L'exploration des contes populaires et littéraires révèle des couches profondes de significations, souvent enfouies sous des versions édulcorées. L'ouvrage de Bernadette Bricout, spécialiste de littérature orale, invite le lecteur à un voyage archéologique au cœur de ces récits, explorant les liens entre littérature, ethnologie et psychologie. Son approche consiste à exhumer les traces de rites et de pratiques ancestrales, disséminées dans la mémoire collective à travers des objets, des paroles et des gestes présents dans les contes. Pour ce faire, elle croise différentes formes d'expression orale telles que les comptines, les berceuses, les formulettes, les devinettes et les dictons populaires, établissant des rapprochements inattendus.
La Redécouverte des Racines Cruelles des Contes
Bernadette Bricout s'attache à raviver le souvenir perdu de rites et de pratiques ancestrales, exhumant leurs traces diffuses déposées dans la mémoire collective et dont témoignent objets, paroles ou gestes égrenés dans les contes.
Le Petit Chaperon Rouge : Au-Delà de la Désobéissance, une Initiation Sexuelle
Ainsi, la célèbre formulette prononcée dans le Petit Chaperon rouge («Tire la chevillette, et la bobinette cherra») est-elle mise en relation avec quelques devinettes très connotées sexuellement, ou encore avec une pratique traditionnellement accomplie par les futurs époux le jour de leur mariage dans certaines régions de France, un rite de seuil consistant à amadouer le verrou de la porte de la fiancée. En suivant les traces de Paul Delarue, Yvonne Verdier, Monique Schneider, Bernadette Bricout donne une belle interprétation psychanalytique de ce conte dont la version de Perrault est édulcorée par rapport aux versions populaires, bien plus cruelles: dans celles-ci, l’enfant, avant de se mettre au lit avec l’animal, mange de la chair et boit du sang de sa grand-mère. Si le conte de l’académicien est surtout un conte d’avertissement sur les méfaits de la désobéissance, selon l’auteur, les contes populaires mettent l’accent sur l’initiation de la jeune fille à la sexualité (dimension qui ne me paraît toutefois pas totalement absente du conte de Perrault). Sont également analysés, en plus des significations symboliques du conte, ses fondements ethnographiques, sociologiques. En effet, certains objets - tel ce chaperon rouge -, certaines expressions utilisées ou formulettes plaident en faveur d’un lien très étroit entre ce conte et une corporation de métiers, ceux de la dentelle.
Bricout revisite le conte du Petit Chaperon rouge, soulignant que les versions populaires, contrairement à celle de Perrault, mettent en scène des actes d'une cruauté insoupçonnée, où l'enfant consomme la chair et le sang de sa grand-mère. Cette analyse révèle que, au-delà de la morale sur la désobéissance, le conte aborde l'initiation de la jeune fille à la sexualité, une dimension que l'auteure ne nie pas totalement dans la version de Perrault. De plus, l'étude met en lumière les fondements ethnographiques et sociologiques du conte, notamment le lien entre certains objets, expressions et formulettes et la corporation des métiers de la dentelle.
Persinette : Angoisses Maternelles et Symbolisme Végétal
L’auteur étudie aussi ce motif fréquent dans plusieurs contes, celui de l’enfant monnayé contre la satisfaction d’une envie irrépressible de femme enceinte, comme dans Persinette de Mademoiselle Lhéritier et les versions populaires du même conte. Le motif de la fille-plante, vivant entre deux règnes, humain et végétal, serait la manifestation d’angoisses maternelles, traduirait la peur de mettre au monde un enfant anormal ou illégitime. D’une version à l’autre, ce conte témoigne ostensiblement des vertus traditionnellement conférées au persil: vertus aphrodisiaques, capillaires, ou aveuglantes (Persinette enfermée dans sa tour y fait monter son amant à l’aide de sa longue chevelure, et plus tard ce dernier, en tombant, se crève l’œil à un buisson d’épines).
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L'ouvrage se penche également sur le motif de l'enfant échangé pour satisfaire les envies d'une femme enceinte, présent dans Persinette et d'autres contes populaires. L'image de la fille-plante, oscillant entre les règnes humain et végétal, est interprétée comme l'expression des angoisses maternelles face à la possibilité de donner naissance à un enfant anormal ou illégitime. Le conte met en évidence les vertus traditionnellement attribuées au persil, qu'elles soient aphrodisiaques, capillaires ou même aveuglantes, comme l'illustre la scène où l'amant de Persinette perd la vue en tombant de la tour.
Le Petit Poucet : Un Conte Connecté à d'Autres Récits
Partant «sur les traces du Petit Poucet», Bernadette Bricout souligne l’étrangeté du fait que Perrault ait choisi, parmi tous les doigts de la main, le pouce pour donner un nom à son héros. Elle suppose alors, à la suite de P. Delarue et M.-L. Ténèze, une collusion entre ce conte et celui de L’Enfant avalé par des animaux, dont la moitié des versions orales françaises répertoriées recourent au surnom «Poucet». Sont mises à jour les correspondances - non seulement lexicales - entre Poucet, Grain-d’Orge et Grain-de-Millet (autres noms du minuscule héros dans le second conte).
L'auteure s'interroge sur le choix du pouce comme origine du nom du Petit Poucet, suggérant un lien avec le conte de L'Enfant avalé par des animaux, où le héros est souvent surnommé "Poucet". Elle met en lumière les correspondances lexicales entre Poucet, Grain-d'Orge et Grain-de-Millet, soulignant ainsi les connexions entre différents récits.
Cendrillon : Bien Plus Qu'une Servante aux Fourneaux
Allant de découverte en découverte, le lecteur apprendra aussi que Cendrillon, trop exclusivement attachée aux fourneaux et aux tâches culinaires, est bien plus souvent dans les versions populaires mise en relation avec le cuveau, la cuve, et donc affectée à la lessive, tâche ménagère qui nécessitait autrefois l’emploi de cendres et était autrefois réservée aux femmes ayant passé l’âge d’enfanter. Or le sujet du conte, c’est bien la réclusion d’une des sœurs d’une même famille, fût-elle ou non recomposée, son élimination de la «course au mariage». L’usage voulait autrefois que l’aînée ait la priorité, et dans les différentes versions Cendrillon n’est pas toujours la cadette.
L'analyse de Cendrillon révèle que, dans les versions populaires, elle est davantage associée à la lessive qu'aux tâches culinaires. Cette activité, autrefois réservée aux femmes d'un certain âge, met en lumière le thème central du conte : la réclusion d'une des sœurs et son exclusion de la "course au mariage". L'étude souligne que Cendrillon n'est pas toujours la cadette, remettant en question l'importance de l'ordre de naissance.
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Une Analyse Poétique et Pertinente
Les spécialistes du conte littéraire seront peut-être surpris par le lyrisme de certains passages, par l’écriture imagée, poétique de Bernadette Bricout (notamment dans les chapitres généraux de début et de fin d’ouvrage qui exaltent les vertus du conte, «enfant de la nuit [dont le] berceau est le silence» [p. 203]), ou encore par l’emploi occasionnel de jeux de mots: pratiques peu coutumières au discours critique, mais pertinentes car elles empruntent à l’objet d’étude dont il est ici question une part de ses fonctionnements, notamment les mécanismes psychologiques de condensation et de déplacement dont Freud a le premier montré qu’ils régissaient mots d’esprit, rêves et productions de l’imaginaire, et notamment les contes. Le livre en témoigne abondamment, tout en prouvant aussi que ces derniers prennent racine dans le quotidien des hommes et des femmes, dans l’histoire des sociétés. «Dans cette toile de mémoire se tissent les secrets de la vie, les intermittences du cœur, les chemins d’une initiation qui permettront peut-être de se trouver soi-même» annonce joliment la 4ede couverture.
L'approche de Bernadette Bricout se distingue par son style poétique et lyrique, notamment dans les chapitres introductifs et conclusifs, où elle célèbre les vertus du conte. L'utilisation de jeux de mots, bien que peu courante dans le discours critique, se révèle pertinente car elle emprunte aux mécanismes psychologiques de condensation et de déplacement, chers à Freud, qui régissent les contes, les rêves et l'imaginaire. L'ouvrage démontre ainsi que les contes sont enracinés dans le quotidien des hommes et des femmes, dans l'histoire des sociétés.
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