Camille Claudel, figure majeure de la sculpture moderne, est souvent réduite à son rôle d'élève, de muse et d'amante d'Auguste Rodin. Cependant, son histoire est celle d'une lutte acharnée pour s'affranchir de cette image et obtenir la reconnaissance de son talent propre, tant auprès de ses contemporains que de sa famille. Son parcours, marqué par la passion, l'indépendance et une fin tragique, révèle une artiste d'une rare sensibilité et d'une virtuosité exceptionnelle.
Une vocation précoce
Née le 8 décembre 1864 dans l’Aisne, Camille Claudel grandit dans une famille de notables où l'expression des sentiments et l'intérêt pour les arts sont peu présents. Elle noue une relation privilégiée avec son frère Paul, futur poète et diplomate. Dès l’âge de 12 ans, elle se passionne pour le modelage de la terre glaise. Le sculpteur Alfred Boucher lui donne ses premiers cours et décèle immédiatement son talent exceptionnel. Impressionné par ses premières créations, Alfred Dubois, directeur des Beaux-Arts, s’exclame : « Vous avez pris des leçons avec monsieur Rodin ! ». Malgré l'incompréhension de sa mère, qui désapprouve les ambitions artistiques de sa fille, Camille, armée d'une volonté inflexible, est déterminée à devenir sculptrice.
À 17 ans, elle fréquente un atelier de femmes, les Beaux-Arts étant réservés aux hommes à cette époque. Frustrée par les limitations imposées à la condition féminine, elle aspire à s'épanouir pleinement dans son art.
La rencontre avec Rodin : passion et tourment
En 1881, Camille Claudel persuade sa famille de s'installer à Paris, où elle suit les cours de l’académie Colarossi et loue un atelier avec d’autres élèves. En 1883, Alfred Boucher part pour Florence et recommande ses protégées à Auguste Rodin. Elle a 20 ans lorsqu’elle rencontre le sculpteur Auguste Rodin. Elle entre rapidement dans son atelier, d’abord comme modèle puis comme praticienne, où elle taille au burin des blocs de marbre ou de pierre. C’est un travail physique, technique et ingrat. Seul le maître signe l’ouvrage terminé. Rodin, âgé de 43 ans, est immédiatement séduit par son talent et son énergie. Rapidement, une passion tumultueuse naît entre les deux artistes. Leur relation enflammée dure 15 ans, mais les conflits sont fréquents.
Camille Claudel sert aussi de modèle à Auguste Rodin, lui inspirant des uvres comme "la Danaïde", "Fugit Amor"… Tous deux vivront bientôt une passion stimulante mais orageuse.
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Cette relation est à la fois stimulante et destructrice. Camille collabore activement à l'œuvre de Rodin, apportant sa créativité et son savoir-faire. En 1887, La Jeune fille à la gerbe inspire la Galatée de Rodin. Ses idées stimulent Rodin, sa présence l’enchante à plus d’un titre. Elle est ce « front superbe, surplombant des yeux magnifiques, de ce bleu foncé et rare à rencontrer ailleurs que dans les romans […], cette grande bouche plus fière encore que sensuelle, cette puissante touffe de cheveux châtains, auburn, qui lui tombait jusqu’aux reins. Un air impressionnant de courage, de franchise de supériorité, de gaieté », dont se souviendra son frère. Rodin admire son talent, son efficacité.
Cependant, elle souffre de ne pas être pleinement reconnue pour sa contribution et aspire à s'affirmer comme une artiste à part entière. Camille accepte difficilement que Rodin s’approprie ses créations. En 1886, excédée, Camille rompt et part pour l’Angleterre. Le sculpteur est dévasté. Il promet le mariage et une relation exclusive pour la reconquérir.
Dans les années 1890, Camille est enceinte de Rodin. Elle perd l’enfant, avortement demandé par Auguste ou fausse couche, selon les sources. C’est un drame douloureux pour elle qui la traumatise. Elle ne reçoit aucun soutien, ni de sa famille ni de son amant. Camille rompt définitivement le lien artistique et amoureux qui existe avec le sculpteur.
L'affirmation d'une identité artistique propre
Peu à peu, Camille Claudel souhaite s’émanciper de la tutelle de Rodin et se consacrer exclusivement à sa carrière. Elle s’en éloigne jusqu’à rompre définitivement avec le sculpteur en 1892. Pour affirmer sa propre identité créatrice, en totale rupture avec celle de Rodin, elle invente de nouveaux sujets. Camille s’installe sur l’île Saint-Louis. Elle ouvre son propre atelier. À partir de 1893, elle vit des années de créations solitaires. Camille est pratiquement la seule femme sculptrice de l’époque. Il est bien difficile à Paris pour une personne si singulière de trouver une position sociale et de s’imposer dans un univers masculin. Dès lors Camille Claudel cherche désespérément des commandes. Bien que soutenue pendant un temps par quelques amis et même par Rodin en sous-main, elle vit de plus en plus misérablement.
À l'apogée de ces années de passion et de travail, Camille Claudel sculpte des œuvres restées célèbres dont le savant déséquilibre et la fluidité des formes révèlent une grande virtuosité. Camille Claudel vit avec Rodin quelques années de connivence professionnelle profonde durant lesquelles elle réalise par exemple le buste de La Petite Châtelaine et La Valse.
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Elle développe un style unique, caractérisé par une sensibilité à fleur de peau et une grande maîtrise technique. Elle explore des thèmes variés, allant de l'intime à l'universel, avec une attention particulière portée aux émotions et aux relations humaines. Dans ces scènes intimistes et délicates inaugurées avec audace par Les Causeuses, elle restitue et transcende de brefs moments de la vie ordinaire. La Vague se place sous l'influence directe d'Hokusai et du Japonisme. Sakountala, figure frémissante d’un couple enlacé, lui vaut un beau succès au Salon de 1888. On y voit apparaître sa propre esthétique, une expression plastique qu’elle n’abandonnera plus.
Parmi ses œuvres les plus marquantes, on peut citer :
- La Petite Châtelaine : un buste d'une jeune fille empreint de grâce et de mélancolie.
- La Valse : une sculpture audacieuse et sensuelle représentant un couple enlacé dans un tourbillon de passion. Louis Vauxcelles, le critique, parle d’un « poème d’une griserie absolue ».
- Les Causeuses : une scène intimiste représentant deux femmes en conversation, capturant un moment de complicité et de confidence.
- L'Âge mûr : une œuvre poignante et symbolique évoquant le temps qui passe, l'amour perdu et le regret. Talentueuse, Camille réalise une des ses œuvres majeures en 1899, « L'âge mûr », le sujet est à la fois personnel puisqu'il évoque son amour impossible avec Rodin mais témoigne aussi de ses qualités artistiques et de sa maîtrise technique, du nu notamment. Paul Claudel a reconnu dans la jeune femme sa « soeur Camille, implorante, humiliée, à genoux, cette superbe, cette orgueilleuse », une figure qu’elle isolera pour en faire L’Implorante.
La descente aux enfers
Malgré son talent indéniable, Camille Claudel peine à obtenir la reconnaissance qu'elle mérite. Elle est confrontée aux préjugés sexistes de l'époque et à la difficulté de s'imposer dans un milieu artistique dominé par les hommes. Ses amis artistes et son frère essaient de la faire connaître. Des expositions et des salons sont organisés, mais les amateurs et les mécènes ne sont pas séduits.
Dès 1901, elle est fatiguée jusqu’au désespoir, elle veut abandonner la sculpture. Ses créations deviennent toujours plus hallucinées au fur et à mesure qu’elle s’enfonce dans sa vie intérieure. Elle commence à briser une partie de ses moules en plâtre de peur que la bande à Rodin spolie ses idées et vole ses œuvres. Sa rancune envers Rodin nourrit sa démence. Néanmoins, Camille Claudel cumule des difficultés matérielles et financières et des troubles du comportement qui ne lui permettent plus de travailler. Camille Claudel s'enferme bientôt dans une solitude destructrice et devient la proie de délires psychotiques et obsessionnels.
Paul passe la voir de temps en temps. « À Paris, Camille folle, le papier des murs arraché à longs lambeaux, un seul fauteuil cassé et déchiré, horrible saleté. Son père, son dernier soutien financier, meurt en 1913. La famille ne la prévient pas et elle n’assistera pas aux obsèques. Huit jours plus tard, elle est internée de force sur demande de sa mère et Paul, d’abord à l’asile psychiatrique de Ville-Evrard puis à celui de Montfavet dans le Vaucluse. L’artiste si éprise de liberté n’acceptera jamais son internement. Commence une vie de recluse pour Camille qui durera 30 ans. Sa mère refuse de lui rendre visite. Pendant les deux guerres mondiales, les conditions de vie des aliénés sont horribles.
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À partir de 1898, ses œuvres puiseront dans le répertoire de formes qu’elle a élaboré, tandis que sa santé mentale ira lentement se dégradant, accompagnée de fréquentes violences paranoïaques. À la mort de son père, le 2 mars 1913, sa mère et son frère (qui voit dans son déséquilibre un cas de possession) réclament son internement. C’est un gouffre de ténèbres qui s’ouvre, où elle est enterrée vivante pendant trente ans : les lettres que Bruno Gaudichon et Anne Rivière ont publiées le disent assez. L’abandon est quasi total, jusqu’à son enterrement, auquel pas un seul membre de la famille n’assistera. Quelques années de plus et sa tombe disparaîtra, pour les besoins d’un lotissement. Ses archives, ses dessins, beaucoup de ses oeuvres sont détruites. « Du rêve que fut ma vie, ceci est le cauchemar », écrit-elle en 1935 à Eugène Blot, son éditeur, marchand et ami. Trois ans plus tôt, ce fidèle parmi les fidèles lui avait adressé ces lignes: « Avec vous, on allait quitter le monde des fausses apparences pour celui de la pensée. Quel génie ! Le mot n’est pas trop fort. Comment avez-vous pu nous priver de tant de beauté ?
Elle meurt le 19 octobre 1943 à 78 ans de malnutrition. Aucun membre de sa famille n’assiste à son enterrement. Elle est inhumée dans un caveau collectif destiné aux pensionnaires de l’asile.
Une reconnaissance posthume
Si la renommée de Camille Claudel commençait à exister lors de son internement en 1913, elle n’a pas connu de vrai succès de son vivant. C’est dans les années 1980, notamment grâce au livre d’Anne Delbée et au film de Bruno Nuytten, que la sculptrice est reconnue à la juste valeur de son génie.
Après des décennies d’indifférence et d’oubli, Camille Claudel est devenue ce que l’on appelle une « icône ». Il existe désormais des écoles, des rues, des places, des « espaces » qui portent son nom. Elle a son musée et son festival. La cote de ses œuvres s’envole. On ne compte plus les récits, les romans, les fictions plus ou moins documentées… Ce livre-ci n’est pas un roman. Son propos n’est pas d’ajouter une fiction aux fictions qui existent. Il interroge la passion précoce et singulière pour la sculpture ; les amours avec Rodin, bien sûr ; les relations ambivalentes dans un étrange milieu avec une étrange famille: avec son frère Paul (« mon petit Paul »), son père, sa mère, et aussi la jeune sœur Louise, si méconnue et dont le rôle a sans doute été décisif. Il décrit le réseau d’amis, d’admirateurs, de relations -artistes, amateurs, écrivains…- qu’elle conserve dans sa solitude. Il ne dissimule ni un antisémitisme obstiné, ni les circonstances de l’internement.
Camille fixe ses plus grandes émotions et son âme dans ses créations. Elle y aborde tous les thèmes de la vie : l’enfance, la vieillesse, l’amour ou l’abandon. Ses personnages sont souvent en équilibre incertain. Lorsqu’elle réalise L’Abandon, Rodin lui a promis de l’épouser. La Valse est sculptée alors qu’elle vit une relation enflammée avec Rodin.
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