Introduction
Depuis les années 1970, Charlie Hebdo s'est imposé comme un acteur satirique engagé dans les débats de société, notamment sur les droits des femmes. L'ouvrage « Charlie Hebdo libère les femmes » offre un aperçu de cette production, en rassemblant une sélection de dessins sur l’avortement, la contraception et le militantisme féministe. Ce recueil permet d'analyser la position unique du journal face aux enjeux liés à l'avortement et plus largement, au féminisme.
Un Féminisme Universaliste et Blasphématoire
Face aux divisions qui traversent les mouvements militants de gauche concernant la place du religieux, Charlie Hebdo défend un féminisme universaliste. Cette approche ne transige ni avec la morale, ni avec les interdits religieux. Le journal prône un féminisme épicurien, blasphématoire et parfois jubilatoire, une alchimie entre des blagues et un regard affûté sur le monde. Les dessins de Charb, Reiser, Luz, Wolinski, Tignous ou Coco rappellent que le journal n'a jamais été plus sévère avec une religion qu'avec l'Église catholique. Même les anticléricaux les plus convaincus pourraient être surpris par certaines caricatures.
La Critique des Religions Patriarcales
Selon la journaliste Laure Daussy, Charlie Hebdo n'a pas oublié le « combat crucial du féminisme, celui de la critique des religions […] éminemment patriarcales ». Des thèmes tels que la virginité jusqu'aux noces, les mariages forcés et les vêtements dits "modestes" sont abordés pour dénoncer la bigoterie et la misogynie.
L'Esprit Charlie : Indignation et Satire
Riss, le rédacteur en chef de Charlie Hebdo, souligne que « la satire se moque aussi et surtout de ce que combattent les féministes. Nous ferons d'autres dessins là-dessus, car c'est un bon moyen de transmettre une indignation ». Cette approche permet de traiter des sujets sensibles tels que la phallocratie, la misogynie et les violences conjugales avec un humour incisif.
Le Manifeste des 343 et la Couverture Controversée de Charlie Hebdo
En 1971, quatre ans avant la loi Veil, 343 femmes ont déclaré avoir avorté illégalement. Charlie Hebdo a participé au succès de ce manifeste. Dans son édition du 12 avril 1971, le journal satirique soutient l’initiative des 343 signataires. Et les rebaptise les "343 salopes". Le dessinateur Cabu, assassiné le 7 janvier 2014, interroge en une, plein d’irrévérence : "Qui a engrossé les 343 salopes du manifeste pour l’avortement?".
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Selon la chercheuse en sociologie Maud Gelly, cette caricature, visant à ridiculiser un homme politique, a laissé à la postérité une insulte machiste pour qualifier ces femmes.
Le directeur de publication, François Cavanna, ironise lui aussi sur ces « salopes », qui osent montrer qu’elles veulent prendre en main leur sexualité, elles qui ont, en fait, un corps sentant et désirant, et qui ne sont pas « une rose », « un mystère ».
Le Manifeste des 343 : Un Acte de Révolte
Le « manifeste des 343″ femmes qui ont eu le courage de dire qu’elles se sont fait avorter a été publié dans le numéro 334 du Nouvel Observateur daté du 5 avril 1971. Il est passé à l’Histoire comme le manifeste des 343 salopes, du fait d’une caricature parue à la Une du Charlie-Hebdo du 12 avril 1971 signée Cabu.
Le manifeste est publié dans le contexte de l’après-mai 68 et d’une contestation radicale de « l’État bourgeois ». Le texte est rédigé par Simone de Beauvoir, à la demande du M.L.F. Le manifeste est signé par 343 femmes de toutes origines mais c’est évidemment la signature de personnalités célèbres du monde des Arts et de la Culture (Catherine Deneuve, Françoise Sagan, Marguerite Duras, Simone de Beauvoir…) qui a contribué à la médiatisation du manifeste et a permis de faire de la question de l’avortement un débat de société majeur au début des années 70.
Quatre ans avant le vote de la loi Veil, « le manifeste des 343 » est donc un jalon essentiel dans la reconnaissance du droit à l’avortement en France ; comme le fut également, un an plus tard, le procès de Bobigny et la plaidoirie de Gisèle Halimi, qui était aussi l’une des 343 signataires du manifeste…
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La Loi Veil et les Évolutions Légales
La loi Veil, promulguée le 17 janvier 1975, légalise l'interruption volontaire de grossesse (IVG) jusqu'à dix semaines de grossesse. Le droit à l'avortement est consolidé sous des législatures socialistes : en 1982, son remboursement par la sécurité sociale est garanti par la loi portée par Yvette Roudy, ministre déléguée aux Droits de la femme et signataire du manifeste des 343. En 1993, la députée Véronique Neiertz (PS) fait adopter un délit d'entrave à l'IVG. En 2001, sous l'impulsion de la ministre Martine Aubry, le délai de recours à l'IVG passe de dix à douze semaines. En 2022, le délai est prolongé à 14 semaines de grossesse. Depuis 2023, certaines sages-femmes peuvent enfin réaliser sous strictes conditions des IVG instrumentales en établissements de santé.
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