L'accès à l'avortement est un sujet complexe et sensible à travers le monde. Au Sénégal, la situation est particulièrement restrictive, avec une interdiction quasi-totale de l'interruption volontaire de grossesse (IVG). Cet article examine les conditions légales de l'avortement au Sénégal, les débats et les enjeux qui entourent cette question, ainsi que les réalités vécues par les femmes sénégalaises.
Cadre Légal Strict : L'Interdiction de l'IVG
Au Sénégal, l'avortement est interdit par le Code pénal. L'article 305 punit les femmes ayant eu recours à l'IVG d'une peine allant de six mois à deux ans de prison, ainsi que d'une amende comprise entre 20 000 et 100 000 francs CFA. Les personnes ayant provoqué ou tenté de provoquer un avortement encourent des peines plus sévères, allant de un à cinq ans de prison. Les médecins et personnels de santé risquent une suspension d'au moins cinq ans, voire une interdiction d'exercer.
L'article 35 du code de déontologie médicale autorise l'« avortement thérapeutique » pour sauver la vie de la mère. Cependant, la procédure est complexe, nécessitant l'accord de trois médecins et l'envoi du protocole de décision au président de l'Ordre des médecins. De plus, les médecins peuvent invoquer une clause de conscience pour refuser de pratiquer une IVG, tout en devant orienter la patiente vers un confrère qualifié.
Protocole de Maputo : Un Cadre Juridique Non Appliqué
Le Sénégal a ratifié en 2004 le Protocole de Maputo, un cadre juridique censé garantir la protection des droits des femmes et des jeunes filles en Afrique. Ce protocole prévoit la légalisation de l'IVG dans certaines circonstances, notamment en cas d'agression sexuelle, de viol, d'inceste ou lorsque la grossesse met en danger la santé ou la vie de la mère ou du fœtus. Cependant, les autorités sénégalaises n'ont toujours pas harmonisé les lois du pays avec ce protocole, et l'avortement médicalisé n'est donc toujours pas autorisé dans ces situations spécifiques.
Débats et Enjeux : Entre Pressions Religieuses et Plaidoyers Féministes
La question de l'avortement au Sénégal est au cœur de vifs débats, opposant les organisations islamiques conservatrices aux militants féministes et aux défenseurs des droits des femmes.
Lire aussi: Apaiser la douleur des coliques chez l'adulte
Opposition des Groupes Religieux
Les courants religieux et traditionalistes, notamment l'ONG islamique Jamra, s'opposent à toute modification de la loi sur l'avortement. Ils estiment que l'islam et la loi actuelle autorisent déjà l'avortement en cas de danger pour la vie de la femme et craignent des dérives si la loi est assouplie. Certains religieux mettent en avant des interprétations strictes de l'islam, considérant que la vie commence dès la fécondation et que l'avortement est donc un acte criminel.
Plaidoyers des Féministes et de la Société Civile
Les militants féministes, les membres de la société civile et certaines organisations de défense des droits humains se battent pour faire appliquer le Protocole de Maputo et légaliser l'avortement médicalisé dans les cas de viol, d'inceste ou de danger pour la santé de la mère. Ils mettent en avant les conséquences désastreuses des avortements clandestins, qui représentent une part importante de la mortalité maternelle, et plaident pour que les femmes victimes d'abus sexuels ne soient pas doublement pénalisées en étant contraintes de mener à terme une grossesse non désirée.
L'État Face à un Dilemme
Les autorités sénégalaises se trouvent dans une position délicate, tiraillées entre les pressions des groupes religieux et les revendications des défenseurs des droits des femmes. Bien que l'État ait créé une « Task Force pour l'avortement médicalisé » en 2013 pour réfléchir à des propositions de libéralisation de la loi, aucune réforme n'a été adoptée à ce jour, en raison des craintes de réactions négatives de la part des associations et groupes religieux.
Réalités Vécues par les Femmes Sénégalaises
L'interdiction de l'avortement au Sénégal a des conséquences graves sur la vie et la santé des femmes, en particulier celles qui se trouvent dans des situations de vulnérabilité.
Avortements Clandestins et Risques pour la Santé
Face à l'impossibilité d'accéder à un avortement légal et médicalisé, de nombreuses femmes ont recours à des avortements clandestins, réalisés dans des conditions dangereuses et insalubres. Ces pratiques peuvent entraîner des complications graves, telles que des perforations de l'utérus, des hémorragies, des problèmes d'infertilité, voire la mort. Les avortements clandestins représentent une part importante des admissions aux urgences gynécologiques au Sénégal.
Lire aussi: Comment refuser une assistante maternelle ?
Infanticides et Abandon d'Enfants
Dans certaines situations désespérées, des femmes peuvent être conduites à commettre des infanticides ou à abandonner leur nouveau-né, par honte, par manque de ressources ou par peur des conséquences sociales. Des corps de bébés sont régulièrement découverts dans des décharges ou d'autres lieux publics, témoignant de la gravité de la situation. L'infanticide est l'une des principales causes d'incarcération des femmes au Sénégal.
Stigmatisation et Exclusion Sociale
Les femmes ayant eu recours à un avortement sont souvent stigmatisées et exclues socialement, en raison du poids des traditions et des normes religieuses. La peur du jugement et des représailles peut les pousser à se cacher et à ne pas rechercher d'aide médicale en cas de complications.
Inégalités d'Accès
L'accès à l'avortement, même clandestin, est inégalitaire. Les femmes ayant des moyens financiers peuvent se rendre dans des cliniques privées ou consulter des médecins libéraux, tandis que les plus pauvres sont contraintes de recourir à des méthodes dangereuses ou à des revendeurs de médicaments de rue, mettant ainsi leur santé et leur vie en danger.
Vers un Assouplissement de la Loi ?
Malgré les obstacles et les résistances, des voix s'élèvent au Sénégal pour réclamer un assouplissement de la loi sur l'avortement et une meilleure prise en compte des droits et de la santé des femmes.
Sensibilisation et Éducation
Les associations féministes et les organisations de la société civile mènent des campagnes de sensibilisation et d'éducation pour informer le public sur les enjeux de l'avortement et lutter contre les tabous et les préjugés. Elles mettent en avant les témoignages de femmes ayant vécu des situations difficiles et plaident pour une approche basée sur les droits humains et la justice sociale.
Lire aussi: vérifier le cœur de bébé
Dialogue et Concertation
Certains acteurs, y compris au sein du gouvernement, reconnaissent la nécessité d'un dialogue et d'une concertation entre les différentes parties prenantes, afin de trouver des solutions consensuelles qui respectent à la fois les valeurs culturelles et religieuses du pays et les droits fondamentaux des femmes.
Application du Protocole de Maputo
L'application du Protocole de Maputo reste un objectif essentiel pour les défenseurs des droits des femmes au Sénégal. Ils estiment que le gouvernement doit honorer ses engagements internationaux et harmoniser les lois nationales avec ce protocole, afin de garantir aux femmes l'accès à un avortement médicalisé dans les situations prévues.
tags: #comment #avorter #au #Sénégal #conditions #légales
