En février 2024, la chaîne d'information en continu CNews, propriété du milliardaire Vincent Bolloré, a déclenché une vive polémique en diffusant une infographie dans son émission "En quête d'esprit" qui présentait l'interruption volontaire de grossesse (IVG) comme la première cause de mortalité dans le monde. Cette affirmation a suscité une vague d'indignation et de condamnations, tant sur les réseaux sociaux que de la part de personnalités politiques.
La diffusion de l'infographie et les réactions
Le dimanche 25 février 2024, lors de l'émission "En quête d'esprit", animée par Aymeric Pourbaix, une infographie a été présentée, classant l'IVG comme la première cause de mortalité mondiale, avec 73 millions de décès en 2022, dépassant ainsi le cancer et le tabac. Le présentateur a même affirmé que l'IVG représentait 52 % des décès dans le monde, s'appuyant sur des chiffres du site Worldometer.
Cette présentation a immédiatement provoqué un tollé. De nombreux internautes ont dénoncé une "propagande anti-IVG", accusant la chaîne d'assimiler l'ensemble des avortements pratiqués chaque année à des décès. Des personnalités politiques de tous bords ont également exprimé leur indignation.
La députée LFI Mathilde Panot a réagi en rappelant que "le délit d'entrave à l'IVG est pénalement condamné en France" et a annoncé avoir saisi l'Arcom, le régulateur des médias. Le sénateur communiste Ian Brossat a également fait un signalement à l'Arcom. La sénatrice écologiste Mélanie Vogel a souligné que "l'avortement est bien une cause de mortalité, quand il est illégal et donc dangereux pour les femmes" et a rappelé que "une femme meurt toutes les neuf minutes dans le monde des suites d'un avortement clandestin". Le ministre délégué en charge de la Santé, Frédéric Valletoux, a qualifié ces propos d'"indignes" et a souligné que "l'inscription de l'IVG dans la Constitution engagée par Emmanuel Macron est une avancée essentielle".
Les excuses de CNews
Face à cette avalanche de critiques, CNews a rapidement présenté ses excuses. La présentatrice Laurence Ferrari a pris la parole lors de son émission "Punchline" le lundi 26 février, déplorant la diffusion de l'infographie et reconnaissant que "ce sont des données incomparables" et qu'"il est absolument impossible de comparer ces chiffres et de les mettre en miroir de ceux de la mortalité liés au cancer ou au tabac". Elle a également souligné que "l'IVG est un droit garanti par la loi" et qu'"il ne s'agit pour quiconque de le remettre en cause".
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La chaîne a également publié un message sur le réseau social X, indiquant qu'elle "regrette la diffusion" de cette infographie "et présente ses excuses à toutes les personnes" qu'elle "aurait pu heurter".
Gérald-Brice Viret, en charge des programmes des antennes du groupe Canal+, a précisé que la séquence avait été supprimée lors du montage final et n'aurait donc jamais dû être diffusée.
Les saisines de l'Arcom et la sanction
L'infographie mise en cause a fait l'objet de nombreuses saisines de l'Arcom, qui a confirmé avoir reçu ces signalements et annoncé qu'elle allait "instruire la séquence".
Le 15 novembre 2024, l'Arcom a rendu son verdict et a infligé à CNews une amende de 100 000 euros pour cette séquence. L'Arcom a estimé que la chaîne avait manqué à son obligation d'honnêteté et de rigueur dans la présentation et le traitement de l'information, ainsi qu'à son obligation de maîtrise de l'antenne.
Les arguments pour la constitutionnalisation de l'IVG
Cette polémique a relancé le débat sur la constitutionnalisation de l'IVG en France. De nombreux responsables politiques ont souligné que cet incident démontrait l'importance de protéger ce droit fondamental en l'inscrivant dans la Constitution.
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La ministre déléguée à l'Égalité entre les femmes et les hommes, Aurore Bergé, a ainsi déclaré que "l'avortement doit partout être garanti. C'est une liberté fondamentale de chaque femme. Inscrivons-la dans la Constitution et protégeons-la !" Le président de la commission des Lois à l'Assemblée, Sacha Houlié, a également souligné que cet incident montrait "pourquoi il faut constitutionnaliser pour définitivement protéger l'IVG".
Le Sénat doit examiner cette semaine le projet de loi visant à inscrire l'IVG dans la Constitution.
L'analyse de l'infographie et de ses sources
L'infographie diffusée par CNews a été largement critiquée pour sa méthodologie et ses sources. Elle comparait le nombre d'IVG pratiquées dans le monde au nombre de décès dus à d'autres causes, telles que le cancer et le tabac. Or, cette comparaison est jugée fallacieuse, car elle assimile l'IVG à une cause de décès, ce qui est contesté par de nombreux experts et organisations.
La source citée par CNews, Worldometer, renvoie elle-même à une donnée de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) estimant à environ 73 millions le nombre d'avortements provoqués chaque année dans le monde. Cependant, l'OMS considère l'avortement comme une "intervention sanitaire simple" et souligne que "l'avortement non sécurisé constitue l'une des principales causes - mais évitables - de décès maternels et de morbidité".
Par ailleurs, le chiffre de 52 % des décès dans le monde attribués à l'IVG, mentionné par le présentateur de l'émission, ne figure ni sur le site de l'OMS ni sur celui de Worldometer. Ce chiffre a été retrouvé sur le blog d'extrême droite "le Salon beige", dans un article de janvier 2024 intitulé "L'avortement, première cause de décès dans le monde".
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