L'article suivant se propose d'analyser la dissolution du Comité contre l’islamophobie en France (CCIF) et d'évoquer la question de la mise en mémoire des populations marginalisées à travers l'exemple d'ATD Quart Monde.
Protestations contre la dissolution du CCIF
Le 2 décembre, la dissolution du Comité contre l’islamophobie en France (CCIF) a suscité de vives réactions. Des personnalités d’horizons divers ont exprimé leur désaccord face à cette décision, la considérant comme une mesure allant « dans le sens de ce que souhaitent les terroristes ».
Ces protestations mettent en avant plusieurs arguments :
- Absence d'incriminations claires : Aucun dirigeant du CCIF n’a fait l’objet d’une incrimination claire des faits reprochés à l’association.
- Incompatibilité avec les motifs invoqués : L’invocation de l’article L212-1 du Code de la sécurité intérieure, visant les groupes incitant à la discrimination, à la haine ou à la violence, ne correspond pas à la nature du CCIF, qui se voulait une organisation antiraciste, apolitique et areligieuse.
- Risque de stigmatisation de la communauté musulmane : La dissolution est perçue comme une mesure visant à « faire peur à la communauté musulmane » et risquant d’attiser les tensions.
- Restriction de la lutte contre l’islamophobie : Le décret reproche au CCIF de défendre une notion « d’islamophobie » particulièrement large, en critiquant des mesures de police ou des décisions de justice, ce qui revient à interdire toute critique des mesures prises dans le cadre de la lutte antiterroriste.
- Criminalisation des convictions religieuses : Le décret reproche à des animateurs du CCIF leurs convictions religieuses, ce qui constitue une dérive dangereuse.
Les signataires de ces protestations soutiennent les démarches visant à contester cette dissolution et réaffirment leur attachement à la liberté d’expression et à la liberté religieuse. Ils craignent que cette mesure ne crée ou ne renforce un fossé de défiance, faisant ainsi le jeu des terroristes.
Mémoires d'existences difficiles : l'habitat et les héritages industriels
Après avoir évoqué des mémoires tragiques, des mémoires de déshumanisation et de mort, il est important de changer de registre pour aborder des « mémoires d’existence ». Mais des existences souvent difficiles, celles de catégories populaires confrontées à la pauvreté, à l’exploitation dans le travail, à la ségrégation voire à la stigmatisation.
Lire aussi: Le pilier de la vie de Julien Courbet
Deux formes architecturales sont associées à ces catégories populaires et qui font l’objet de démolitions récurrentes et symboliquement significatives : l’habitat (et notamment le logement social des grands ensembles) et les héritages industriels.
Michel Verret insiste sur la dépossession dont font l’objet les ouvriers et sur leur absence d’autonomie vis-à-vis de ces productions architecturales qui manifestent leur aliénation et leur domination. Ce qui pose la question d’une appropriation affective, d’une appropriation identitaire valorisante de ces « lourds espaces du cadre bâti ».
Pour Michel Verret, s’il y a une production artistique ouvrière, elle est à rechercher du côté des « arts éphémères de la culture du corps » (apparences corporelles, mouvements du corps, langage…) autant de formes qui ne laissent que « peu de témoins objectifs » : « arts d’actes plutôt que d’œuvres, ou d’œuvres à la vie si courte, qu’à peine l’espace en garde la trace ».
La problématique de la construction mémorielle et de sa transmission renvoie donc à deux considérations majeures : leurs productions culturelles autonomes ne s’inscrivent généralement pas dans le « conservatoire de l’espace » et les héritages architecturaux qui leurs sont associés, quand ils ne sont pas purement et simplement détruits, leur ont été imposés et posent des problèmes d’identification.
C’est pourtant bien autour « des espaces concrets de lutte ou de vie » que peuvent se construire les mémoires des catégories populaires, « mémoires d’usines, mémoires de villes, mémoires de bassins d’emploi ».
Lire aussi: Gymnastique Faciale : L'approche de Catherine Pez
Traces, marques et mémoire de la grande pauvreté : la commémoration du 17 octobre autour d’ATD Quart Monde
La démarche d’ATD quart monde, de mise en mémoire des plus pauvres, représente un cas extrême.
Créé en 1957 dans le bidonville de Noisy-le-Grand par le père Joseph Wresinski, ATD Quart Monde est un mouvement de solidarité avec les plus pauvres, qui lutte avec eux pour leur dignité et contre la misère. ATD s’affirme dans le même temps comme mouvement politique, qui cherche à interpeller la société et à dialoguer en permanence avec d’autres associations, avec les pouvoirs politiques, nationaux et internationaux.
C’est dans cette logique d’interpellation que le mouvement a inauguré le 17 octobre 1987 une dalle au Trocadéro, à Paris, sur laquelle sont gravés les mots de Joseph Wresinski pour exprimer le refus de la misère comme atteinte fondamentale aux droits de l’homme. Dans le cadre du 17 octobre, proclamé « Journée du refus de la misère », cette dalle du Trocadéro est devenue un lieu de rassemblement pour le mouvement et pour tous les citoyens qui se retrouvent dans cet engagement. Et ce de manière d’autant plus visible et légitime depuis que le 17 octobre a été déclaré « Journée mondiale du refus de la misère » par l’ONU en 1992. Depuis lors, la commémoration s’est diffusée à l’échelle nationale et internationale.
En ayant inscrit une date dans le calendrier et un monument dans l’espace, ATD s’est engagé dans une logique commémorative, dans une mise en mémoire des plus pauvres. Il s’agit à date fixe de « [rendre] hommage aux victimes de la faim, de l’ignorance et de la violence ». Mais le 17 octobre représente une commémoration atypique et un véritable « tour de force », car comme le rappelle Joël Candau, « les minorités ethniques, les classes populaires et les femmes sont les grands absents des commémorations ».
Cette démarche représente donc un cas limite pour notre réflexion : la spécificité de cette commémoration, c’est de faire mémoire, de construire et de partager la mémoire de ceux que l’on ne commémore jamais, de ceux qui sont invisibles dans la société, victimes de l’oubli et de la relégation. C’est ainsi que la cérémonie du 17 octobre à La Flèche commençait par ces mots : « À la mémoire de ceux qui sont sans voix. »
Lire aussi: Plongée dans l'univers de Catherine Ringer
En créant des repères dans le temps et dans l’espace, cette commémoration a pour finalité de rendre visible et légitime un groupe social, de contribuer à sa construction identitaire et de faire en sorte qu’il prenne sa place dans la mémoire collective. La revendication d’une identité et plus exactement d’une identité positive est en effet très présente dans le discours et dans l’action du mouvement ATD. Dès son arrivée dans le camp de Noisy-le-Grand, Joseph Wresinski a acquis la conviction qu’il existait une « misère collective » nécessitant une « action collective ». En parlant de « peuple » et de « Quart Monde » à propos des plus pauvres de la société, il a initié tout un vocabulaire censé favoriser la construction d’une conscience de groupe, d’une identité positive, en même temps qu’une inversion du stigmate.
Cette stratégie identitaire révèle une contradiction entre référence à la misère et quête de dignité. Faut-il choisir des lieux associés à la mémoire de la grande pauvreté mais dévalorisés ou à l’inverse des lieux valorisants ?
Un dilemme initial entre lieu de mémoire et lieu central, entre « haut lieu de misère » et « haut lieu »
Le mouvement s’est retrouvé confronté à un dilemme. Fallait-il investir un lieu de mémoire, c’est-à-dire un lieu où ont vécu et souffert les plus pauvres ? Ou fallait-il investir un lieu central, visible, prestigieux ?
L'intention initiale de Joseph Wresinski était de s’appuyer sur les traces de la misère et de construire des lieux de mémoire de la grande pauvreté : « je pense qu’il doit y avoir des hauts lieux de misère » disait-il en parlant du camp de Noisy-le-Grand. Il partait en effet du constat de l’effacement permanent des traces des plus démunis : « Nous disons que la vie et la présence des pauvres ne laissent pas de trace. »
Au sein du mouvement ATD, de nombreux témoignages révèlent que l’effacement des lieux d’existence, aussi indignes soient-ils, est vécu comme une violence à caractère symbolique, comme une négation des habitants eux-mêmes.
La volonté initiale de Joseph Wresinski de faire mémoire des conditions d’habitat des plus pauvres est affirmée dans une lettre datée de 1972 :« L’autre jour, je passais par là, je ne reconnaissais même plus l’emplacement du bidonville, ni celui de la cité. Pourtant, que de larmes ont mouillé ce sol, que de souffrances ont endurées des centaines de familles sur ces lieux ! Que de cris ont percé le ciel ! Aucune stèle, aucun monument n’a été élevé, aucune plaque commémorative n’a été posée… Seule la chair des hommes en porte la cicatrice. Pourtant, en ces lieux, l’humanité a souffert comme nulle part ailleurs. Nous avons vu des enfants mendier, couverts de honte. Nous avons vu des grands humiliés… Qui le saura ? Qui en témoignera ? »
Mais au final, à travers le choix d’une dalle sur le parvis du Trocadéro, c’est une autre logique qui l’a emportée. Même si ce parvis est investi comme lieu de mémoire, là même où fut signée, dans le Palais de Chaillot, la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948, il ne s’agit pas d’un lieu de mémoire associé à la pauvreté.
Comme l’a expliqué une volontaire d’ATD, la première idée de poser une dalle dans « un lieu de souffrance », par exemple à Noisy-le-Grand où fut fondé le mouvement, a été progressivement abandonnée : « ça aurait été un enfermement ». Joseph Wresinski s’est orienté alors vers l’idée d’un « haut lieu », d’un « lieu de dignité », qui fasse « la fierté des gens du Quart Monde ».
À travers cette dalle, le mouvement ATD a réussi à produire une marque, à s’approprier symboliquement un haut lieu parisien, qui constitue un point d’appui pour exprimer la dignité des plus pauvres et réaffirmer leurs droits : pour le mouvement, c’était la première fois que les plus pauvres obtenaient « un lieu à eux ».
C’est ainsi que le mouvement s’est efforcé de multiplier les lieux de commémoration, à l’échelle nationale et internationale. Si la dalle du Trocadéro a fortement orienté les choix de lieux opérés dans le cadre de cette diffusion de la commémoration, d’autres formes de marquage ont été envisagées. Parmi les propositions qui sont faites par le comité 17 octobre, en figure une qui a trait spécifiquement à l’identification des lieux de mémoire de la pauvreté :« Parce que la misère condamne souvent à l’errance, à des lieux d’habitation précaires, aux travaux de survie souvent ignorés, partout à travers le monde la trace des plus pauvres a souvent été effacée. Les lieux d’histoire des plus pauvres sont des lieux qui témoignent d’un passé oublié, lieux où l’humanité a souffert et qui appellent au recueillement et à la reconnaissance. Retrouver ces traces des plus pauvres, c’est partager une même culture et une même histoire, et par là même, lutter contre l’exclusion. »
tags: #catherine #tutin #pediatre #avis
