Molière, le dramaturge le plus célèbre et le plus joué du XVIIe siècle jusqu'à nos jours, applique dans ses pièces la célèbre maxime « castigat ridendo mores », c'est-à-dire corriger les mœurs par le rire. Il met en scène les différents défauts humains, mais aussi certaines professions et corporations qu'il critique. Alors qu'il a dû lutter contre la censure pour sa pièce le Tartuffe qui critique les faux dévots, Molière écrit Dom Juan. Cette pièce reprend le personnage créé par TIRSO de Molina, un libertin qui sera puni pour ses actions à la fin de la pièce afin de calmer les critiques. Cependant, Dom Juan est, sous la plume de Molière, si complexe et si attachant qu'il devient alors un mythe. Cet article explore la complexité du personnage de Dom Juan, en se penchant sur sa vision du mariage et son statut de libertin à travers l'analyse de la scène d'exposition de la pièce.
Une Scène d'Exposition Traditionnelle
Traditionnellement, les premières scènes sont dites "scènes d'exposition" et ont un rôle essentiellement informatif : il s'agit de faire découvrir aux spectateurs les personnages et leurs relations, le cadre spatio-temporel de la pièce et l'intrigue.
Dans Dom Juan, la scène d'exposition s'ouvre sur une tirade de Sganarelle développant un éloge du tabac. Cette tirade semble d'emblée étrange dans une scène d'exposition, mais également assez provocatrice vis-à-vis du discours religieux. Sganarelle développe alors un discours argumentatif épidictique très structuré qui démontre les bienfaits du tabac.
On comprend que Sganarelle s'efforce d'imiter son maître. Pourtant, la tirade tourne rapidement au burlesque. Le spectateur comprend que la tirade est un pastiche des discours du maître et présente finalement indirectement le personnage du valet Sganarelle, qui joue un rôle ici pour impressionner Gusman, en se montrant faussement érudit et familier des usages de la cour.
Les spectateurs deviennent témoins d'une conversation qui a débuté avant l'ouverture du rideau. Ces précisions permettent d'identifier la notion de double énonciation théâtrale. Les répliques laissent donc une large part aux informations nécessaires aux spectateurs. De plus, Gusman permet et amplifie le développement de cette exposition.
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De nombreux retours en arrière sont effectués tour à tour par Sganarelle ou Gusman, ils permettent de donner des informations sur le passé dont le spectateur doit reconstruire lui-même la chronologie.
L'intrigue est donc liée à une éventuelle inconstance amoureuse de Dom Juan, qui l'amènerait à fuir Done Elvire jusqu'en Sicile, où elle le poursuit.
Dom Juan : Un Portrait Subjectif
Sganarelle présente lui-même son maître et dépeint le personnage de manière particulièrement péjorative. Cet oxymore repose sur un jeu de mots. Sganarelle transforme le mot "gentilhomme" (utilisé pour désigner un noble) en "méchant homme". Cette expression traduit l'ambiguïté du personnage.
Sganarelle fait de Dom Juan son maître, le portrait d'un débauché. Il évoque sa facilité à épouser car cela n'a aucune signification pour lui. Pour obtenir satisfaction, il "aurait encore épousé (lui), son chien et son chat" car un mariage "ne lui coûte rien à contracter". Ce n'est pour lui qu'un moyen de séduire, "c'est un épouseur à toutes mains". Se dévoile alors l'image du Dom Juan séducteur, manipulateur et volage pour qui toute femme présente un intérêt, quelle que soit sa condition, "dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne" et le nombre infini de ses conquêtes seraient "un chapitre à durer jusques au soir".
Longue énumération "le plus grand scél… Tirade finale de Sganarelle (Molière, Dom Juan, I, sc. Je n’ai pas grande peine à le comprendre, moi ; et si tu connaissais le pèlerin, tu trouverais la chose assez facile pour lui. Je ne dis pas qu’il ait changé de sentiments pour Done Elvire, je n’en ai point de certitude encore : tu sais que, par son ordre, je partis avant lui, et depuis son arrivée il ne m’a point entretenu ; mais, par précaution, je t’apprends, inter nos, que tu vois en Dom Juan, mon maître, le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un enragé, un chien, un diable, un Turc, un hérétique, qui ne croit ni Ciel, ni Enfer, ni loup-garou, qui passe cette vie en véritable bête brute, en pourceau d’Epicure, en vrai Sardanapale, qui ferme l’oreille à toutes les remontrances chrétiennes qu’on lui peut faire, et traite de billevesées tout ce que nous croyons. Tu me dis qu’il a épousé ta maîtresse : crois qu’il aurait plus fait pour sa passion, et qu’avec elle il aurait encore épousé toi, son chien et son chat. Un mariage ne lui coûte rien à contracter ; il ne se sert point d’autres pièges pour attraper les belles, et c’est un épouseur à toutes mains. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud ni de trop froid pour lui ; et si je te disais le nom de toutes celles qu’il a épousées en divers lieux, ce serait un chapitre à durer jusques au soir. Tu demeures surpris et changes de couleur à ce discours ; ce n’est là qu’une ébauche du personnage, et pour en achever le portrait, il faudrait bien d’autres coups de pinceau. Suffit qu’il faut que le courroux du Ciel l’accable quelque jour ; qu’il me vaudrait bien mieux d’être au diable que d’être à lui, et qu’il me fait voir tant d’horreurs, que je souhaiterais qu’il fût déjà je ne sais où. Mais un grand seigneur méchant homme est une terrible chose ; il faut que je lui sois fidèle, en dépit que j’en aie : la crainte en moi fait l’office du zèle, bride mes sentiments, et me réduit d’applaudir bien souvent à ce que mon âme déteste. Le voilà qui vient se promener dans ce palais : séparons-nous.
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Le Mariage : Un Contrat Sans Valeur pour Dom Juan
Dans la perspective de mettre en valeur la tension dramatique de cette tirade qui incite le spectateur ou lecteur à s’interroger sur l’identité fascinante de Dom Juan, nous insisterons sur la dimension caricaturale et comico-dramatique du portrait de Dom Juan, jeune noble libertin. Dans cette tirade, Sganarelle dépeint son maître à Gusman et en même temps au public selon le principe de la double énonciation. La manière de s’exprimer de Sganarelle correspond à son statut de valet. Il s’agit d’un langage fleuri qui accentue le grotesque et le ridicule.
Sganarelle multiplie les métaphores : « un enragé, un chien, un diable, un Turc, un hérétique … ». On se rend compte que le portrait repose sur des généralités vagues (« tout ce que nous croyons », « un chapitre à durer jusqu’au soir », « bien d’autres coups de pinceau », « qu’il fut déjà je ne sais où »). La phrase « tout ce que nous croyons » invite le spectateur à penser que Dom Juan est un homme libre, sans préjugés. A cette dimension comique s’ajoute une dimension dramatique dans le sens où Dom Juan apparaît sous des traits inquiétants susceptibles d’interpeller le spectateur et le lecteur. En effet, Dom Juan se moque des sacrements de l’Eglise, trompe pour séduire, manque à la parole donnée. On a affaire à l’amorce d’une véritable tension dramatique.
Pour lui, le mariage n’est qu’un contrat : « Un mariage ne lui coûte rien à contracter ». Adorateur du multiple, il rejette l’Un et désacralise le divin. Sa description est ainsi marquée par la négation, qu’elle soit grammaticale («ne croit ni Ciel, ni Enfer, ni loup-garou ») ou sémantique (« ferme l’oreille à toutes les remontrances qu’on lui peut faire, et traite de billevesées tout ce que nous croyons » ).
Dom Juan : Un Libertin en Quête de Liberté Totale
Sganarelle présente son maître comme un libertin (le mot n’est pas prononcé) libre penseur sans respect pour les croyances et jouisseur qui ne pense qu’à son plaisir. C’est un personnage condamnable et séduisant : c’est un « gentilhomme », « grand seigneur méchant homme » ou comme dit Gusman « un homme de qualité » qui accomplit « une action si lâche ». En réalité, sa noblesse est au service non pas de l’honneur mais de l’accomplissement de tâches moralement répréhensibles.
Le thème du libertinage est évoqué. Sganarelle fait comprendre que son maître aime "attraper les belles". La scène présente les valets discutant de leurs maîtres respectifs, et cela permet d'aborder le thème des relations sociales et des différences sociales qui va être aussi central dans la pièce. Le portrait que Sganarelle fait de son maître n'est guère positif. Il le présente d'abord comme un libertin qui ne respecte pas le mariage : "épouseur à toutes mains". Les conventions sociales sont remises en cause. En effet, Dom Juan est prêt à séduire n'importe quelle femme, qu'importe son statut, ce qui est souligné par la gradation "dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne".
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Dom Juan n'est pas simplement un séducteur, mais quelqu'un qui teste toutes les limites. Il veut atteindre la liberté totale. Il ne transgresse pas uniquement les lois morales. Sganarelle évoque l'athéisme de son maître : "qui ferme l'oreille à toutes les remontrances". Il l'accuse en effet de ne pas avoir la foi : "qui ne croit ni Ciel, ni Enfer, ni loup-garou" Le comique paraît notamment quand Sganarelle associe la religion chrétienne à des superstitions et des croyances populaires, s'étonnant que son maître ne croie même pas au "loup-garou". Le champ lexical de l'impiété est très présent : "diable", "turc", "hérétique", "ni saint ni dieu", "ni ciel". Cette énumération renforce le caractère impie de Dom Juan. Sganarelle utilise une expression hyperbolique : "le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté".
Le champ lexical religieux (« Ciel », « enfer », « diable », « bête ») donne une dimension théologique à cette présentation de Dom Juan. Le personnage de Dom Juan est donc fascinant et inquiétant. Même lorsqu’il est absent de scène, on ne parle que de lui. Cette omniprésence du personnage fait qu’il hante la scène comme un personnage fantomatique, une impression confirmée par son arrivée nonchalante : « Le voilà qui vient se promener dans ce palais ».
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