Bernard Lavilliers, né Bernard Oulion le 7 octobre 1946 à Saint-Étienne, est un artiste français emblématique dont la carrière s'étend sur plusieurs décennies. Son parcours est marqué par un engagement social profond, une soif insatiable de voyages et une exploration musicale éclectique. Il est un chanteur engagé, un baroudeur, qui depuis les années 1970 se veut être un témoin particulier des douleurs et des maux du monde.
Une Enfance Stéphanoise et l'Éveil à la Culture
Bernard Lavilliers grandit dans une famille modeste à Saint-Étienne, ville industrielle au décor fait d’usines, de cheminées et d’ouvriers. Son père, ancien résistant et fervent militant de la CGT, travaille à la Manufacture d’Armes de Saint-Étienne, après y avoir été ouvrier. Sa mère est assistante sociale. La culture occupe une place importante dans leur foyer : sa mère joue du piano et affectionne Les Fleurs du Mal de Charles Baudelaire, tandis que son père apprécie la musique cubaine, le jazz et la chanson. Il grandit et se laisse inspirer par cette ville industrielle. Certaines de ses chansons en seront marquées comme Fensch Vallée aux Mains d’Or.
Son enfance est bercée par la musique et la littérature, mais aussi marquée par des problèmes de santé. Il est victime d'une congestion pulmonaire et part vivre à la campagne, où il acquiert le goût du sport. De retour à Saint-Étienne en 1958, il habite dans un HLM et côtoie de petits délinquants. Il pratique la boxe. Sur ses années d’adolescence il dit : « À cette époque de ma vie, je me cherchais : je ne savais pas si je serais gangster, boxeur ou poète… » Il a dit aussi : "La peur a toujours été le chantage du pouvoir".
De l'Usine aux Cabarets : Les Premiers Pas d'un Artiste Engagé
Il arrête très tôt ses études et apprend le métier de tourneur sur métaux dans l'usine où travaille son père en 1962, où il passe un contrat avec son père. Il gagne ainsi sa vie jusqu'en 1965 comme ouvrier P3. Durant cette période, il écrit ses premières chansons et organise de petits concerts à Saint-Etienne et dans la région, avec peu de moyens. Parallèlement, il lit Arthur Rimbaud, découvre Blaise Cendrars, le chansonnier anarchiste Gaston Couté, gratte la guitare et commence à écrire des chansons d'amour et de révolte. C'est à la même époque qu'il adhère au Parti communiste. Résolu à ne pas suivre le modèle paternel, il fuit l’usine et Saint Etienne et s’embarque pour le Brésil, qu'il croit être un nouvel Eldorado.
À dix-neuf ans, Bernard Lavilliers fait un premier voyage et passe un an et demi au Brésil à conduire des semi-remorques entre Belém et São Paulo. Débarquant à Rio, il essaie sans succès de devenir docker. Puis il fait cap au Nord : Salvador de Bahia, puis Belém, où il est engagé comme chauffeur de camion. C'est l'aventure de l'Amazonie : chaleur, insécurité des routes et vétusté des camions … un épisode mouvementé de sa vie. C'est pour lui une expérience initiatique mais aussi artistique, la musique brésilienne ayant été par la suite une de ses principales sources d'inspiration. Après cette année et demie au Brésil, il rentre en France via les Caraïbes, l'Amérique centrale et l'Amérique du Nord.
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De retour en France, et après une période d'emprisonnement dans la forteresse de Metz pour avoir refusé d'effectuer son service militaire, il commence à se produire dans les cabarets, notamment celui de la Contrescarpe à Paris. Loin des discours tenus à l'Université parisienne de la Sorbonne, membre du Parti communiste depuis 1963, il chante dans les usines lyonnaises occupées pendant les événements de Mai-68, quelques mois seulement après avoir enregistré un premier album, qui passe inaperçu. Au début des années 1970, il écume, souvent seul avec sa guitare, MJC et cafés-théâtres, notamment à Bordeaux et à Metz, non loin de vallée de la Fensch et de ses sidérurgistes en lutte qu'il chantera plus tard.
L'Ascension Musicale : Entre Rock, World Music et Textes Engagés
Ce n'est qu'en 1975 que Bernard Lavilliers devient connu du grand public avec l'album Le Stéphanois (et son tube « San Salvador ») où il pose les bases de son style musical : un mélange de rythmes sud-américains, de rock'n'roll électrique et de chanson française poétique, le tout servi par une voix chaude et grave. Sa musique inspirée de l’Amérique latine séduit le public, et la chanson San Salvador issue de l’album Le Stéphanois contribue à lui donner une image de chanteur-voyageur. L'année suivante, il rejoint l'écurie d'Eddy Barclay et le directeur artistique Richard Marsan, ami de Léo Ferré. Le chanteur enregistre successivement Les Barbares (1975) et Quinzième Round (1976), et réunit autour de lui une équipe de solides musiciens (François Bréant aux claviers, Pascal Arroyo à la basse, Dominique Mahut aux percussions et J.-P. « Hector » Drand à la guitare) qui l'accompagneront des années durant. En 1976, l’album Barbares lui permet de lancer définitivement sa carrière.
Dès lors, la pente de Bernard Lavilliers est ascendante. Il use de toutes les musiques disponibles à la surface de la planète pour dire les bas-fonds, la misère, la colère, la drogue, la violence, l’alcool, la fatalité sociale, le combat contre le monde tel qu’il est, les bonheurs de la fraternité et de la musique. Il commence à aligner les succès - La Danseuse du Sud, Big Brother, Fortaleza, Attention fragile, La Salsa, Stand the Ghetto, Pigalle la blanche, Idées noires en duo avec Nicoletta, Noir et blanc qui marque son entrée au Top 50, Petit, On the Road Again, Faits divers… Ses fans le suivent dans son exploration de l’humaine diversité et des espoirs d’un monde meilleur.
Un Artiste Voyageur et Engagé : Témoin des Maux du Monde
Un rebelle au grand cœur qui erre depuis l'âge de dix-neuf ans à travers le monde (Brésil, New York, Jamaïque, Sénégal, Congo), Bernard Lavilliers s’imprègne des lieux et du peuple. Son père spirituel, Jacques Prévert. Il se voit en « chanteur de barrio, chroniqueur de l'instant présent, qui écrit à Saigon une chanson sur Saigon ». Ainsi, il aura fait voyager des millions de francophones dans des jungles où le pire fauve est un humain, leur aura fait rencontrer des filles vénéneuses dans des hôtels de l’autre bout du monde et leur aura même fait visiter des antipodes au ras du Périphérique parisien ou dans des parkings de sous-préfecture… Depuis des décennies, il est professeur d’ailleurs, avec son reggae, sa salsa, sa morna, ses effluves musicales « de Sud-Amérique » (comme il dit) et ses échappées rock, mais aussi avec de grands orchestres, d’immenses simplicités, des mots nus posés sur une guitare.
Rimbaud, Apollinaire et Michaux. Cet artiste aime le combat, la boxe, la guérilla artistique. Chaque album est un désir, un virage, une aventure - et bien souvent des voyages, des risques, des fièvres. Il pratique le défi, le plongeon. Cela lui suscite des gestes musicaux imprévisibles, comme avec les beaux voyages de 1979 pour l’enregistrement itinérant de l’album O Gringo. D’abord des semaines d’incertitude à Kingston à la recherche de bons musiciens de reggae. Puis New York : « J’ai appris à danser la salsa avec des filles dans les clubs de l'East Side, archi mal fréquentés à l'époque. Il fallait en plus que j'écrive, que j'enregistre, pour ne pas faire que le touriste. Louer le studio, Ray Barretto aux congas, Tito Puente aux timbales : il faut casquer et - trois, quatre ! - il faut chanter, aussi. »
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Comme une note tenue, également, son attachement à Léo Ferré et à son verbe incandescent. Ils se sont finalement rencontrés en 1976 pour une tournée d’été avec les groupes Gong et Magma. Les deux hommes parlent d’Arthur Rimbaud, Guillaume Apollinaire et Henri Michaux, se lient d’amitié. En 1992, quand Bernard Lavilliers chante sur la grande scène de la fête de L’Humanité, il invite le vieux lion libertaire, qui clame Est-ce ainsi que les hommes vivent ? et Les Anarchistes - ce sera la dernière apparition publique de Ferré. Plusieurs fois, Lavilliers enregistrera des œuvres de son inspirateur d’enfance, dont le long texte-manifeste Préface, bréviaire de vie et de rage : « Nous sommes au bord du vide, ficelés dans nos paquets de viande, à regarder passer les révolutions. Le vers doit faire l'amour dans la tête des populations. A l'école de la poésie, on n'apprend pas : on se bat ! »
Dans les années 90 qui voient l'Europe se passionner pour la world music, Bernard Lavilliers compte parmi les artistes qui rappellent que, derrière la délectation exotique, il y a des humains qui luttent. Il rend aux rythmes tropicaux leur valeur initiale, qu'ils soient nés comme chants de lutte ou comme remède contre la dépression. Dans ses chansons comme dans ses interviews ou les paroles qu'il prononce sur scène, il fait le lien entre la crise ici et l'exploitation là-bas, entre le garimpeiro brésilien et l'ouvrier européen, entre le dictateur lointain et le banquier occidental - une initiation citoyenne et engagée à la mondialisation. C’est lors d’une discussion avec François Mitterrand en 1988 que l'artiste se définit ainsi : " il chante des causes perdues sur des musiques tropicales " !
Continuer à Évoluer : Maturité et Richesse Musicale
Mais il sait aussi que le temps passe. Le rocker passionné de bodybuilding, le globe-trotter crédible quand il parle de couteaux sortis et de flics dangereux sait qu’il lui faudra un jour être quelqu'un d’autre qu’un mythe. Ses années 2000 sont celles d’une maturité avouée sans cassure de rythme. Ainsi, par exemple, Bernard Lavilliers sort en 2008 l’album Samedi soir à Beyrouth, dont l’écriture a commencé deux ans plus tôt, un soir d’émeutes intégristes dans la capitale libanaise. De croquis en drames, il montre des images fugitives du grand fracas du monde - le Brésil, des burqas, le port de la Joliette, des mercenaires, des femmes mystérieuses… Dans cette géopolitique de l’émotion surgissent çà et là les dégâts de la mondialisation ou le « travailler plus », les identités sans territoire et la vieille cavale des marins…
Le voyageur des musiques crée des itinéraires inédits, comme d’enregistrer à Kingston ses rythmiques, avant de transporter les bandes à Memphis pour y poser cuivres et cordes soul. L’homme est parfaitement conscient de ce que la durée de sa carrière exige de lui qu’il sache poursuivre l’aventure sans mimer un bon vieux temps des révoltes et des dangers, sans se contrefaire lui-même pour poursuivre le « Nanard » originel. Peu à peu, sa voix devient plus grave et, pour mieux la servir, ses arrangements moins spectaculaires. Il alterne les aventures méditatives et les grands fracas, eux-mêmes plus espacés. Aussi Lavilliers accomplit-il la performance - très rare pour chaque génération - de continuer à enrichir son best of à chaque album, sans que jamais celui-ci ne mette en danger ses nouvelles chansons.
Depuis son premier album Les poètes en 1972, Bernard Lavilliers ne cesse d'écrire des succès. « Le Stéphanois », « Les Barbares », « 15e Round », « On the road again », « Can't stand the ghetto » ou encore « La salsa » rencontrent toujours leurs publics.
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Reconnaissance et Projets Récents
En février 2011, Bernard Lavilliers reçoit la Victoire du meilleur album de chansons de l’année avec Causes perdues et musiques tropicales (2010). En 2014 : il est nommé pour le Globe de cristal du meilleur interprète masculin. Recordman absolu du nombre de passages aux Francofolies. Il est la voix-off de documentaires et raconte ses carnets de voyage.
En mai 2009, c'est la sortie du DVD « Lavilliers chante Ferré ». Ce nouvel opus reprend les meilleurs moments de la tournée effectuée par le chanteur trois ans plus tôt. Deux ans après « Samedi soir à Beyrouth », Bernard Lavilliers sort « Causes perdues et musiques tropicales », en novembre 2010. Le premier extrait de cet album, « L'exilé », évoque l'immigration sur des rythmes de musiques latines. Un titre que Bernard Lavilliers entonne lors de la grande tournée qu'il entreprend dès février 2011. En 2011 toujours, fidèle à ses idéaux, Bernard Lavilliers signe pour soutenir le chef Raoni et les Amérindiens dans leur combat contre le projet du barrage géant de Belo Monte en Amazonie. En septembre 2012, Bernard Lavilliers donne un concert à l'Institut français de Madagascar.
« Baron samedi », le nouveau disque de Bernard Lavilliers sort le 25 novembre 2013. Le premier extrait, « Scorpion », s'inspire d'un poème turc. L’artiste va défendre son opus en tournée, un tour de chant qui débute en février 2014 avec notamment un passage par l’Olympia du 25 mars au 6 avril 2014. Le même printemps, il participe à l’album « Brazil » du Quatuor Ébène. Bernard Lavilliers continue ensuite à surfer sur la vague des reprises pour réarranger et réorchestrer quelques-uns de ses plus grands titres sur l’opus « Acoustique », qui voit le jour en novembre 2014. « Saint-Etienne », « Noir et Blanc » ou encore « Manila Hôtel » s’offrent une seconde vie, à l’instar de certains morceaux qui sont quant à eux revisités en duos inédits. Catherine Ringer s’invite ainsi sur « Idées noires », Oxmo Puccino vient lui prêter main forte sur « Les Barbares », Faada Freddy chante avec lui une « Melody Tempo Harmony » et Jean-Louis Aubert l’emmène « On the road again ».
Nostalgie ou envie de dépoussiérer ses titres anciens, Bernard Lavilliers a l’idée incongrue, mais bienvenue, de partir en tournée sur les routes de France avec les chansons de son disque «Pouvoir», sorti en 1979. Le 29 septembre 2017, «5 minutes au paradis» le 21e album studio de Bernard Lavilliers est disponible. A dominante pop-rock, l’album est nourri de collaborations, dont Romain Humeau (Eiffel), Fred Pallem, Benjamin Biolay, Florent Marchet ou encore le groupe Feu! C’est le titre «Charleroi», créé avec Feu! Chatterton qui est le premier single. «J’aime changer, les arrangements sont très classiques, pour la première fois. Il y a une logique. Par exemple, pour «Charleroi», j’ai travaillé avec les jeunes de Feu! Chatterton. Ils ont ralenti la chanson, ils ont mis des sons de 1970, si je l’avais fait moi-même, on aurait dit que je me serais plagié!», dit Bernard Lavilliers de cet apport vivifiant à son travail. Jeanne Cherhal chante en duo le dernier titre de l’album, qui sonne comme une déclaration d’intention: «L’Espoir». La tournée, qui débute le 4 novembre, comprend 9 dates à l’Olympia (24 novembre - 3 décembre), sa salle préférée. Et le 18 décembre, une Etoile d’honneur lui est remise dans le cadre des Etoiles du Parisien, au Casino de Paris.
En novembre 2021, il sort l'album Sous un soleil énorme.
Vie Privée
Depuis plus de vingt ans, Bernard Lavilliers, partage la vie de Sophie Chevallier. Celui qui ne s’estime pas fait pour être père, a pourtant eu 4 enfants.
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