Introduction

L'article explore les liens symboliques entre le brame du cerf et le cycle menstruel humain, en s'appuyant sur des œuvres littéraires et des analyses anthropologiques. Le sang, élément primordial lié à la vie et à la mort, est au cœur de cette comparaison, particulièrement dans sa relation avec la féminité, la fertilité et le sacré.

Le Sang : Vecteur de Vie et de Mort

Le sang est souvent assimilé à l’un des éléments primordiaux, indispensables à l’existence même du monde, comme l’air ou le feu. Il est « universellement considéré comme le véhicule de la vie. Selon divers mythes, le sang donne naissance aux plantes et même aux métaux ». On compare, en effet, de façon récurrente, la sève des arbres à du sang: c’est, avec l’eau, le liquide vital, celui de la naissance et de la mort. La femme, plus que l’homme, est marquée du signe du sang, non seulement par sa soumission au cycle menstruel qui l’ensanglante avec régularité, mais aussi par le fait qu’elle nourrit de son sang l’enfant qui se développe en elle. En outre, en donnant la vie, par l’eau et le sang, en projetant l’être dans le temps de l’existence, elle lui apporte aussi, forcément, la mort.

Le Mythe du Minotaure : Un Exemple Littéraire

Dans Minos et Pasiphaé, ce sont bien les femmes qui font le lien entre la vie et la mort, qui les provoquent et les recherchent. André Suarès a repris à sa manière, et de façon très personnelle, presque tous les éléments du mythe. En conséquence, Pasiphaé est le premier personnage féminin qui apparaît dans la pièce. Dès le début, elle resplendit, en digne fille du dieu soleil. « Elle est toute vermeille, pareille à un grand œillet couleur d’aurore. Sa robe de soie arachnéenne, d’un bleu tendre et changeant, s’avive dans le transparent tissu de rubans, traînées de pourpre ». Notons que les couleurs du ciel dont elle se pare sont étrangement mêlées à celles du sang: vermeil et pourpre, qui seront privilégiées sur sa seconde robe, celle qu’elle portera à la fin du drame: « Pasiphaé, en robe de soie transparente, dorée, vermeille, lamée de fils pourpres… ». Si la première rappelle l’aurore aux doigts de rose, la seconde évoque l’avènement d’un crépuscule sanglant, et donc le paroxysme du drame.

Le rouge et le sang ont une symbolique très proche: ce dernier « symbolise toutes les valeurs solidaires du feu, de la chaleur et de la vie qui s’apparentent au soleil ». Pasiphaé est donc présentée, dès sa première apparition, comme une femme ardente et passionnée, malheureuse épouse de Minos, juge et roi, distant et austère.D’après les recherches archéologiques, on suppose à présent « qu’avant d’être le scandaleux produit d’un adultère bestial, le Minotaure a pendant des siècles été Dieu ». Pasiphaé aurait sans doute été une prêtresse, au même titre qu’Ariane ou Phèdre.

La Tradition Crétoise et le Rôle de Pasiphaé

La tradition crétoise s’oppose ainsi à la tradition grecque et, apparemment, c’est la première version qui a retenu l’attention de Suarès. Il est néanmoins intéressant d’observer que pour présenter les deux époux, l’auteur a adopté en même temps ces deux points de vue antinomiques: Minos est vu par les Grecs, c’est l’ennemi, froid et dur, le souverain tout-puissant; Pasiphaé, en revanche, n’est pas une héroïne grecque, elle est crétoise. L’histoire de Thésée, du Minotaure et du Labyrinthe est certainement l’écho d’un mythe antique, crétois. Mais il est parvenu jusqu’à nous par l’intermédiaire d’œuvres littéraires grecques, et l’on ne possède pas de véritable texte fondateur. Et c’est justement le fait que ce mythe soit resté si vague et si imprécis qui a permis des développements originaux au cours des siècles, le peu de détails fournis par les sources laissant la voie libre à toute fantaisie et à toute créativité. L’originalité de la pièce de Suarès se fonde, en partie, sur le fait que l’auteur fait cohabiter les deux traditions, grecque et crétoise, et les entremêle pour former un écheveau de désirs et de fureurs qui se révélera plus complexe et plus irrémédiable que le labyrinthe construit par Dédale.

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Minos et le Taureau Divin

Dans la pièce que nous étudions ici, c’est bien le roi de Crète, si froid, si maître de lui-même, qui provoque l’arrivée sur l’île du taureau divin, par pur calcul politique. Il est d’ailleurs le premier à être fasciné par l’animal: « Il est, lui, le taureau fait homme, ou l’homme fait taureau. Il vient du Zodiaque. Il est armé ». En employant une expression imitée de celles qui sont utilisées pour qualifier le Christ: Dieu fait homme, l’auteur permet à Minos d’insister sur le fait que l’animal est bien l’incarnation de la divinité. Sa présence est la preuve que le pouvoir royal s’appuie sur la volonté des dieux. Dès le début, l’animal est destiné à être sacrifié. Minos considère le grand prêtre comme « le Sacrificateur, [son] boucher sacré » et, plus loin, Pasiphaé pressent l’holocauste en apercevant le « reflet du couteau sanglant du crépuscule ». Une fois le taureau divin mis à mort, ce sera le tour de son fils, le Minotaure, obscur objet du désir de Phèdre: « Que Thésée égorge le monstre, je l’aiderai s’il faut ». Comment ne pas mettre en relation l’aspect cérémoniel de l’immolation du Minotaure de la légende - et ici des deux Toro - avec celui qui se pratiquait dans les religions du taureau, notamment dans celle de Mithra?

Le Taureau : Symbole de Fertilité et de Puissance

Cette vénération antique se retrouve dans Minos et Pasiphaé, lorsque la reine invoque l’animal sous les traits de nombreuses divinités d’origines différentes: « Taureau, on t’appelle Mithra […] Taureau, on te nomme Baal, syllabe noire […] Toro, tu es le fils de l’Hespérie, le père des Ibères, qui sont aussi les fils d’Héber, le sable élu de Dieu. Et le soleil se couche dans le glaïeul de ton ventre. Que le veau de métal tienne tête au Sinaï: jusqu’à ce que la foudre de l’Éternel le mette en cendres: jusque là, l’Éternel t’a livré le monde ». Le taureau est un dieu chthonien, lié au culte de la Terre-mère et au cycle lunaire de la fécondité. Animal emblématique, il symbolise la fécondité, la force créatrice, la puissance du mâle reproducteur dont la semence fertilise la terre. C’est le rappel de l’adoration dont il est l’objet un peu partout dans le monde civilisé antique qui sert de point de départ à Pasiphaé pour justifier et revendiquer sa passion. Qu’il soit Mithra, Baal ou Toro, pour elle, il est avant tout le mâle, le désir ardent dans sa chair brûlante. L’acte sexuel est le seul don de soi digne de rendre hommage à ce que l’animal possède de fougue et de splendeur.

Exaltation et Divinisation du Minotaure

L’exaltation de la beauté du Minotaure va de pair avec sa divinisation. Son caractère hybride renforce cet état de fait car il allie la majesté du dieu, le charme de l’homme et la puissance de l’animal. Les trois natures se retrouvent exaltées dans Minos et Pasiphaé, où le Minotaure est à la fois puissance et beauté. Contrairement à la tradition, il s’agit d’un taureau à tête d’homme et non pas du contraire. Animai divin et Minotaure - le père et le fils - se confondent totalement car la métamorphose de l’un annonce la double nature de l’autre. Son éclat est tel que l’univers entier le chante, et qu’il emplit le monde d’un désir d’amour irrépressible. Il est l’union du ciel et de la terre, l’élément fécondant par excellence, le garant d’une fertilité sans fin. Voilà pourquoi, pour la reine, la beauté de son amant ne peut que se confondre avec sa sensualité.

Le Rouge, Couleur de Vie et de Passion

La couleur rouge domine cette description: de feu et de sang, le taureau représente la vie tout entière. Il symbolise le soleil, élément mâle qui féconde la terre, élément femelle, et, pour la jeune femme, la fécondité se trouve moins dans le sperme que dans le sang. Pour la reine, tout, chez son amant, est digne de la plus intense adoration. C’est pourquoi la passion dévorante qu’elle éprouve se situe à tous les niveaux de son évocation. À travers l’image de l’acte sexuel, s’opère une répartition entre l’élément liquide - sueur, bave, écume… - qui pour elle représente le sang vivificateur, et l’élément solide - les attributs dressés du mâle - qui symbolise le feu de l’astre triomphant. Dans ce contexte, s’unir au taureau divin, c’est participer d’une cérémonie astrale et immémoriale où la femme, être de sang, trouve naturellement la place qui lui revient. Peu importe le sang versé dans la violence de l’accouplement, la femme offre elle aussi son sang à la course des astres, au mouvement de l’univers. En réalité, ce n’est pas seulement la divinité solaire qu’elle adore mais surtout le feu sombre qui bouillonne dans tout son être.

La Quête de Transcendance de Pasiphaé

À l’intérieur du drame, Pasiphaé revendique très vite son droit d’être « …la femme entre les femmes, la bête née de la bête et promise à la bête, celle qui désire éternellement, celle qui veut mourir de plaisir et qui en désespère, celle qui veut concevoir un fils de la force, un fils du dieu fort, celle qui ne jouit jamais d’être féconde que si elle est fécondée par un dieu ou un titan ». Elle recherche la transcendance à travers cette exaltation éperdue qui lui permet de défier tous les interdits. En effet, emportée par sa folie, elle concevra le Minotaure, fruit de ses amours avec l'animal.

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