Introduction

La fécondation in vitro (FIV) a permis la naissance de millions d'enfants à travers le monde. Cette biotechnologie, en constante évolution, soulève des questions socioculturelles complexes, notamment en ce qui concerne la nature, la biologie de la reproduction et la sexualité. Cet article explore la technique de sélection des embryons humains dans deux laboratoires de fécondation in vitro situés en Inde et en France, en mettant en lumière les relations entre les biologistes et les patients, ainsi que les enjeux éthiques et sociaux liés au don d'ovocytes dans une clinique privée à Delhi.

La Globalisation de la Biologie de la Reproduction

Depuis 1978, plus de 6,5 millions d’enfants sont nés dans le monde à la suite d’une fécondation in vitro (Fiv). Les sciences sociales ont décrit comment la globalisation de cette biotechnologie s’inscrit dans des contextes variés qui définissent à chaque fois les termes de ses enjeux socioculturels. La biologie de la reproduction a aussi été abordée à partir de sa dimension visuelle lors des parcours de Fiv. Au sein même des laboratoires de biologie de la reproduction, le vivant a été décrit à l’aune de la différence entre vie biologique et vie biographique, de catégories telles que la race, l’identité corporelle, ou encore de notions morales comme celle liée aux embryons « rebuts », ces embryons dévalorisés pour la reproduction et revalorisés pour la recherche.

Sélection Embryonnaire : Une Approche Naturaliste Globalisée

Dans les deux laboratoires observés en Inde et en France, les embryons sont évalués à partir d’un ensemble de critères invariablement associés à leur « qualité » biologique et à leurs « potentiels de développement et d’implantation ». Ces critères rappellent une partie de la définition descolienne de la « similarité des physicalités » propre à l’ontologie naturaliste, dans le sens où l’approche physique des embryons est constitutive du savoir-faire biologique où qu’il advienne, à la différence des approches « métaphysiques ». Dans les cas étudiés ici, cette ontologie ne peut donc plus être assimilée au seul monde occidental, mais s’applique aux institutions qui la déploient, où qu’elles se situent sur le globe. Or, afin de décrire la sélection comme une biotechnologie portée par une approche naturaliste globalisée, la notion de « chaîne opératoire » s’avère utile.

La Relation Opératoire : Entre Biologie et Projet Parental

À l’occasion des sélections, une autre compréhension des embryons comme potentiels enfants est mobilisée dans les deux laboratoires, du fait que des patients cherchent ici à devenir parents à travers leur parcours de Fiv. Par ailleurs, la manière dont la « qualité » biologique des embryons est communiquée aux patients varie dans les deux lieux de l’enquête. Le laboratoire indien valorise davantage la communication des informations scientifiques auprès des patients, par comparaison avec le laboratoire français qui s’efforce de les masquer. Cette différence renvoie à la relation entretenue entre les deux appréhensions du potentiel embryonnaire (développement et enfant). Or, la manière dont ces deux approches du vivant (présente dans les deux sites) sont mises en relation est dépendante du contexte de déploiement de la sélection. Et elle a un impact sur l’évaluation de la science biologique et de ses usages. Cet article aborde cette dynamique comme une relation opératoire.

La Chaîne Opératoire de la Fécondation In Vitro

La première étape de la chaîne opératoire que constitue un protocole de fécondation in vitro consiste en une stimulation ovarienne par injection hormonale afin de favoriser la production simultanée de plusieurs ovocytes. En effet, plus les ovocytes mis en fécondation sont nombreux, plus on espère obtenir d’embryons pour multiplier les possibilités de transfert et, donc, augmenter les probabilités de grossesse. Lors de l’étape suivante, les ovocytes sont ponctionnés par une équipe clinique et donnés au laboratoire, en même temps que le sperme, recueilli parallèlement. Ces substances reproductives sont préparées, puis les techniques de fécondation in vitro réalisées : les spermatozoïdes sont propulsés à l’aide d’une pipette et mis en contact avec les ovocytes préalablement déposés dans une boîte de Petri contenant des gouttes de milieu de culture. Les boîtes de culture sont ensuite placées à l’abri de la lumière dans un incubateur respectant une température de 37°C et un mélange gazeux précis. Le lendemain matin, les boîtes sont sorties des incubateurs pour vérifier si les fécondations ont réussi. On regarde alors si des embryons commencent leur développement par fusion de l’Adn des gamètes, puis par division cellulaire (ou « clivage ») durant deux à cinq jours. Commence alors l’étape la plus importante de ce processus, à savoir la sélection embryonnaire.

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La Sélection Embryonnaire : Évaluation et Potentiel de Développement

Dans ces deux laboratoires, les biologistes procèdent de la même façon : cette étape de sélection consiste à retirer des incubateurs les boîtes de culture contenant les embryons et à les placer sous un microscope doté d’une caméra qui retransmet l’image sur un écran. En zoomant et dézoomant, elles font apparaître l’embryon en deux dimensions, pour observer les différentes cellules qui le composent, en fonction de leur nombre, de leur « régularité », de leur « taux de fragmentation » et de l’épaisseur de la « zone pellucide » (l’enveloppe qui les contient). Ainsi, jour après jour, l’ensemble des informations rassemblées par les biologistes pour noter les embryons forme un portrait schématique de leur développement. Ces observations sont mises en corrélation avec des publications scientifiques qui, de leur côté, ont compilé des données liant caractéristiques physiques des embryons, potentiel de développement et d’implantation, et taux de grossesse. C’est donc la synthèse de toutes ces données scientifiques qui permet de « prédire » le potentiel développemental des embryons.

Sexualité et Conception Assistée : Une Perspective Ethnographique

Cet article met en évidence l’importance de la sexualité dans les parcours de conception assistée. Ce faisant, il propose une méthode d’enquête centrée sur les professionnels des cliniques de conception assistée ainsi que sur le déploiement des prises en charge qui y sont proposées. Sont successivement évoqués les dons de gamète et leur lien au thème de l’inceste, l’organisation des recueils de sperme et la caractérisation d’une forme de l’infertilité peu étudiée, l’infertilité sexuelle.

L'Infertilité en Inde : Stigmatisation et Triade Sacrée

En Inde, la stigmatisation de l’infertilité est une réalité évoquée par tous les interlocuteurs rencontrés. Par ailleurs, à propos de l’hindouisme particulièrement prégnant dans les cliniques qu’il a étudié, Aditya Bharadwaj évoque une « triade sacrée » composée par les deux parents de sexe différent et l’enfant. Dans ce cadre, l’adoption est peu envisageable car elle donne de la visibilité à l’infertilité et propulse la sexualité sur la scène publique. Dans ce contexte, l’infertilité est définie dans le projet de loi à partir du contrôle que l’on peut avoir sur elle, via les nouvelles technologies « qui impliquent de manipuler le gamète - le spermatozoïde ou l’ovocyte - en dehors du corps ». L’extériorisation des cellules par rapport au corps des patients est donc promue comme un outil pragmatique par lequel faire famille.

Le Don de Gamètes et la Prohibition de l'Inceste

Dans un article hommage aux travaux de Françoise Héritier, Enric Porqueres i Gené rappelle l’importance de la sexualité pour penser les relations parentales en lien avec la transmission de substances corporelles. En collaboration avec Jérôme Wilgaux, il a d’ailleurs lui‑même proposé de penser certains phénomènes contemporains de la conception assistée à l’aune de ce prisme, en citant de nombreux cas européens où les dons de gamètes sont organisés par les institutions publiques et biomédicales en faisant référence à la prohibition de l’inceste. L’approche institutionnelle de l’administration des biotechnologies permet de caractériser la manière dont ce thème est mobilisé, selon les modes d’organisation des dons de gamètes.

Dans le cas indien, les dons intrafamiliaux choisis par les patients, qu’ils soient plus faciles à obtenir ou qu’ils garantissent un maintien de l’identité substantielle familiale, peuvent se faire au prix d’un soupçon d’inceste quand ils sont réalisés de manière intergénérationnelle.

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En Inde, dans le cas de dons anonymes, tout comme en France d’ailleurs, on assiste à des appariements phénotypiques, mais parfois ici associés au niveau d’éducation ou à la religion. Cependant, malgré la promotion de l’anonymat des donneurs de gamètes dans le projet de loi, il n’est pas rare que des cliniques acceptent que leurs patients obtiennent des gamètes au sein de leurs familles. La plupart des cas concernaient des dons entre germains ou germaines, mais il a aussi été confié par des professionnels de la médecine reproductive que des dons intergénérationnels pouvaient également avoir lieu.

Cliniques de Fertilité en Inde : Un Pays en Pleine Expansion

Depuis les années 2000, la prolifération des cliniques de conception assistée peut paraître surprenante dans le deuxième pays le plus peuplé du monde et dont l’État s’ingénie à contrôler l’expansion de la population. Il ne s’agit en réalité pas de politiques contradictoires, mais de deux mouvements différents, l’un pris en charge par les politiques publiques, l’autre rendu possible par leur désengagement. La libéralisation de l’Inde, à la fin des années 1980, s’est accompagnée d’un transfert massif des médecins du système public vers le système privé.

En termes d’encadrement, l’Inde possède des guides de recommandations, publiés par l’Indian Council of Medical Research et l’Indian Society for Assisted Reproduction proposant des accréditations. Néanmoins, aucune législation, institution de contrôle ou obligation de recevoir une autorisation pour ouvrir une clinique ne s’impose aux institutions médicales, laissant de larges marges de manœuvre à ces dernières pour contourner les recommandations publiques. De la même manière, les tarifs ne sont pas homogènes et sont fixés par chaque hôpital, selon leurs prestations.

Étude de Cas : Une Clinique Privée à Bangalore

La clinique de fertilité qui a ouvert ses portes est rattachée à une chaîne d’hôpitaux présente dans de nombreuses villes et spécialisée dans tous les soins associés à la mise au monde. La clinique, dotée de huit gynécologues, cinq biologistes, une psychologue et près de dix infirmières, propose un suivi gynécologique, andrologique, psychologique, des inséminations artificielles, FIV, injections d’un spermatozoïde dans l’ovocyte (ICSI - Intra Cytoplasmic Sperm Injection), dons de gamètes, cryopréservations et gestations pour autrui. Ce sont les gynécologues qui dirigent le déploiement thérapeutique, et les biologistes sont sous leur autorité.

L'Assistance Médicale à la Procréation en France : Encadrement et Bioéthique

En France l’assistance médicale à la procréation (AMP) fait partie des soins pris en charge par la Sécurité sociale. C’est donc l’État qui régule et administre ses pratiques. L’AMP est marquée par le souci d’accompagner les avancées techniques de réflexions bioéthiques publiques et d’un encadrement institutionnel fort. Les lois de bioéthique françaises sont votées pour la première fois en 1994, puis révisées en 2004, 2011 et 2013. L’Agence de la biomédecine (ABM) est créée en 2004, elle encadre, autorise et documente les pratiques des cliniques. Les états généraux de la bioéthique de 2009 ont mobilisé des citoyens pour débattre de ces questions. Cet encadrement public pose des limites aux avancées techniques dans un environnement d’innovations considérées comme menaçantes et nécessitant un cadre éthique solide afin d’éviter les dérives d’une pente glissante.

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