Chana Orloff, une artiste célébrée de son vivant mais méconnue aujourd'hui, a récemment fait l'objet d'une exposition monographique au musée Zadkine, attirant plus de 60 000 visiteurs. L'atelier Chana-Orloff, niché dans le quartier de Montparnasse, offre une immersion fascinante dans l'univers de cette sculptrice d'avant-garde. Cet article se propose d'analyser son œuvre, en particulier ses représentations de la maternité, et de retracer son parcours artistique et personnel.

Un Atelier Conçu par Auguste Perret

L'atelier de Chana Orloff, situé impasse de la villa Seurat, a été conçu par l'architecte Auguste Perret en 1926. Ariane Tamir, petite-fille de l'artiste, raconte que sa grand-mère avait d'abord réalisé le portrait sculpté de Perret, et qu'elle lui avait ensuite demandé de concevoir un bâtiment fonctionnel combinant résidence et atelier. Tamir a grandi dans cette maison, au second étage, dans l'appartement que sa grand-mère avait laissé à son père. Elle se souvient que les enfants n'osaient pas descendre à l'atelier, tant Chana Orloff les impressionnait. Plus tard, elle a découvert l'univers de sa grand-mère en l'accompagnant comme chauffeur.

La villa Seurat, aux confins du 14e arrondissement de Paris, est une petite impasse où le soleil met en valeur les façades des maisons d'artistes, pour la plupart signées André Lurçat. On y trouve également la maison de brique où Henry Miller rédigea Tropique du Cancer et où vécut aussi le peintre Chaïm Soutine, puis l'écrivaine Anaïs Nin. La façade de l'atelier de Chana Orloff se distingue par le style d'Auguste Perret, adepte du béton armé au fonctionnalisme épuré, avec de grandes baies laissant la lumière du jour pénétrer généreusement à l'intérieur.

Parcours d'une Artiste d'Avant-Garde

Adolescente, Chana Orloff avait fui en 1905, avec sa famille, sa maison en flammes à la suite d'un pogrom dans le village russe de Kamenka. Cinq ans après, sa soif de connaître le monde la fait quitter les siens à 22 ans et la conduit de Tel-Aviv à Paris, où elle s'emploie dans la grande couture. Elle découvre les artistes du Montparnasse des années 1910-1930, se crée une nouvelle famille parmi les Zadkine, Soutine, Chagall, Diego Rivera, Modigliani et sa femme Jeanne Hébuterne, sa grande amie. Elle développe ses talents en dessin dans ce qui sera plus tard les Arts déco, se lance dans la sculpture à l'académie Vassilieff et expose au Salon d'automne.

Artiste majeure de l'École de Paris, elle multiplie les expositions, se fait portraitiste de nombreuses personnalités artistiques ou politiques dont son atelier abrite encore aujourd'hui les bustes et figures en pied. Marquée par le souvenir de sa grand-mère sage-femme, elle traitera aussi plusieurs fois le thème de la maternité.

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C'est dans la vie de bohème des Montparnos qu'elle rencontre l'amour de sa vie, le poète Ary Justman, qui lui sera brusquement enlevé par la grippe espagnole au lendemain de la Grande Guerre, après deux ans de service comme brancardier dans les tranchées, mais surtout peu après la naissance de leur fils Élie, né en 1918.

Vingt ans plus tard, elle fuira à nouveau, soutenue par son fils handicapé, devant les rafles auxquelles jusqu'au bout elle avait refusé de croire. La paix revenue, elle remettra en état sa maison-atelier pillée et dévastée, et reprendra sa création, abandonnant peu à peu les lignes lisses et séduisantes d'antan pour évoluer vers un modelé plus rugueux et abstrait. L'effervescence insouciante des Montparnos d'avant-guerre a laissé place à davantage de gravité. Mais Chana Orloff parcourt à nouveau le monde au fil d'expositions, notamment en Israël. Et c'est à Tel-Aviv, où elle préparait une rétrospective de son œuvre, qu'elle s'éteint en 1968.

La Maternité : Un Thème Central

Chana Orloff, fille et petite-fille de sage-femme en Ukraine, a été profondément marquée par la maternité. Ses sculptures de femmes au ventre rond, accompagnées de leur enfant, ou pareilles à des Amazones, témoignent de cette influence. Pour Chana, la maternité était enrichissante et inspirante.

Ariane Tamir raconte que sa mère avait choisi Maternité 1914 comme premier moulage, car elle trouvait très belle cette fusion de la mère et de son enfant. Anaïs Nin, qui fréquentait la villa Seurat, avouait se sentir oppressée devant les Maternités de Chana Orloff, car, pour ces femmes d'avant-garde, être mère n'était pas essentiel. Pour Chana, au contraire, la maternité était une source d'inspiration.

Chana Orloff s'est imposée en tant que femme et mère-célibataire dans le milieu masculin de la sculpture. Elle a sculpté la femme, la maternité, les enfants, et a connu le succès dans ce domaine. Elle disait que son expérience de mère, elle l'a mise au service de son art.

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Un Style Épuré et Expressif

Tous les dimanches, Chana Orloff allait au musée pour observer, analyser, étudier les œuvres de l'art égyptien, de la renaissance et des arts premiers qui la fascinaient. Avant chaque création, elle dessinait son modèle pendant des heures, cherchant sous son crayon, le secret de leur personnalité.

Cécilie Champy-Vinas, conservatrice et directrice du musée Zadkine, souligne que Chana Orloff avait l'art de saisir ce qui fait l'individualité d'une physionomie, de ne retenir que l'essentiel. Elle travaillait en épurant les formes et en ne gardant que ce qui fait le secret d'une physionomie, les traits caractéristiques. C'est ce qui plaît beaucoup dans ses portraits.

Après la Seconde Guerre mondiale, son travail évolue vers la simplification des formes et une expressivité corporelle plus intense. L'Acrobate, sculptée en 1960, incarne bien cette évolution. Cette danseuse qui réalise une difficile arabesque incarne une femme à laquelle rien n'est impossible. Les notions de dépassement et d'intensité se lisent dans l'expressivité de son corps.

Reconnaissance et Héritage

Chana Orloff a été une artiste majeure de l'École de Paris, exposant au rythme des salons parisiens et devenant une figure incontournable de l'avant-garde artistique de l'entre-deux-guerres. Elle a été spoliée par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, et son atelier parisien a été saccagé.

Aujourd'hui, son œuvre connaît une redécouverte, notamment grâce à l'exposition au musée Zadkine et aux Ateliers-musée Chana Orloff, gérés par ses petits-enfants. Son atelier, situé villa Seurat, est accessible pour des visites.

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L'œuvre de Chana Orloff témoigne de son talent, de sa détermination et de sa vision de la femme et de la maternité. Elle a su s'imposer dans un milieu masculin et a laissé une œuvre d'une grande modernité.

Les Femmes Artistes dans le Paris des Années Folles

L'exposition "Pionnières. Artistes dans le Paris des Années folles" met en lumière le rôle primordial des artistes femmes dans le développement des grands mouvements artistiques de la modernité, bien qu'elles aient été longtemps marginalisées et discriminées. Cette exposition invite à les réinscrire dans cette histoire de l'art en transformation, du fauvisme à l'abstraction, en passant par le cubisme, Dada et le Surréalisme, mais aussi dans le monde de l'architecture, la danse, le design, la littérature et la mode.

Les années 1920 sont une période de bouillonnement et d'effervescence culturelle, synonymes de fêtes, d'exubérance, de forte croissance économique, mais aussi de questionnement des "rôles de genre". Les artistes femmes de cette époque ont eu la possibilité d'être reconnues comme des artistes, de posséder un atelier, une galerie ou une maison d'édition, de diriger des ateliers dans des écoles d'art, de représenter des corps nus, qu'ils soient masculins ou féminins, et d'interroger ces catégories de genre. Elles ont également eu la possibilité de vivre leur sexualité, de choisir leur époux, de se marier ou pas et de s'habiller comme elles l'entendent. Leur vie et leur corps, dont elles sont les premières à revendiquer l'entière propriété, sont les outils de leur art, de leur travail, qu'elles réinventent dans tous les matériaux, sur tous les supports.

Pour ces femmes libérées et autonomes, vivre de son art est un impératif essentiel : elles développent des ponts entre l'art et les arts appliqués, la peinture et la mode, inventent des espaces intérieurs et des architectures ou même des décors de théâtre, et enfin inventent de nouvelles typologies d'objet comme des poupées/portraits, des marionnettes/sculptures, des tableaux en textile.

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