L'usage des citations, cette modalité devenue ordinaire de l'invocation d'une auctoritas pour légitimer le discours de celui qui l'énonce, est comme on sait d'invention relativement récente. L'étude des citations d'Adolf Hitler révèle non seulement les sources d'inspiration du dictateur nazi, mais aussi la manière dont il a instrumentalisé le langage et l'histoire pour asseoir son pouvoir et diffuser son idéologie. Cet article se propose d'explorer les origines des citations d'Hitler, leur fonction dans son discours et leur impact sur la société allemande.

Le Contexte Historique et Idéologique

Pour comprendre l'importance des citations dans le discours d'Hitler, il est essentiel de se replacer dans le contexte historique et idéologique de l'Allemagne du début du XXe siècle. La Première Guerre mondiale a laissé le pays exsangue et humilié, tandis que la République de Weimar était confrontée à une instabilité politique et économique chronique. Dans ce climat de crise, les idées nationalistes, racistes et antisémites se sont répandues comme une traînée de poudre, offrant une explication simpliste aux problèmes complexes auxquels était confrontée la société allemande.

Hitler, en tant que leader du Parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP), a su exploiter ce mécontentement populaire en proposant une vision du monde fondée sur la supériorité de la race aryenne et la nécessité d'éliminer les ennemis de l'Allemagne, en particulier les Juifs. Son discours, souvent violent et incendiaire, était destiné à mobiliser les masses et à les convaincre de la justesse de sa cause.

Les Sources d'Inspiration d'Hitler

Où Hitler a-t-il puisé son inspiration ? On peut supposer qu’il a parcouru Nietzsche ou H. S. Chamberlain. Pourtant, il exprime à maintes reprises la primauté de la parole sur l’écrit, « la puissance magique de la parole parlée [sic] ». Il fustige ainsi les « snobs et chevaliers de l’encrier » parce que « jamais les grandes révolutions de ce monde ne se sont faites sous le signe de la plume d’oie » - les intellectuels, vrais ou faux, convertis au nazisme ne sont, pour lui, que des « idiots utiles ». En juin 1922, Hitler confia au journaliste et théoricien politique Arthur Moeller van den Bruck : « Vous avez tout ce qui me manque. Vous élaborez l’outillage intellectuel pour le renouveau de l’Allemagne. Je ne suis qu’un tambour et un rassembleur. Travaillons ensemble. »

Le texte d'Hitler fait office de caisse de résonance pour la myriade de courants droitiers, racistes, pangermanistes et eugénistes circulant depuis le début du XIXe siècle, particulièrement virulents depuis la Grande Guerre. Eux aussi n’avaient déjà d’autres mobiles que politiques, malgré leurs atours souvent « métaphysiques-cosmiques ». Hitler s’essaie également aux nobles hauteurs sans parvenir à mieux qu’à marteler que seule une « grande conception philosophique » peut enflammer le cœur des populations - elle se réduit en fait à un appel fantasmatique à l’extermination des Juifs repris chez Paul de Lagarde, par exemple. C’est donc un bagage forgé dès avant-guerre qui se déverse dans la rhétorique hitlérienne. Ainsi, à la suite de Spengler, l’abus de jeux d’opposés - qui trouve son paroxysme dans l’opposition raison desséchée/élan de l’instinct - sombre avec lui dans le verbalisme.

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L'Usage de la Citation dans Mein Kampf

Lorsqu’il entreprend de retracer sa propre histoire en la confondant avec celles de l’Allemagne récente et des commencements du nazisme, Adolf Hitler se situe incontestablement dans la perspective de l’Historia magistra vitae des Grecs et des Romains dont il revendique l’héritage : on ne trouve dans Mein Kampf presqu’aucune citation. C’est à l’évidence l’enseignement de cette triple histoire qu’il prétend livrer aux Allemands, en attachant » peu d’importance à la vérité matérielle ». Si l’on excepte les guillemets qui font place à ce qu’il nomme « la voix de ma conscience », on ne relève, dans cet ouvrage de près de huit cents pages, que deux vers extraits sans référence du Wallenstein de Schiller, un mot de Schopenhauer dont le nom reste tu également, deux brèves sentences de Moltke et de Bismarck, une phrase sans aucune référence extraite du Serment du Rütli de Guillaume Tell (« Nous sommes tous un peuple uni de frères »), un mot adapté de Frédéric le Grand, mais cité sans guillemets et sans nom d’auteur, enfin deux ou trois « proverbes allemands », plus ou moins adaptés eux aussi. La visée de Hitler est simple : les rares citations tirées exclusivement d’auteurs allemands, noyées dans le récit de sa propre expérience, doivent avoir valeur d’exempla pour un peuple allemand qu’il faut ramener au sens de sa propre « race » et convaincre de la nécessité d’un Etat raciste-völkisch.

Mein Kampf est dépourvu de toute conception politique comme aussi, contrairement à une légende tenace, de tout programme.

La Propagande et la "Bible" Nazie

Or si le texte de Mein Kampf est cité en toute occasion et en tout lieu sous le Troisième Reich, excédant constamment les limites du livre pour imprégner la vie quotidienne tout entière et devenir l’autorité suprême de la Communauté du Peuple, ce fut précisément en raison de l’extrême rareté des autorités invoquées par un ouvrage qui devait remplir la fonction de nouvelle « bible » des Allemands - avec un tirage atteignant dix millions d’exemplaires en 1943.

D’un côté, en exposant la Weltanschauung raciste par simples assertions, en postulant la supériorité de la race aryenne au seul motif qu’elle serait la seule race « créatrice de culture », Hitler n’a en effet nul besoin de fonder sa propre autorité : représentant la race supérieure dont il se pose tout à la fois en gardien et en guide, il en contient quasi naturellement et biologiquement toutes les autorités passées dont il est l’incarnation ultime.

Mais d’un autre côté, pour tous ceux qui citent cette nouvelle bible allemande prétendant fonder le mythe racial, il faut au contraire constamment confirmer, étayer, justifier et illustrer la Weltanschauung raciste au moyen d’un appareil considérable de citations prélevées sur le corps de la race, depuis ses origines et jusqu’à son actualité présente. Il faut sans relâche donner corps au mythe de la race supérieure afin qu’il devienne en effet l’objet d’une croyance commune. C’est ainsi qu’avec l’arrivée au pouvoir du national-socialisme, la citation, pour la première fois dans l’histoire sans doute, « fait système » en ce sens que rien, rigoureusement rien, ne saurait exister ni prendre corps sans elle.

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L'Antisémitisme dans les Citations d'Hitler

L’antisémitisme tient une place centrale dans l’idéologie nazie. Son principal promoteur en est Hitler lui-même. Les discours, documents, déclarations qui en illustrent le caractère fanatique sont abondants. Parmi toutes ces déclarations un certain nombre illustre l’aspect radical de cet antisémitisme: Hitler voulait se débarrasser des Juifs. L’expression de ce désir a pris dès le début de la carrière politique d’Hitler la forme d’un appel au meurtre.

Dès le début de son parcours politique, Hitler exprime à maintes reprises son désir de meurtre sans qu’il soit possible d’affirmer qu’il s’agissait d’un projet arrêté. Lorsque son parti gagne en audience et que lui-même cherche à gagner en respectabilité, il évite de renouveler des déclarations trop ouvertement assassines. L’arrivée de la guerre change cela et Hitler reparle de la mort des Juifs, non plus en terme de désir ou de fantasme, mais en terme de prophétie, voire de projet. À mesure qu’Hitler avance dans la guerre, ces déclarations montrent que le fantasme s’est définitivement transformé en projet, puis les déclarations qui y font référence montrent que le projet est en train de se réaliser, et enfin qu’il s’est réalisé. Hitler a «rêvé» l’extermination des Juifs avant d’oser l’envisager puis de la réaliser.

  • Le 16 septembre 1919: Hitler s’exprime pour la première fois sur les Juifs, dans un document écrit.
  • En août 1920: Un jeune étudiant en droit munichois, Heinrich Heim, futur aide de camp de Martin Bormann, rend visite à Hitler et relate les propos qu’Hitler lui a tenus sur la « question juive ».
  • Le 18 janvier 1923: Hitler fait un discours à Munich.
  • Le 8 novembre 1923: Quelques heures avant le «putsch de la brasserie» de Munich, Hitler accorde un entretien aux journalistes catalans Eugeni Xammar et Josep Pla, confirmant son désir génocidaire concernant la totalité des Juifs d'Allemagne pour des motifs raciaux.
  • Le 21 janvier 1939: Hitler s’adressa, avec Ribbentrop, au ministre des Affaires étrangères tchécoslovaque František Chvalkovský, qu’il avait convoqué à Berlin.
  • Les 21 et 22 juillet 1941: Hitler reçoit le Ministre croate de la Défense, le Maréchal Slavko Kvaternik à la Wolfsschanze.
  • Le 17 octobre 1941: Hitler se laissait aller devant Fritz Sauckel et Fritz Todt à des considérations sur la germanisation des territoires de l’Est.
  • Le 21 octobre 1941: Hitler se lança devant des proches, une fois de plus, dans dans une diatribe contre les Juifs particulièrement violente.
  • Le 28 novembre 1941: Hitler rencontre le grand Mufti de Jérusalem, Haj Amin Husseini.
  • Le 2 décembre 1941: Discours public où Hitler déclare que le sang versé par les soldats allemands doit être expié par les Juifs.
  • Le 14 février 1942: Hitler s’entretient avec Goebbels.
  • Le 24 février 1942: Hitler fait lire une proclamation à l’Hofbräuhaus de Munich, envisageant implicitement une issue non victorieuse de la guerre pour l’Allemagne tout en affirmant qu'il y aura extermination des Juifs.
  • Le 24 février 1943: Hitler fait lire un texte à l’occasion du 23e anniversaire de la fondation du parti nazi.
  • Le 17 avril 1943: Hitler a une entrevue avec le régent Hongrois, Miklós Horthy.
  • Le 7 mai 1943: Hitler fait un discours devant de hauts responsables du parti nazi, des Reichsleiter et des Gauleiter.
  • Le 26 mai 1944: Hitler prononçait un discours au Platterhof, la maison d'hôtes de l’Obersalzberg, devant des généraux et des officiers supérieurs.

L'utilisation de l'imagerie sanitaire (bacille) et la référence à Koch et à la tuberculose marquent le caractère radicalement nuisible des Juifs aux yeux des nazis.

La Manipulation de l'Histoire

Sans doute l’usage des citations pour réécrire l’histoire et légitimer ainsi certains choix politiques n’est-il, en lui-même, nullement propre au national-socialisme. « Toute sélection de matériel - fait justement observer Hannah Arendt - est en un sens une intervention dans l’histoire, et tous les critères de sélection placent le cours historique des événements dans certaines conditions dont l’homme est l’auteur ». Mais le racisme, vrai centre de la foi nouvelle autour duquel le nazisme va déployer la quasi totalité de ses citations visuelles et verbales, a pour conséquence logique un très singulier rapport à l’histoire : par ses critères de sélection, il ne cesse d’en user pour affirmer sa propre intemporalité, il s’y enracine en même temps qu’il la nie. Car le seul discours historique que reconnaisse et pratique le racisme est en effet le discours sur la race, c’est-à-dire - très littéralement - la généalogie. De sorte qu’avec la victoire du national-socialisme, toute citation de Maître Ekhart, de Luther, de Kant ou de Wagner devient moins l’invocation d’un moment de l’histoire de la pensée allemande sous l’autorité de laquelle on se place, qu’une preuve de l’identité transhistorique de la substance raciale du peuple allemand, de l’« éternelle substance allemande ».

Aussi, lorsqu’un idéologue ou un dignitaire du Troisième Reich cite l’un des « Grands Allemands » du passé, c’est toujours le même sang qui coule, c’est toujours la même substance qui parle, c’est la race qui se parle à elle-même, consciente d’elle-même et totalement présente à elle-même. C’est le même sang qui circule dans un grand corps éternel, dont le Führer est comme le cœur qui pompe et irrigue ce corps pour en renouveler constamment les cellules. Ainsi le Volkskörper, le corps du peuple allemand n’a-t-il pas d’histoire : il s’actualise continûment dans un présent éternel, qui contient son passé autant que son avenir. Mais si ce corps n’a pas d’histoire, il a par contre une mémoire. Celle-ci se présente comme un vaste magasin où se trouvent, pêle-mêle, toutes les Leistungen, toutes les « réalisations » de la race depuis ses origines, c’est-à-dire toutes les preuves de sa noble ascendance et de sa supériorité créatrice. Il faut imaginer ce magasin comme un entrepôt qui ne contiendrait que les produits d’une seule marque, ou bien encore comme le réceptacle des sécrétions d’un seul corps organique.

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La Haine de la Démocratie et l'Apologie de la Dictature

La haine de la démocratie est omniprésente dans Mein Kampf ; Hitler l’identifie au « parlementarisme » et à la social-démocratie, qu’il caricature à satiété. Il s’élève donc avec véhémence contre les syndicalistes et contre la grève : l’oxymore « État corporatif » repose sur une vue confuse desdites « corporations », où intérêts des patrons et intérêts des ouvriers ne feraient plus qu’un, fondus dans l’unité du salut de la « nation » (identifiée à « la » race). L’« individu n’est rien », seule compte la « communauté du peuple » (Volksgemeinschaft).

Il ne s’ensuit pas un éloge des « masses populaires » ; Hitler ne cesse de proclamer son mépris à l’égard des « masses ». S’il compte sur l’élan des masses, c’est qu’il a médité comment porter au fanatisme les passions les plus archaïques.

Un Manuel de Propagande

La grande masse d'un peuple se soumet toujours à la puissance de la parole. Et tous les grands mouvements sont des mouvements populaires, des éruptions volcaniques de passions humaines et d'états d'âme, soulevées, ou bien par la cruelle déesse de la misère, ou bien par les torches de la parole jetée au sein des masses -- jamais par les jets de limonade de littérateurs esthétisants et de héros de salon.

La tâche de la propagande consiste non à instruire scientifiquement l’individu isolé, mais à attirer l’attention des masses sur des faits, événements, nécessités, etc., déterminés. Ici l’art consiste exclusivement à procéder d’une façon tellement supérieure qu’il en résulte une conviction générale. Son action doit toujours faire appel au sentiment et très peu à la raison.

Toute propagande doit être populaire et placer son niveau spirituel dans la limite des facultés d’assimilation du plus borné parmi ceux auxquels elle doit s’adresser. Dans ces conditions, son niveau spirituel doit être situé d’autant plus bas que la masse des hommes à atteindre est plus nombreuse. La faculté d’assimilation de la grande masse n’est que très restreinte, son entendement petit ; par contre, son manque de mémoire est grand.

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