 15-Juillet exploite le cycle récurrent de schémas conceptuels et de rôles associés - ceux du "grand homme", du "héros désintéressé" et celui du "traître" - profondément enracinés dans la culture politique turque.
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Tentative de Coup d'État Odieuse
Pour les autorités, les événements du 15-Juillet correspondent à une action perpétrée par les membres d'une cellule dormante, affiliée à une organisation terroriste marginale, dont le but aurait été de renverser le pouvoir et de nuire à l'unité nationale. La narration officielle mobilise des récits de violence en ayant recours à une rhétorique martiale. Pour le gouvernement, il était impératif de combattre ce dangereux groupuscule qui, avec le soutien de puissances étrangères, avait orchestré cette "tentative de coup d'État odieuse", engendrant "l'assassinat" de 241 citoyens et blessé 2 194 personnes. Le 15-Juillet rappelait les conditions qui ont ouvert la voie à la Guerre de Libération de la Turquie (1919-1922) et visait à "préparer le terrain pour l'occupation du pays en démantelant ces institutions [le Parlement], qui représentent la volonté nationale". Les autorités cultivent l'idée que "la Première Guerre mondiale n'est pas encore achevée" et que, face à la menace extérieure, une vigilance perpétuelle est nécessaire. Cette rhétorique victimaire qualifiée de "Syndrome de Sèvres", fondée sur la hantise du démantèlement du territoire par les pays étrangers et associée à des discours suggérant la possible répétition de l'Histoire, permet de justifier l'urgente nécessité pour le gouvernement de prendre des mesures afin de rétablir l'ordre et la sécurité publique.
Résistance Glorieuse
La métaphore persistante d'une guerre de libération menée contre les impérialistes occidentaux et leurs collaborateurs va permettre de mystifier, par ricochet, l'opposition civile, qui, elle, est présentée comme une "résistance glorieuse" et même une "grande Révolution", comparable aux révolutions françaises et américaines. Cet assaut, narré comme un attentat à la nation et aux droits fondamentaux de la souveraineté populaire, aurait ainsi été contré par "des centaines de milliers de citoyens ordinaires", descendus dans les rues pour défier des soldats lourdement armés et défendre la démocratie. Ces narrations étatiques marquent un changement de paradigme dans les relations entre civils et militaires, puisque cet attentat déjoué va faire naître l'idée que, désormais, c'est le peuple qui est aux commandes et qui écrit son destin. Ce soulèvement populaire vaut aux victimes de se voir qualifier de "martyrs" (şehit), terme qui jusque-là était principalement associé au sacrifice des soldats tombés en défendant la cause nationale, ou à celui des conscrits morts lors d'opérations militaires, visant l'élimination de cellules terroristes et séparatistes. Le soldat dont le trépas est perçu comme une "belle mort" se voit donc attribué le statut de martyr, appellation religieuse officiellement inscrite dans la loi turque pour désigner toute personne ayant perdu la vie dans la lutte contre les ennemis de la nation.
Inscrire le Récit Officiel dans l'Espace Public
Quelques jours plus tard, le pont du Bosphore (qui avait été assailli par des chars) est rebaptisé "Pont des Martyrs du 15-Juillet". Des centaines de panneaux signalétiques sont modifiés, donnant ainsi une plus grande visibilité à cette nouvelle appellation. L'imprégnation de la mémoire de la tentative de coup d'État s'intensifie avec le temps et surtout à partir d'octobre 2016, date à laquelle le 15 juillet va être proclamé jour férié en Turquie et devenir "la Journée de la Démocratie et de l'Unité nationale" (Demokrasi ve Milli Birlik Günü). Ces célébrations se transforment en un rituel annuel de grande envergure, visant à rendre hommage aux "héros tombés en protégeant la démocratie contre les conspirateurs du coup d'État".
La Rupture Entre l'AKP et Fethullah Gülen
Les relations entre l'AKP au pouvoir en Turquie et le mouvement de Fethullah Gülen se sont détériorées à partir de 2012, en raison de désaccords politiques et d'une rivalité pour le pouvoir. En décembre 2013, des affaires de corruption impliquant l'entourage d'Erdogan ont été divulguées par les réseaux de Gülen, dans l'espoir de le faire tomber. Erdogan a réagi en lançant des purges au sein des instances étatiques infiltrées par des sympathisants gülénistes. Le coup d'État avorté du 15 juillet 2016, attribué par Ankara au mouvement de Gülen, a permis à Erdogan de parachever son plan de liquidation du mouvement.
La Guerre Contre Gülen en Afrique
En Turquie, les purges contre les Gülenistes ont été massives. À l'étranger, la diplomatie turque a placé la destruction du réseau güleniste au centre de son action internationale. Partout où il y a des écoles et entreprises affiliées à la mouvance de Gülen, la Turquie exerce des pressions sur les autorités d'accueil pour les faire disparaître. En Afrique, cette politique turque est particulièrement forte.
L'ouverture turque vers l'Afrique reposait sur la bonne entente entre Gülen et Erdoğan. La présence turque en Afrique est récente et fragile. La République turque a mis du temps à s'implanter en Afrique subsaharienne. À partir de 2002, l'arrivée au pouvoir de l'AKP a donné un nouvel élan à la stratégie turque pour l'Afrique. Des sommets Turquie-Afrique sont régulièrement organisés, et la Turquie est devenue très active en Afrique. La réussite de l'implantation turque en Afrique est due à la puissance des réseaux de Gülen, à l'esprit missionnaire et au dévouement de ses disciples. Dans de nombreux pays d'Afrique, les fidèles de Gülen ont implanté une présence turque sous forme de sociétés commerciales ou d'écoles privées. Jusqu'au coup d'État raté du 15 juillet 2016, le réseau güleniste supervisait des dizaines d'écoles et quelques universités en Afrique.
Ces écoles, bien que laïques et séculières, ont bénéficié des appuis de la diplomatie turque. Or, depuis la tentative de coup d'État, le pouvoir accuse Gülen de saboter le gouvernement AKP. Partout où il y a des écoles affiliées à la mouvance de Gülen, la Turquie exerce des pressions pour les faire disparaître.
La réponse à la demande turque dépend de plusieurs facteurs : la nature des relations entre la Turquie et le pays en question, les capacités de la Turquie à exercer des pressions, et l'importance du réseau éducatif güleniste sur place. Certains États africains ont cédé à la demande turque, d'autres s'y sont opposés, et d'autres ont adopté des mesures intermédiaires. Des pays comme le Maroc et l'Afrique du Sud ont clairement fait comprendre à la Turquie qu'ils n'avaient pas à céder à ses exigences. D'autres pays, plus faibles et dépendants des aides économiques de la Turquie, comme la Somalie, ont fermé toutes les écoles affiliées à la mouvance de Gülen et en ont expulsé ses représentants. D'autres encore ont préféré réorganiser les écoles, en changeant quelques responsables. Dans plusieurs pays, les écoles jouent une fonction éducative vitale que ne remplit pas le service public.
La diversité des réponses devrait modifier la carte de l'implantation géographique du mouvement de Gülen sur le continent africain, sans toutefois réussir à l'éliminer totalement. La stigmatisation du mouvement en Turquie et son positionnement, plus politique qu'auparavant, ont terni son image dans le monde, et donc celle des écoles. Néanmoins, ses écoles ne disparaîtront pas du paysage éducatif africain, notamment là où leur financement est désormais local. Mais plus qu'avant, le mouvement sera sous étroite surveillance, et n'aura plus guère l'occasion de s'extirper de la sphère éducative pour investir d'autres secteurs. La guerre ouverte entre Gülen et Erdoğan s'est déployée de la Turquie vers le front africain, avec une rage et une férocité inédites, mais les batailles livrées ici ne seront probablement pas décisives dans l'émergence à court terme d'un vainqueur désigné.
Conséquences et Perspectives
L'économiste et politologue turc Ahmet Insel craint une accentuation de la dérive autoritaire du pouvoir. François Hollande a estimé qu'il y aurait sans doute des répressions.
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