Chanter des berceuses à un bébé dès la naissance, et même avant, est grandement bénéfique à son développement. Mais pourquoi ? Une berceuse est bien plus qu’une simple chansonnette qui endort les enfants. Il s’agit d’un héritage culturel qui existe dans le monde entier.
Définition et fonctions des berceuses
Les berceuses sont des chansons destinées à l’endormissement des enfants. Elles peuvent prendre la forme de comptines, de musique classique, de variété ou de musique populaire. Si ces chansons douces peuvent paraître anodines, elles recèlent en vérité de nombreux pouvoirs. En effet, chanter dès le plus jeune âge d’un enfant, et même lorsqu’il est encore dans le ventre de sa mère, permet de créer un lien affectif entre l’enfant et ses parents, tout en l’habituant aux sons de sa langue maternelle. Racontant de belles histoires, les berceuses permettent aussi d’apprendre du vocabulaire dans les premières années d’un enfant.
Création d'un lien affectif
Les berceuses facilitent la création d'un lien affectif fort entre l'enfant et ses parents. La voix douce et les paroles rassurantes de la berceuse créent un sentiment de sécurité et de confort pour l'enfant, renforçant ainsi le lien émotionnel.
Familiarisation avec la langue maternelle
En chantant des berceuses, les parents habituent leur enfant aux sons et aux rythmes de leur langue maternelle. Cette familiarisation précoce facilite l'apprentissage de la langue et le développement des compétences linguistiques de l'enfant.
Apprentissage du vocabulaire
Les berceuses racontent souvent de belles histoires et contiennent des mots simples et répétitifs, ce qui permet à l'enfant d'acquérir du vocabulaire dès son plus jeune âge. Les images et les concepts évoqués dans les berceuses contribuent également à stimuler l'imagination et la créativité de l'enfant.
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L'histoire des berceuses
La plus vieille berceuse à nous être parvenue a environ 4 000 ans et est originaire de Babylone. Inscrite sur une tablette d’argile, elle évoque un « petit bébé dans une sombre maison ». Elle parle d’un « dieu domestique » qui, troublé par les cris d’un bébé, s’adresse à lui sur un ton menaçant.
Comme beaucoup de berceuses dans le monde, la chanson de Khadija est une réponse aux tourments du jour. Et bien que les mélodies des berceuses soient rassurantes, leurs paroles sont, en revanche, souvent sombres. La berceuse islandaise Bíum, Bíum, Bambaló est hantée par l’apparition d’un visage derrière une fenêtre. La russe Bayou Bayouchki Bayou dissuade l’enfant de s’approcher du bord du lit, sinon, gare, un petit loup gris « l’emportera dans le bois, sous le petit saule ».
Rock-a-Bye, Baby, l’une des berceuses les plus connues de langue anglaise, raconte, elle, l’histoire d’un berceau tombant de la cime d’un arbre, « avec le bébé et tout le reste ». Il en existe cependant une version moins connue, moderne et plus longue. La dernière strophe commence ainsi : « Rock a bye baby / Do not you fear / Never mind baby / Mother is near [Balance-toi bébé / N’aie pas peur / Ne t’en fais pas / Maman n’est pas loin] ».
Berceuses célèbres
Les berceuses pour dormir sont nombreuses et certaines d'entre elles sont devenues de véritables classiques. Voici quelques-unes des berceuses les plus célèbres :
« Au clair de la lune »
Ah ! Cette chansonnette très célèbre est l’une des comptines les plus chantées par les enfants. Son origine reste inconnue aujourd’hui, mais elle remonterait au XVIIIe siècle. Cette dernière a été enregistrée en 1860 par Édouard-Léon Scott de Martinville, ce qui en fait le plus ancien enregistrement sonore connu ! Elle reprend de grands personnages de la commedia dell’arte, notamment Pierrot, et Arlequin qui est présent dans les couplets les moins connus de la berceuse. « Au clair de la lune / Mon ami Pierrot / Prête-moi ta plume / Pour écrire un mot. »
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« Fais dodo, Colas mon p’tit frère »
Cette berceuse très populaire en France et dans les pays francophones a des origines anciennes mais difficiles à identifier. Pourtant, la chanson a endormi de nombreux enfants de toutes générations ! « Fais dodo Colas mon p’tit frère, / Fais dodo t’auras du lolo ; / Maman est en haut qui fait du gâteau, / Papa est en bas qui fait du chocolat ».
« Frère Jacques »
Cette comptine française du XVIIIe siècle est si célèbre qu’elle fut traduite dans de nombreuses langues. Longtemps d’un compositeur inconnu, il semblerait qu’on la doive à Jean-Philippe Rameau. Elle peut aussi bien endormir vos jeunes enfants que leur apprendre à parler. En participant aux « Ding, Ding, Dong », cette chansonnette permet de renforcer le lien affectif des parents et de l’enfant. « Frère Jacques, / Dormez-vous ? / Sonnez les matines ! »
« Une souris verte »
Une souris verte est certainement la plus connue des comptines ! Apprise dès le plus jeune âge, elle peut aussi être utilisée comme berceuses avant l’entrée à l’école. En maternelle, les enfants apprennent cette chanson qui leur permet de travailler leur motricité et coordination. Cette comptine remonterait au XVIIe ou XVIIIe siècle, et son origine est toujours incertaine, ce qui rend son interprétation très complexe et pleine d’hypothèses.
« Ah ! vous dirai-je, maman »
Ah ! Cette berceuse est l’une des plus célèbres dans le monde. Comme beaucoup de berceuses, son origine est incertaine, mais sa mélodie date certainement du XVIIIe siècle ; quant aux paroles enfantines, elles remontent possiblement au XIXe, lorsque l’école primaire devint obligatoire. Mozart a tant popularisé la mélodie, qu’elle lui est souvent attribuée, à tort. Avec sa mélodie simple et répétitive, les enfants apprécient cette berceuse. « Ah ! vous dirai-je, maman, / Ce qui cause mon tourment. / Papa veut que je raisonne, / Comme une grande personne. »
« Brahms’ Lullaby »
La berceuse la plus célèbre à l’internationale est bien celle-ci. On la doit à Johannes Brahms, compositeur allemand qui l’a publiée en 1868. Cette berceuse est tant connue, qu’elle est régulièrement utilisée par des entreprises de jouets, ou encore dans la culture populaire ; Céline Dion a également chanté sur cette mélodie !
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« Twinkle, Twinkle, Little Star »
Pour finir, cette berceuse, plus connue sous son nom anglais Twinkle, Twinkle, Little Star, est la plus populaire des berceuses et comptines anglophones. Les paroles sont tirées du poème The Star de Jane Taylor, publié en 1806 ; et vous avez certainement reconnu la mélodie ! C’est en effet celle de la berceuse « Ah ! Vous dirai-je, maman ». « Twinkle, twinkle, little star, / How I wonder what you are! / Up above the world so high, / Like a diamond in the sky. / Twinkle, twinkle, little star, / How I wonder what you are! » « Brille, brille, petite étoile / Comme j’aimerais savoir ce que tu es ! »
« Dors mon petit enfant »
Souvent considérée comme la plus courte des berceuses, avec seulement quatre phrases, cette berceuse est aussi certainement l’une des plus célèbres. Datant de 1758, on la doit à un violoniste du roi Leclerc qui créa la mélodie afin de créer une contredanse. Immédiatement, celle-ci fut reprise par les nourrices et mamans. Cette berceuse est l’une des plus célèbres en France et au Québec. Son origine n’est pas certaine, mais remonterait au XVe siècle, en s’inspirant d’un poème de cette même époque. La comptine est d’ailleurs écrite comme un poème, avec des verres, des rimes et une structure en hexasyllabes.
Meunier, tu dors
Meunier tu dors serait issue d’une chanson de Léon Raiter, un compositeur et éditeur de musique français d’origine roumaine mort en 1978, et de Fernand Pothier. Mais encore aujourd’hui, il y a peu d’informations à ce sujet.
Berceuses et mémoire
Les berceuses révèlent certes nos peurs mais, et c’est peut-être plus important encore, elles reflètent aussi notre besoin de réconfort. À l’image de la conclusion de cette berceuse : « Maintenant, dors profondément / Jusqu’à la lumière du matin. » Les berceuses font écho à l’histoire de leurs interprètes. Celles de Khadija sont devenues des chansons sur la guerre. « Avec elles, mes enfants savaient ce que je ressentais », songe-t-elle. Dans ses cauchemars, des hélicoptères et l’armée syrienne la poursuivent, et elle se réveille inquiète pour ses enfants. Ils se blottissent alors contre elle. Sur un matelas posé à même le sol, elle allonge avec douceur Ahmad sur ses jambes, le berce et chante. « Ô avion, vole dans le ciel et ne frappe pas les enfants dans la rue. Sois tendre et gentil avec ces enfants. »
Les berceuses endorment les bébés depuis la nuit des temps. Nous en héritons, et nous les transmettons. Elles franchissent avec nous les frontières, et nous en créons de nouvelles en chemin. Elles portent la trace des générations passées, et témoigneront de notre passage après notre mort. Elles révèlent nos plus grandes peurs, mais aussi nos espoirs et nos prières. Ce sont probablement les premières chansons d’amour qu’entendent les enfants.
Le rôle des berceuses dans le développement de l'enfant
Les berceuses ne sont pas seulement des chansons pour endormir les enfants. Elles jouent un rôle important dans leur développement émotionnel, cognitif et social.
Apaisement et réduction du stress
Les berceuses ont un effet apaisant sur les bébés et les jeunes enfants. La mélodie douce et répétitive, ainsi que la voix rassurante du parent, aident à réduire le stress et l'anxiété de l'enfant, favorisant ainsi un sommeil paisible.
Stimulation cognitive
Les berceuses stimulent le développement cognitif de l'enfant en l'exposant à de nouveaux mots, à des rimes et à des rythmes. Les histoires racontées dans les berceuses contribuent également à développer l'imagination et la créativité de l'enfant.
Développement social et émotionnel
Les berceuses favorisent le développement social et émotionnel de l'enfant en renforçant le lien affectif avec ses parents. Le contact physique et émotionnel pendant le chant de la berceuse crée un sentiment de sécurité et de confiance chez l'enfant, ce qui est essentiel pour son développement émotionnel.
Berceuses et communauté
Les recherches de Laura Cirelli ont montré que les enfants qui partagent des expériences musicales en simultané avec d’autres personnes sont plus susceptibles de leur offrir leur soutien. Elle s’en explique : « Si vous chantez les mêmes chansons que les membres de votre communauté, c’est déjà un signe de votre appartenance et de votre parenté avec le groupe. »
Au Japon, les Itsuki no Komoriuta (« Berceuses d’Itsuki ») désignent les chansons de jeunes nourrices à domicile ayant travaillé dans des familles plus aisées du village d’Itsuki, avant la Seconde Guerre mondiale. Voici les paroles d’un de ces airs les plus populaires : « Personne ne versera de larmes quand je mourrai. Seules les cigales sur le plaqueminier pleureront. »
Berceuses instrumentales
Matthew Roy s’intéresse pour sa part aux berceuses instrumentales au XIXe siècle dans son article intitulé « Instrumental Lullabies and Nineteenth-Century Representations of Childhood, Girlhood, and Motherhood ». Composées en majorité par des hommes, ces berceuses constituent un instrument de socialisation patriarcale à destination des jeunes pianistes de la classe moyenne - en particulier des filles - cherchant à définir et à contrôler l’enfance, la jeunesse et la maternité. Cependant Matthew Roy montre comment certaines compositrices comme Florence Newell Barbour et Juliet Adams rejettent dans leurs compositions et à travers l’iconographie des illustrations l’idéalisation de la mère parfaite et de l’enfance, qui perdure pourtant jusqu’à nos jours dans les répertoires de berceuses à destination de la jeunesse.
L’ambivalence des berceuses
L’article de Clara Wartelle-Sakamoto « L’ambivalence des komori uta, berceuses japonaises : évolution d’un répertoire » révèle l’évolution particulière des komori uta, chansons des gardes d’enfant, au début du XXe siècle, une évolution qui reflète plusieurs des changements majeurs que connut la société japonaise à l’époque. Les berceuses pouvaient avoir la fonction d’endormir ou amuser l’enfant confiées à de toutes jeunes filles, mais se révélaient surtout être un exutoire à la pénibilité de leur métier et à leurs chagrins quotidiens. Parfois chants d’endormissement, parfois chants de labeur, elles furent tour à tour récupérées par la chanson populaire et la musique classique, selon des processus compositionnels qui estompèrent peu à peu l’origine de leur création : les gardes d’enfants.
Si l’objectif premier de la berceuse reste l’endormissement de l’enfant, certaines berceuses collectées évoquent cet enfant comme un fardeau et nombre d’entre elles s’en prennent, parfois avec virulence, au père absent. La berceuse acquiert alors un rôle d’exutoire et permet de formuler un mal-être qui contredit ici encore l’esthétique du genre musical : les enjeux d’apaisement s’appliquent parfois en premier lieu à la mère elle-même (ou à celle qui berce l’enfant à sa place). La berceuse de tradition orale offre un espace inédit de liberté pour l’interprète/créatrice, qui chante pour un enfant dont elle suppose qu’il ne comprend pas le sens de ses récriminations. La question des genres qui se croisent dans la berceuse interpelle également : les berceuses « savantes », destinées à l’exécution dans le cadre du concert ou en dehors de tout cadre fonctionnel, ont souvent été le fait de compositeurs et non de compositrices, alors que l’interprète est le plus souvent féminine et s’adresse souvent à un garçon.
Berceuses et langues kanak
À travers des enquêtes auprès de locuteurs et locutrices de différentes langues kanak les autrices et auteurs de « “Ea Ea Pepe” Berceuses en langues kanak : des instruments de mises en voix de mémoires intimes en contexte plurilingue et pluriculturel (Nouvelle-Calédonie) » mettent au jour, grâce à des analyses linguistiques, ethno-musilinguistiques et socio-didactiques, le rôle des berceuses dans l’apprentissage des langues minorées, dans la transmission de l’héritage familial qu’elles véhiculent et dans la préservation de sa connaissance.
Berceuses italiennes
L’article de Valentina Avanzini « “Ninna nanna che tu crepi”. Female Fears and Struggle in Italian Lullabies Between the 19th and 20th Century » vise à analyser les berceuses collectées dans toute la péninsule italienne entre la fin du XIXe et la fin du XXe siècle, qui se révèlent être une forme de contre-narration, un espace de liberté et de libre expression de la parole féminine et de son point de vue, exutoire de ses peurs et de ses difficultés quotidiennes face au rôle de mère et d’épouse.
Berceuses et traumatismes
Antoine Paris dans « “Chanson aigre-douce” » de Gotlib. Dynamiques reterritorialisantes de la berceuse et transmission d’un traumatisme » analyse une double planche de bande dessinée de Gotlib, dans laquelle une comptine (forme qui, selon l’auteur, est à rapprocher de la berceuse) est utilisée pour explorer les thèmes du traumatisme et de la mémoire.
Sens cachés des comptines
Il est intéressant de noter que certaines comptines populaires, souvent utilisées comme berceuses, peuvent avoir des origines et des significations surprenantes.
« Une souris verte » : une histoire de soldat torturé ?
Selon certains historiens, la célèbre chanson « Une souris verte » ferait référence à un soldat vendéen (soldats qu’on appelait à l’époque « les souris ») qui aurait été traqué par les soldats républicains pendant la Guerre de Vendée (1793-1795) puis torturé de façon atroce puisqu’il fut plongé dans l’eau et l’huile bouillante…
« Nous n’irons plus aux bois » : une allusion aux maisons closes ?
La chanson « Nous n’irons plus aux bois » (« les lauriers sont coupés… ») daterait du XVIIe siècle, lorsque Louis XIV décida de fermer les maisons closes pour éviter la propagation des maladies qui touchaient les ouvriers travaillant dans le jardin de Versailles.
« Il court, il court, le furet » : une contrepèterie anticléricale ?
La comptine « Il court, il court, le furet » aurait été composée sous Louis XV et serait en fait une contrepèterie paillarde (Il fourre il fourre le curé) et anticléricale (elle désigne le cardinal Dubois, principal ministre d'État, dont les mœurs étaient réputées très légères…).
« Au clair de la lune » : des problèmes d’érection masculins ?
Même la berceuse « Au clair de la lune », que l’on a tous chantée au moins une fois à un enfant, parlerait en fait des problèmes d’érection masculins avec cette « chandelle morte »…
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