Introduction

L'analyse des contes, notamment ceux du XIXe siècle, révèle bien plus qu'une simple littérature enfantine. Elle dévoile des préoccupations sociétales, des évolutions culturelles et des réflexions profondes sur la condition humaine. En explorant les œuvres de différentes auteures, on découvre une richesse thématique et stylistique insoupçonnée, oscillant entre réalisme et fantaisie, morale et poésie. Cet article se propose d'examiner en profondeur l'univers des contes, en mettant en lumière les liens entre poésie et magie, les enjeux moraux et éducatifs, ainsi que la place des femmes dans ce genre littéraire en pleine transformation.

Poésie et Magie : Une Connexion Ancestrale

La relation entre poésie et magie est un thème central dans la réflexion sur les contes. Thomas M. Greene, dans ses conférences au Collège de France en 1989, souligne les liens historiques et anthropologiques entre ces deux domaines. Il affirme que les origines de la poésie remontent à un culte magico-religieux, où les mots étaient considérés comme des instruments de pouvoir. Cette perspective essentialiste, qui trouve ses racines chez Cratyle et se prolonge chez des figures comme Nerval, Hugo et Mallarmé, considère que les mots sont intrinsèquement liés aux choses qu'ils représentent.

Dans cette optique, le langage poétique conserve des vestiges de cette ancienne magie. Les éléments phoniques de la prosodie, tels que le rythme et la répétition, étaient initialement utilisés comme des instruments de la volonté, destinés à transformer les mots en objets concrets et agissants. Bien que la magie ait perdu de sa crédibilité dans les sociétés modernes, la poésie continue d'accueillir ce "quelque chose de magique", en imprimant un ordre au chaos et en produisant un déblocage psychique.

Le Conte au XIXe Siècle : Un Genre en Mutation

Au XIXe siècle, le conte subit une transformation profonde. L'univers merveilleux des fées, omniprésent dans les contes traditionnels, cède progressivement la place à des préoccupations plus pragmatiques et éducatives. La littérature pour enfants devient le reflet d'une société soucieuse de ses fragilités et de ses transformations, consciente de la nécessité de régir, de rétablir ou de réinventer les ordres établis.

Le conte se situe alors à la croisée des genres, mêlant oralité et textualité, fantaisie et réalisme, fiction et savoir. Cette hybridation nourrit une créativité littéraire foisonnante, dont les œuvres d'écrivaines comme George Sand offrent des exemples remarquables. Toutefois, cette diversification entraîne également une certaine dilution du genre, au risque de tomber dans l'indistinct de tous les possibles.

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Les Conteuses : Actrices d'une Révolution Littéraire

L'ère du conte au XIXe siècle est aussi celle des conteuses. Les lectrices se constituent en une catégorie dont la présence se fait sentir sur les plans narratif et thématique. L'abondance de récits écrits par des femmes pour un jeune lectorat féminin témoigne du poids économique de ce nouveau public, du souci culturel qu'il génère et des nouvelles générations d'auteures qui le soutiennent.

Ces écrivaines profitent de la souplesse d'un art narratif qu'elles contribuent à instituer. Leurs écrits, plus variés que les romans de longue haleine destinés à un lectorat féminin plus âgé, s'enrichissent d'une inspiration fantaisiste et d'un esprit ludique, autorisés par le genre même, par l'auditoire auquel il s'adresse et par les formes dont il s'inspire.

Morale et Raison : Les Contes de Pauline Guizot

L'œuvre de Pauline Guizot représente de manière exemplaire le renouveau du genre. Ses contes, réédités tout au long du siècle, offrent un modèle d'écriture fréquemment pratiqué par les auteures pour enfants. Sanglés dans une armature morale qui repose sur des contextes vraisemblables, ces écrits sont dominés par la réflexion explicite plus que par la suggestion évocatrice.

Le but de Guizot est d'amuser les enfants "sans ébranlement romanesque". La démonstration, toujours fermement bouclée, est fondée sur une conception de l'enfant qui influe sur l'esthétique du conte. Guizot considère que les enfants ne craignent pas la raison, mais la leçon imposée. Ils aiment savoir et ont besoin de vérité pour appuyer leurs idées.

Les personnages principaux des récits de Guizot sont des enfants qui mettent en scène la pensée en action. Ils apprennent à modérer leurs ambitions et à adapter leurs aspirations à ce que la raison leur prescrira. Le conte devient alors un récit prototype de l'apprentissage féminin, évoquant les responsabilités de la femme en famille et en société. La réflexion sur la volonté, la responsabilité et leurs conséquences est au cœur de ces récits.

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Guizot met en scène des personnages de mères qui dirigent et forment la volonté de leurs enfants sans la contraindre. Elle affirme que l'éducation doit être fondée sur la raison et la vérité, plutôt que sur l'imposition et la désobéissance. Dans certains contes, elle met en scène des personnages qui remettent en question l'autorité narrative, affirmant leur liberté de lectrice et contribuant à l'élaboration du récit.

Poésie et Émotion : L'Univers de Marceline Desbordes-Valmore

L'écriture du conte chez Marceline Desbordes-Valmore se distingue radicalement de l'approche morale et rationnelle de Pauline Guizot. Le contraste est frappant entre la rigueur formelle et conceptuelle des écrits de Guizot et la subtilité langagière et thématique de l'œuvre de Desbordes-Valmore. Sans recourir aux fées d'antan, les contes de Desbordes-Valmore invoquent d'autres expériences du réel : cruauté, violence, douleur, fragilité des enfants et des adultes, mais aussi grandes amours des mères et des pères.

Cette emprise d'un réalisme émotif sur le conte passe par une diction poétique chargée d'authenticité. L'expression du désespoir, de la tendresse et de la joie est au cœur de son écriture. Les contes de Desbordes-Valmore explorent les complexités des relations humaines et les émotions qui les traversent.

Créativité et Réflexion : Eugénie Foa et la Comtesse de Ségur

Eugénie Foa, quant à elle, produit des textes où l'humour fait du conte un antidote à la mystification et sert de tremplin à une approche à la fois réflexive et ludique de l'écriture et de la lecture. Elle utilise l'ironie et le sarcasme pour dénoncer les travers de la société et les conventions littéraires.

La comtesse de Ségur, pour sa part, réinvestit l'univers féerique du conte classique, mais y incorpore l'éthique pédagogique de son époque. Ses contes, souvent moralisateurs, mettent en scène des personnages confrontés à des dilemmes moraux et qui doivent apprendre à faire les bons choix.

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George Sand : Synthèse et Régénération du Genre

L'œuvre de George Sand, lue dans le prolongement de ces modes d'écriture variés, montre comment leurs diverses qualités peuvent être incorporées et remodelées, et par là-même s'y trouvent régénérées. Sand explore les thèmes de l'amour, de la nature, de la justice sociale et de la liberté individuelle.

Ses contes, souvent situés dans un cadre rural et mettant en scène des personnages attachants, véhiculent un message d'espoir et de fraternité. Sand utilise le conte comme un moyen d'éveiller les consciences et de promouvoir un monde plus juste et plus harmonieux.

Peau d'Âne : Une Adaptation Cinématographique Controversée

L'adaptation du conte de Charles Perrault, Peau d'Âne, par Jacques Demy en 1970, a suscité de nombreuses interprétations et controverses. Bien que le film ait connu un grand succès public, il a également été critiqué pour sa représentation de l'inceste et son approche psychanalytique.

Demy, qui aimait les contes depuis son enfance, a voulu transposer à l'écran sa vision personnelle de Peau d'Âne. Il a intégré des éléments de comédie musicale, des costumes colorés et des décors enchanteurs pour créer un univers féerique et onirique.

L'inceste, thème central du conte, est traité de manière ambiguë dans le film. Certains psychanalistes ont noté que la mère et la fille sont jouées par la même actrice, Catherine Deneuve, ce qui suggère une résurrection symbolique et une levée du tabou de l'inceste. D'autres ont souligné que le film met en scène une attirance de la fille pour son père, ce qui correspond à la vision psychanalytique de l'époque.

Cependant, il est important de noter que le conte de Perrault ne fait aucune mention d'une attirance de la fille pour son père. La jeune princesse est horrifiée par la proposition de son père et cherche par tous les moyens à y échapper.

Le Petit Chaperon Rouge : Une Relecture Féministe

L'essai De grandes dents de Lucile Novat propose une relecture féministe du conte du Petit Chaperon rouge. Novat invite son lectorat à revenir sur le "petit malentendu" qui entoure ce conte si connu qu'il en deviendrait presque suspect. Elle affirme que le danger n'est pas dans la forêt, mais bien plutôt dans le foyer, et qu'il n'y a pas tant à se méfier des loups inconnus que des loups familiaux.

Novat soutient que le Petit Chaperon rouge est victime d'un inceste ayant pourtant donné lieu à une lecture exactement inverse. Elle entreprend la révision d'un contresens qui a la dent dure, en interrogeant, dans le même geste, les œillères qui l'ont favorisé et entretenu.

Selon Novat, la croyance selon laquelle le Petit Chaperon rouge mettrait en garde contre les dangers venus de l'extérieur part d'une entorse au pacte de lecture générique ordinaire. Elle souligne que le conte fait l'objet d'une tenace littéralisation, alors qu'il devrait être interprété de manière allégorique.

Novat met en regard l'interprétation du conte et la réaction devant les chiffres sur les violences sexuelles intrafamiliales, parce qu'elles relèvent d'une même logique : à l'aveuglement touchant la violence ordinaire répond une fascination commode pour les récits extra-ordinaires.

Elle croise le fer avec Bruno Bettelheim et Yvonne Verdier, pour venir, à coup de symbolisme et féminisme, pointer du doigt les angles morts interprétatifs et les partis-pris idéologiques de la tradition psychanalytique, mythocritique et ethnocritique. Novat fait se côtoyer culture dite savante et pop culture, Sigmung Freud et final girl des films d'horreur, Marc Escola et easter egg de l'univers vidéoludique, pour proposer des lectures audacieuses.

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