La Bretagne, terre de traditions et d'innovation, a su se forger une place de choix dans l'histoire des télécommunications françaises et mondiales. D'une situation de départ modeste à la fin des années 50, la région a connu un essor remarquable pour devenir, trente ans plus tard, un acteur incontournable du secteur de l'électronique et du numérique. Cet article explore les étapes clés de cette transformation, les figures emblématiques qui l'ont portée, et les défis auxquels la Bretagne a dû faire face pour s'imposer comme une région d'excellence dans le domaine des télécoms.

Les Prémices d'une Vocation Électronique

À la fin des années 1950, la Bretagne était loin d'être un centre névralgique de l'électronique. Pourtant, des initiatives audacieuses et des personnalités visionnaires allaient semer les graines d'une future révolution technologique. Parmi ces pionniers, deux figures se distinguent particulièrement : Pierre Marzin et René Pleven.

Pierre Marzin, polytechnicien et ingénieur des PTT, a joué un rôle déterminant dans la décentralisation du Centre National d'Études des Télécommunications (CNET) à Lannion. En 1954, il avait déjà alerté sur le « retard de la télévision en Bretagne ».

René Pleven, homme politique breton de premier plan, a soutenu activement le projet de Marzin. Son expérience dans le groupe anglo-américain Automatic Electric dans les années 30, ainsi que son engagement dans la Résistance et ses fonctions ministérielles sous la IVe République, lui conféraient une influence considérable.

La rencontre de ces deux Bretons à Paris, juste après la guerre, a été le point de départ d'une collaboration fructueuse. En 1958, le gouvernement acceptait le projet de décentralisation du CNET à Lannion, grâce au soutien de Pleven.

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En 1962, la Commission Permanente de l'Électronique du Plan (COPEP) définissait la « vocation électronique » de la Bretagne, officialisant ainsi l'ambition de la région dans ce domaine.

Le Radôme de Pleumeur-Bodou : Un Coup de Maître Médiatique

L'un des moments les plus marquants de cette période fut sans conteste la réalisation du Radôme de Pleumeur-Bodou. Pierre Marzin réussit à obtenir la contribution des prestigieux Bell Laboratories américains pour ce projet ambitieux.

Dans la nuit du 11 juillet 1962, le Radôme captait les premières images de télévision en direct en provenance des États-Unis, un événement retentissant qui propulsa la Bretagne sur la scène internationale. Cet exploit technologique et médiatique contribua grandement à asseoir la crédibilité de la région dans le domaine des télécommunications.

Le Projet PLATON et l'Essor du Numérique à Lannion

Au début des années 60, Pierre Marzin décida de lancer le CNET Lannion sur la voie du numérique, avec le projet de Prototype Lannionnais d'Autocommutateur Téléphonique à Organisation Numérique (PLATON). Cette initiative audacieuse allait faire de Lannion un centre d'excellence dans le domaine de la commutation téléphonique numérique.

Le projet PLATON a marqué une étape cruciale dans le développement des télécommunications en Bretagne, en ouvrant la voie à de nouvelles technologies et en stimulant l'innovation.

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La Naissance du Pôle Rennais et le "Triangle de l'Électronique"

Si Lannion s'imposait comme un pôle d'excellence dans le domaine des télécommunications, Rennes, la capitale bretonne, ne restait pas inactive. Dès le début des années 60, des voix s'élevaient pour réclamer l'implantation d'une antenne du CNET à Rennes.

En octobre 1960, Jean-François Gravier, auteur de "Paris et le désert français", soulignait l'importance d'implanter une seconde annexe du CNET dans la capitale bretonne.

Cependant, c'est le Centre Électronique de l'Armement (CELAR) et une usine Fairchild, troisième fabricant mondial de transistors à l'époque, qui s'installèrent en premier à Rennes. Malgré cela, l'implantation de l'usine Fairchild fut perçue comme une source d'emplois peu qualifiés pour les jeunes bretonnes, et son implantation au cœur du nouveau quartier du Blosne, loin du pôle scientifique, fut une erreur d'urbanisme.

L'acte fondateur du pôle scientifique de Rennes fut le Comité Interministériel d'Aménagement du Territoire (CIAT) de décembre 1967, qui prévoyait l'installation d'Écoles d'ingénieurs et la création d'un nouvel établissement du CNET.

L'émergence du pôle rennais et du pôle brestois, aux côtés du pôle trégorrois, traduisait une inflexion de la politique d'aménagement du territoire en Bretagne. Le concept de "triangle de l'électronique", avec Rennes comme tête de réseau, s'imposa alors.

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Les Pionniers Rennais de la Radio

Il est important de souligner que la Bretagne et Rennes ne partaient pas de zéro dans le domaine de l'électronique. Dès le début du XXe siècle, trois Bretons s'étaient illustrés dans la radio, après avoir étudié à la Faculté des Sciences de Rennes : Camille Tissot, René Mesny et William Loth.

Camille Tissot, originaire de Brest, réalisa une première transmission radio en rade de Brest en 1898, peu de temps après les premiers essais de Marconi. Il soutint en 1905 à la Sorbonne la première thèse française sur les antennes radio.

René Mesny, également brestois, fut formé à l'École Navale et devint professeur dans cette même école après avoir obtenu sa licence à Rennes.

William Loth, rennais, fonda en région parisienne la société SIPL, spécialisée dans le guidage radioélectrique des avions.

Ces pionniers de la radio ont contribué à créer un terreau favorable au développement des télécommunications en Bretagne.

L'Impulsion de René Pleven et du CELIB

En 1969, René Pleven, de nouveau ministre, et le Comité d'Études et de Liaison des Intérêts Bretons (CELIB) jouèrent un rôle déterminant dans l'accélération du développement de l'électronique en Bretagne. S'appuyant sur les colères bretonnes, notamment l'insurrection des paysans autour de Morlaix et le mouvement de Mai 68, ils obtinrent de Georges Pompidou la décentralisation de l'École Nationale Supérieure des Télécommunications (ENST) et de Supélec.

Cette décision, annoncée en "une" de Ouest-France, marqua une victoire importante pour la Bretagne, malgré les résistances des lobbys parisiens. Cependant, le projet d'École des Télécoms en Bretagne mit dix ans à se concrétiser, et finalement à Brest.

Supélec, de son côté, était à l'étroit dans ses locaux de Malakoff. Certains plaidèrent pour son transfert complet en Bretagne, malgré la fronde d'étudiants qui jouaient la dérision avec des chapeaux bretons et de la musique.

La Création du CCETT : Une Passerelle entre Télécoms et Télévision

L'idée d'un nouvel établissement du CNET à Rennes fit consensus à la Direction Générale des Télécommunications. En 1969, un projet émergea, celui d'établir une passerelle entre les services techniques de la télévision et ceux des PTT : le Centre Commun d'Études de Télévision et Télécommunications (CCETT).

Pierre Marzin, qui s'était intéressé à la télévision dans les années 30 et lors du succès de Pleumeur-Bodou, soutint ce projet de laboratoire commun. Le CCETT bénéficia des arrivées volontaires de l'équipe TDF de télévision numérique et de l'équipe RCP du CNET Issy-les-Moulineaux, ce qui permit notamment de jeter les bases du projet Transpac dès 1975.

La mixité des équipes, composées de chercheurs venant de l'audiovisuel et des télécommunications, s'avéra stimulante, malgré les différences de formation professionnelle, de culture et de statut.

Supélec aux Buttes de Coësmes

En 1971, la Délégation à l'Aménagement du Territoire et à l'Action Régionale (DATAR), pour faciliter l'implantation du CCETT et de Supélec, exigea des collectivités locales (le district) une mise à disposition gratuite de terrains aménagés. L'objectif était d'éviter l'éparpillement en cours et de concentrer la recherche et l'industrie à emplois qualifiés sur un même territoire.

Supélec fut le premier occupant de cette zone, située aux Buttes de Coësmes, sur les hauteurs dominant les "Longchamps". L'école mit en place des options d'électronique, de systèmes automatisés et d'informatique, développa des relations avec le CELAR et les établissements d'enseignement supérieur de Rennes, et fut rejointe, dans un proche voisinage, par l'École Supérieure d'Électronique de l'Armée de Terre (ESEAT) dès 1972.

L'Implantation de l'IRIA à Rennes

Dans le courant des années 70, l'image de Rennes et de la Bretagne s'améliora. Le numérique à Lannion devint une réussite, avec la numérisation du réseau téléphonique trégorrois en 1972, une première mondiale consacrée internationalement lors de la conférence scientifique d'Atlanta en 1977.

C'est dans ce contexte que l'Institut de Recherche en Informatique et Automatique (IRIA) décida de s'implanter à Rennes. Le choix de Rennes fut jugé favorable en raison de la présence du CELAR, du CCETT, de Supélec à Rennes, et de la proximité du CNET à Lannion.

L'Institut de Recherche en Informatique et Systèmes Aléatoires (IRISA) est fondé en 1975. Michel Méthivier, universitaire reconnu et fortement motivé, en est le premier directeur. Les chercheurs Jean-Pierre Verjus et Laurent Trilling, attirés à Rennes, lancent les projets de recherche du nouvel Institut.

La Naissance de Rennes Atalante

La période Pompidou, de 1969 à 1974, fut faste pour l'électronique bretonne, qui tripla ses emplois pour atteindre 15 000 emplois. Cependant, les années suivantes furent moins faciles.

En 1978, le préfet de Rennes se montra alarmiste quant à la concrétisation de la deuxième phase du développement du CCETT à Cesson. Le CCETT s'installa finalement en 1983 à proximité de Supélec, comme d'ailleurs Transpac.

C'est à ce moment-là que la Technopole Rennes Atalante fut fondée, sur le modèle de Grenoble. Sa gestation fut longue, mais le choix initial des Buttes de Coësmes fut le bon choix pour former ce qui s'appelle Atalante-Beaulieu.

L'aventure s'est poursuivie avec le développement de Rnis, Atm et réseaux optiques à Lannion, Minitel, Transpac et télévision numérique à Rennes, et turbocodes à Brest. Dans les années 80, la Région Bretagne devint la « région d'excellence » du numérique en France.

Le Radôme de Pleumeur-Bodou : Un Symbole de l'Innovation Bretonne

Le 11 juillet 1962, à 0 h 47, la première transmission télévisée via satellite était opérée entre la France et les États-Unis. Pleumeur-Bodou, avec son Radôme, devenait le symbole de cette prouesse technologique.

Le choix de Pleumeur-Bodou s'était porté pour des raisons politiques, mais aussi topographiques. Le Radôme français avait son double de l'autre côté de l'Atlantique, à Andover, dans l'État du Maine. C'est grâce à ces deux antennes que la magie opéra, captant le signal du satellite Telstar 1.

Après cette première mondiale, PB1 continua de transmettre des images du monde entier jusqu'en 1985. Depuis 1992, date de l'ouverture de la Cité des Télécoms, musée dédié à l'histoire des télécommunications, l'antenne et son abri en sont l'attraction phare.

Pierre Marzin : Un Acteur Central du Développement des Télécoms en Bretagne

Pierre Marzin est sans conteste l'une des figures clés du développement des télécommunications en Bretagne. Son rôle de directeur du CNET et son engagement en faveur de la décentralisation ont été déterminants.

En 1955, le Comité de décentralisation s'intéressait au transfert de services et d'établissements techniques ou scientifiques de la capitale vers la province, et étudiait le cas du CNET. Pierre Marzin, originaire de Lannion, appuya naturellement la proposition de délocalisation du site du CNET d'Issy-les-Moulineaux vers la Bretagne.

Il bénéficia du soutien de René Pléven, lui aussi originaire de Bretagne et président du Conseil des ministres. Ensemble, ils firent le constat que le développement de la France ne pouvait s'opérer sans celui de la téléphonie.

L'inauguration du CNET à Lannion en 1963 par Jacques Marette, ministre des Postes, Télégraphes et Téléphones (PTT), et l'installation simultanée du Centre de Télécommunications Spatiales à Pleumeur-Bodou, marquèrent une étape importante dans l'histoire des télécommunications en Bretagne.

Lannion : Un Terrain Propice aux Expérimentations

Lannion était un endroit parfait pour expérimenter, grâce à son éloignement de Paris, qui permettait aux équipes de "monter en puissance dans de meilleures conditions". Le Radôme, construit à Pleumeur-Bodou, en est l'illustration la plus emblématique.

L'installation des télécoms à Lannion a bénéficié d'un ensemble de conditions locales favorables, notamment la disponibilité de terres agricoles peu coûteuses et la proximité de l'aéroport, construit par les Allemands durant la Seconde Guerre mondiale.

Le développement de la ville se fit en un temps record, avec la création du "Grand Lannion" en 1961 et le développement de ses infrastructures. Lannion devint ainsi le pionnier dans le développement des premières industries d'électronique.

L'Emploi et la Formation : Des Atouts Majeurs

La main-d'œuvre fut l'un des atouts phares de l'installation des télécoms à Lannion. Les jeunes trégorrois quittèrent les communes rurales environnantes pour être embauchés dans les nouvelles usines.

Les postes à pourvoir dans les ateliers ne nécessitaient pas de formations particulières. La ville continua à s'étendre et à s'équiper, avec de nouveaux collèges, lycées et lotissements.

La Collection Historique des Télécommunications : Un Patrimoine à Préserver

La Collection Historique des Télécommunications (CHT) a été créée dans les années 70 par un groupe de techniciens et d'ingénieurs du CNET, conscients qu'un monde technique allait à jamais disparaître. Son but était de collecter les matériels anciens ou actuels qui caractérisent les différentes étapes du développement des techniques de télécommunication, ainsi que les documentations s'y rapportant.

Depuis sa création, la CHT a collecté plus de 10 000 objets techniques, témoins de l'histoire des télécommunications. Elle a également joué un rôle majeur de conservatoire technique en sauvegardant des installations inhérentes aux réseaux et aux infrastructures.

La Cité des Télécoms à Pleumeur-Bodou, qui accueille désormais la Collection Historique des Télécommunications, renforce sa vocation de rendre accessible au plus grand nombre l'univers des télécommunications dans toute sa diversité.

La Cité des Télécoms : Un Lieu de Mémoire et de Découverte

Construite sur le site des premières transmissions internationales, à Pleumeur-Bodou, la Cité des Télécoms regroupe le Radôme, classé Monument historique et labellisé « Patrimoine du XXe siècle », et un vaste centre d'exposition de 3000 m².

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