L'œuvre de Clément Marot, notamment son "Blason du beau tétin" et le "Contreblason du laid tétin", offre un aperçu fascinant des dynamiques poétiques, sociales et esthétiques de la Renaissance française. Ces poèmes, inscrits dans un contexte de jeux littéraires et de rivalités de cour, révèlent des aspects importants de la perception du corps féminin et des conventions littéraires de l'époque.
Contexte et Genèse des Blasons Anatomiques
L'histoire littéraire a souvent relégué les blasons anatomiques du corps féminin au second plan, les considérant comme des curiosités plutôt que comme des objets d'étude sérieux. Pourtant, ces textes méritent un examen approfondi pour comprendre leur signification et leur impact.
En 2016, une édition critique en format de poche des blasons du corps féminin a été publiée, soulignant l'intérêt continu pour ces œuvres. Le thème « Corps naturel, corps artificiel » a permis d'explorer ces textes, qui ne figurent pas dans la liste du BO. Il est surprenant qu'aucun poète ne s'y soit spécialisé, et que même à l'époque actuelle, ce genre ne soit pas plus souvent traité.
Clément Marot, valet de chambre du roi et poète de cour, a joué un rôle central dans le développement de ce genre. Soupçonné de sympathies pour les idées réformées, il fut arrêté suite à l'Affaire des Placards en 1534 et s'enfuit en Italie. C'est à Ferrare, vers 1535, qu'il aurait composé son "Blason du beau tétin", qu'il envoya à la cour de France.
Ce poème suscita un véritable "concours" parmi les poètes de cour, plaçant Marot en position de chef de file et favorisant son retour en grâce. François Ier encouragea cette émulation poétique. Une dizaine de blasons furent publiés, et le lauréat fut un Lyonnais anonyme, Maurice Scève, pour son "Blason du sourcil".
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En février 1536, Marot lança un nouveau concours avec le "Contreblason du laid tétin". Cependant, selon Julien Goeury, les concurrents détournèrent les règles de ce jeu littéraire, transformant un exercice de virtuosité poétique en un réquisitoire moral. Marot quitta Ferrare pour Venise en juin 1536 et se désintéressa des blasons, qui devinrent une affaire d'imprimeurs.
Deux recueils furent publiés en 1536, l'un à Paris (Janot) et l'autre à Lyon (Harsy), contenant respectivement 12 et 33 blasons, anonymes et mêlés à d'autres poèmes. Après deux autres éditions parisiennes en 1538 et 1539, parut l'édition parisienne de Charles Langelier, la première édition autonome et non anonyme de 38 blasons et deux pièces polémiques.
Le "Blason" : Définition et Évolution
Le terme "blason" a plusieurs sens, liés à l'héraldique et à la rhétorique. Initialement, il désigne la description des armoiries d'un chevalier lors d'un tournoi. Par extension, il s'applique à différents registres du discours épidictique, notamment l'éloge et le blâme.
Chez Marot, "blason" est d'abord utilisé comme une variété d'"épigramme", caractérisée par sa brièveté, sa légèreté de ton et sa conclusion percutante. Le "Blason du beau tétin" est un exemple de cette forme poétique, avec ses octosyllabes à la syntaxe trépidante et ses traits d'esprit.
Marot invite donc à « blasonner » à leur tour le corps féminin, c’est-à-dire à soumettre à leur gré d’autre parties d’un même type de corps au même type d’investigation poétique. Il est alors bien sûr possible de définir un certain nombre de critères à partir de l’examen attentif du poème devant servir de modèle à tous les autres (visée définitoire et/ou descriptive, beauté intrinsèque de l’objet justifiant l’éloge, tonalité amoureuse plus ou moins scénarisée par l’énonciation lyrique, brièveté épigrammatique allant de pair avec le choix d’un mètre non césuré, etc.), en y ajoutant même des contraintes reformulées par Marot lui-même a posteriori, quand il propose de passer du beau au laid tétin, c’est-à-dire du blason au contreblason (même s’il n’utilise jamais ce dernier terme). Ces contraintes concernent alors aussi bien la forme (exclusion des « mots, qui sonnent salement ») que le fond (exclusion des membres « honteux », c’est-à-dire que la pudeur exige de dissimuler).
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L’intuition de Marot, qui se vérifie dans le véritable phénomène de mode qui va se développer en France durant une année environ, repose donc sur le fait que le blason n’est pas un nouveau genre d’écrire aux règles plus ou moins contraignantes (ce qui explique d’ailleurs que Marot abandonne lui-même le terme dans ses Œuvres de 1538, où il reclasse logiquement son « beau tétin » parmi les épigrammes), mais tout autre chose, l’essentiel se trouvant moins dans ce qu’on peut appeler la forme poétique, au sens le plus large du terme, que dans le choix d’un argument qui favorise la mise en série, immédiate ou différée, d’une collection de poèmes, soit un principe de classification, ou une nomenclature, susceptible d’être appliqué à d’autres domaines que celui de l’anatomie humaine.
Une première série, ou collection de blasons anatomiques est donc réunie par Marot lui-même, qui en « recouvre » (rassemble) une dizaine dans un ensemble manuscrit déjà plus vaste (selon ses propres dires), ce qui le conduit à organiser dans la foulée un concours placé sous l’égide de Renée de France, la duchesse de Ferrare, un concours dont la palme revient au lyonnais Maurice Scève pour son « Blason du sourcil ». Cette première collection manuscrite, jamais imprimée en tant que telle et qu’on ne connaît que sous la forme d’une liste désordonnée présentée sans noms d’auteurs dans une épître en vers, ajoute donc au tétin originel d’autres « parties » du corps féminin, soit les cheveux, le sourcil, l’œil, la larme, l’oreille, la bouche, le cœur, la main, la cuisse et l’esprit. Parce qu’elle excède déjà en réalité le domaine corporel stricto sensu, cette première collection arbitraire (elle dépend en effet du bon acheminement des manuscrits jusqu’à Ferrare), montre en tout cas que le principe organisateur en question autorise des opérations de reclassification immédiate, qui ne permettent pas seulement de désigner comme « blasons » des poèmes dont les formules métriques, stylistiques, voire énonciatives sont parfois relativement éloignées les unes des autres, mais bien comme « blasons anatomiques du corps féminin » des poèmes qui peuvent par exemple aussi bien traiter de la larme (M. Scève) pourtant versée par l’amant lui-même, ou bien de l’esprit (Lancelot de Carle) de la dame. Cela suffit à modifier le rapport qu’entretiennent toutes ces parties additionnées vis-à-vis d’un tout, qui non seulement comprend la composante physique (prosopographie) et morale (éthopée) de l’individu en étendant le domaine de l’anatomie, mais qui tend même potentiellement à estomper la différence des sexes en confondant parfois le masculin et le féminin19. Bref, ce principe d’organisation est si puissant qu’il permet d’intégrer dans une même série organique toutes sortes de poèmes, dont certains n’ont finalement pas grand-chose à voir avec le modèle initial. Or ce qui apparaît d’ores et déjà en filigrane dans la première collection marotique sera par la suite confirmé lorsque les recueils imprimés augmenteront le corpus en réunissant jusqu’à une quarantaine de blasons. On observe alors que d’autres poètes repoussent sciemment les limites de l’anatomie féminine, tout en témoignant toujours de la volonté de « blasonner ».
Anatomie et Représentation du Corps Féminin
Les blasons anatomiques s'inscrivent dans un contexte de développement des connaissances anatomiques, notamment avec les travaux d'André Vésale et Charles Estienne. Cependant, les blasons se distinguent souvent de ce savoir scientifique, préférant une approche poétique et esthétique.
Le corps féminin est morcelé, fragmenté, et c'est au lecteur de reconstituer l'ensemble. Cette fragmentation rappelle la notion de corps utopique de Michel Foucault, où le corps n'existe pas en tant qu'unité, mais comme une collection de parties.
Le "Contreblason du laid tétin" : Satire et Inversion des Valeurs
Le "Contreblason du laid tétin" de Marot est une satire du blason élogieux, inversant les caractéristiques de l'objet blasonné. Il met en lumière les préjugés sociaux associés à certaines parties du corps féminin, et revitalise la pratique du blason épigrammatique.
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Contrairement aux contreblasons de Charles de La Hueterie, qui adoptent une optique moralisatrice, Marot cherche à objectiver les préjugés et à explorer la polarité du discours épidictique. Il s'agit pour lui de montrer que le corps féminin peut susciter aussi bien la fascination que la répulsion.
Impact et Postérité des Blasons Anatomiques
Les blasons anatomiques ont connu une vogue importante au XVIe siècle, mais ont ensuite décliné. Ils ont cependant influencé d'autres poètes, comme Du Bellay, qui a critiqué les pétrarquistes dans son poème "À une dame".
À la fin du xvie siècle, le blason est mort.
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