Introduction

Les liens entre l'art brut et l'écriture épigraphique, bien que ténus sur le plan formel, soulèvent des questions fondamentales sur l'anthropologie de l'écriture. En explorant les œuvres d'artistes tels que Jean Crampilh-Broucaret, Armand Schulthess et Fernando Nannetti, on découvre la complexité et la richesse des gestes d'écriture, ainsi que leur capacité à révéler des aspects profonds de l'identité humaine et de l'expérience du monde.

L'Écriture dans l'Art Brut : Un Laboratoire Sémiotique

La place de l'écriture dans l'art brut est indéniable, même s'il est nécessaire de s'accorder sur la définition du terme "écriture" dans ce contexte. L'exposition Écrits d’art brut - langages et pensées sauvages, organisée à Bâle en 2021-2022, a mis en lumière cette pratique courante, souvent difficile à cerner dans ses moyens et ses ambitions. Lucienne Peiry, spécialiste de l'art brut, invite à lire ces œuvres autant qu'à les voir, soulignant l'ampleur sémiotique en jeu dans ces objets singuliers. Elle permet également de dépasser le cliché de l'écriture automatique et de considérer le contenu de ces "textes" dans le cadre d'une recherche poétique.

Ces "écrits d'art brut" constituent de véritables laboratoires pour étudier l'imbrication des dimensions matérielles, formelles et sémantiques du geste d'écriture. Le paradoxe d'une écriture inspirée, surgissant du traumatisme, de l'isolement ou du trouble, et résistant à la communication efficace, contraste avec la simplicité fragile des moyens graphiques utilisés : matériaux immédiats, cursivité exacerbée, instabilité alphabétique ou linguistique, vocabulaire réservé. L'écriture brute laisse s'écouler ses méandres poétiques sur des supports variés, des feuilles volantes aux peintures sur bois et aux broderies.

La Dimension Épigraphique dans l'Art Brut : Inscriptions Monumentales et Identité

L'écriture brute adopte parfois des formes épigraphiques, c'est-à-dire qu'elle utilise des matériaux autres que le papier et qu'elle est incisée, gravée, peinte ou sculptée, et exposée de manière monumentale. Le "plancher de Jeannot", inscrit par Jean Crampilh-Broucaret dans sa ferme, est un exemple frappant. Ce texte en capitales, tracé au ciseau et à la perceuse sur près de 20 m2, exprime la détresse d'un homme et son mal-être au monde. Cette œuvre épigraphique, aujourd'hui exposée au musée d'Art et d'Histoire de l'hôpital Saint-Anne à Paris, témoigne de la monumentalité, de la matérialité et de l'aspect exalté de l'écriture.

Dans un autre registre, Armand Schulthess rédige et expose une grande compilation des savoirs sur des supports métalliques dans le jardin de sa propriété. Ses inscriptions tous azimuts visent à peupler le monde d'écriture, à marquer son territoire par le savoir et à borner ce qui est sien par ce que l'on sait. Les intentions d'écriture se manifestent dans les formes des inscriptions et dans les contenus des textes, mettant au défi une connaissance partielle qui voudrait ignorer le scripteur ou ne tenir compte que de lui.

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L'œuvre de Fernando Nannetti, gravée sur les murs extérieurs de l'institution psychiatrique de Volterra, est l'une des plus marquantes des écrits bruts. À l'aide d'une boucle de ceinture, il grave Le livre de pierre de sa vie recluse, un monument épigraphique de près de 300 m2 composé de lettres, de dessins et de signes. L'incision lente et difficile de la surface des murs occupe tout le temps "libre" de Nannetti, qui semble faire de l'inscription le tout de son internement. Paradoxalement, cette écriture incarcérée est tolérée, et l'inscription devient un laisser-faire contraint par le temps passé à l'air libre et la présence d'autres patients.

L'œuvre de Nannetti se rapproche des graffiti de prisonniers et de la pratique de l'écriture enfermée, soulevant des questions pratiques et matérielles importantes : disponibilité du matériel d'écriture, relation au support et gestion de la page, mise en traces d'une forme ultime d'occupation de l'espace et empreinte du temps qui passe. Si l'on ne peut pas réduire le travail de Fernando Nannetti à l'expression d'une revendication anti-carcérale, il y a bien plus dans ce geste d'écriture qui fabrique une véritable œuvre poétique, aux accents futuristes et surréalistes.

Le point commun entre l'œuvre de Nannetti et l'inscription carcérale réside dans la manifestation monumentale d'une identité. Le scripteur parle de lui à de nombreuses reprises, s'inventant un alter-ego, NOF4, et un monogramme qu'il fait circuler de la pierre au papier. L'écriture épigraphique procure l'alias et l'alibi au patient interné : il n'est plus Fernando Nannetti, mais NOF4, "astronautique ingénieur minier dans le système mental". À cette "carte d'identité" poétique répond un système graphique complexe, conséquence du ductus contrarié de l'écriture à la boucle de ceinture, un alphabet sans courbe, des allographes saccadés et pointus. Nannetti invente un monde poétique qui n'a d'existence que dans la pierre, et la dimension épigraphique semble donner un surplus de sens à son travail. L'inscription prolonge l'invention et lui donne un lieu d'apparition, permettant à Nannetti de devenir ce qu'il écrit.

L'Épigraphie : Une Approche Anthropologique et Documentaire

Ces usages épigraphiques possèdent un potentiel heuristique considérable pour définir la forme et la fonction de l'écriture exposée. Il est essentiel de documenter les pratiques par les documents et non par les normes qui les régissent ou les gloses qui en expliquent la fonction et la valeur. Bien qu'il soit impossible de comparer directement les œuvres d'artistes d'art brut et les inscriptions médiévales ou antiques, il est possible de dégager des interrogations communes sur le geste d'écrire et sa signification.

Le court-métrage Inscriptions sauvages, domestication graphique (2019) d'Andrés Padilla Domene et Morgane Uberti illustre cette approche en réunissant les pétroglyphes de Mogor et les déambulations épigraphiques de Pepito Meijón. Ce dernier, interné pour des troubles psychiatriques, a couvert les murs des rues de Marín de centaines d'inscriptions politiques et religieuses. Son œuvre met en perspective le contexte politique de l'Espagne du milieu du XXe siècle avec la nature marquée par les pétroglyphes 3500 ans plus tôt.

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Il ne s'agit pas de rechercher des invariants graphiques ou de lisser les aspérités contextuelles, mais de laisser la beauté, la force et la poésie de ces gestes d'écriture déblayer le sentier aux questions épigraphiques.

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