Les comptines et les berceuses, ces airs que l'on fredonne aux enfants pour les endormir ou les divertir, sont souvent perçues comme des expressions innocentes de l'enfance. Cependant, un regard plus attentif révèle que derrière ces mélodies entraînantes se cachent parfois des histoires sombres, des réalités sociales crues et des échos de traditions ancestrales. Cet article explore les significations cachées de certaines comptines françaises et japonaises, en mettant en lumière leur contexte historique, culturel et social.

Les Comptines Françaises : Un Bestiaire de Sous-Entendus

Qui n'a pas chanté "Au clair de la lune", "Une souris verte" ou "Il était un petit navire" ? Ces comptines, transmises de génération en génération, font partie intégrante du patrimoine culturel français. Pourtant, leurs paroles recèlent des significations souvent méconnues, voire choquantes.

"Au Clair de la Lune" : Une Ode Déguisée à la Luxure

Cette comptine, dont la première publication remonte à 1843, est interprétée par certains comme une allégorie de la sexualité et de la prostitution. Les symboles phalliques abondent : la plume, la chandelle qui s'éteint, le briquet que l'on bat. Lubin, en quête de feu, serait un moine en proie à la luxure, cherchant à assouvir ses désirs auprès de la voisine de Pierrot. L'expression "on bat le briquet" était d'ailleurs une manière détournée de parler de relations sexuelles au XVIIIe siècle.

"Il Était un Petit Navire" : Un Récit de Cannibalisme

Cette comptine, apparemment innocente, relate l'histoire d'un équipage de marins en perdition, contraint de recourir à l'anthropophagie pour survivre. Tirant à la courte paille, ils désignent le plus jeune d'entre eux, un "petit marin", pour être sacrifié et mangé par ses compagnons. Bien que la comptine se termine par un miracle (l'arrivée de milliers de poissons), elle s'inspire d'une histoire vraie, celle d'Owen Coffin, un jeune Américain qui accepta d'être mangé par ses compagnons d'infortune en 1821.

"Jean Petit Qui Danse" : Un Cri de Révolte Torturé

Derrière les paroles entraînantes de cette comptine se cache une réalité historique sombre : Jean Petit était l'un des chefs de la révolte des Croquants, des paysans insurgés contre l'armée royale en 1643. La chanson décrit en réalité les tortures infligées à Jean Petit sur la place publique, ses membres brisés les uns après les autres.

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"Une Souris Verte" : La Guerre de Vendée en Filigrane

Selon une légende tenace, la "souris verte" serait un soldat vendéen traqué par les troupes républicaines pendant la guerre de Vendée (1793-1796). Capturé, il aurait été torturé à l'huile bouillante et noyé, d'où les paroles "trempez-la dans l'huile, trempez-la dans l'eau, ça fera un escargot tout chaud". Bien que les origines de cette interprétation restent obscures, elle témoigne de la violence et des traumatismes liés à cette période de l'histoire française.

"Dansons la Capucine" : la joie malsaine face au malheur d'autrui

Cette comptine conte l’histoire d’enfants pauvres qui n’ont plus rien à manger et qui envient leur riche voisine. Lorsque la maison de cette dernière brûle, les enfants se réjouissent de son malheur.

"À la pêche aux moules" : un viol

Dans la chanson à la pêche aux moules, il est question d’une petite fille qui ne veut plus aller à la pêche, car les « gens de la ville » lui ont pris son panier… et l’ont violée.

"Nous n’irons plus au bois" : une protestation libertine

Née au XVIIe siècle en réaction à la fermeture des maisons closes par Louis XIV, cette chanson invite au libertinage pour protester contre la décision du roi.

"Il court, il court le furet" : une moquerie cachée

Cette comptine est une contrepèterie qui se moque de l’Abbé Dubois, précepteur puis Premier ministre du Régent Philippe d’Orléans.

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Les Komori Uta Japonaises : Berceuses et Réalités Sociales

Au Japon, les berceuses traditionnelles, appelées komori uta, sont un genre musical à part entière. Elles sont souvent associées aux komori hôkô, de jeunes filles issues de milieux modestes qui étaient employées comme gardes d'enfants. Ces berceuses ne se limitaient pas à endormir les bébés ; elles exprimaient également la pénibilité du travail des komori, leurs chagrins quotidiens et les réalités socio-économiques de l'époque.

Origines et Fonctions des Komori Uta

Le répertoire actuel de la chanson enfantine au Japon s’est constitué entre les années 1880 et 1920, période durant laquelle se sont développés l’un après l’autre une éducation musicale obligatoire, qui introduisit la pratique vocale et les chants scolaires dans les écoles, et un mouvement poétique et littéraire qui mena à la constitution de chants dits artistiques à destination des enfants. Mais les comptines populaires issues du patrimoine culturel enfantin de transmission orale, qui avaient précédé l’apparition de ces deux types de chants sur l’archipel, représentent aussi une part significative de ce répertoire.

Les komori uta sont un cas particulier de chansons de l’enfance qu’il est difficile de classer de manière absolue dans l’une ou l’autre des catégories qui composent ce répertoire. Parfois chants d’endormissement, parfois chants de labeur, elles furent tour à tour récupérées par la chanson populaire et la musique classique, selon des processus compositionnels qui estompèrent peu à peu l’origine de leur création : les gardes d’enfants.

Envoyées loin de chez elles, ces jeunes filles qui pouvaient avoir à peine huit ou neuf ans passaient leurs journées à prendre soin des bébés de la famille pour qui elles travaillaient.

Les komori uta révèlent d’anciennes pratiques socio-culturelles de l’époque féodale qui se sont poursuivies dans le Japon moderne, et dont les témoignages sont inscrits dans les paroles de ces chansons, au moment de leurs premières collectes ethnographiques et ethnomusicologiques au début du xxe siècle.

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Thèmes et Symboles des Komori Uta

Selon la définition donnée par le dictionnaire de la musique, il existe deux catégories principales dans le grand ensemble des komori uta : les nemurase uta « les chansons pour endormir » et les asobase uta « les chansons pour jouer ». Les nemurase uta sont adressés aux enfants mais ont en réalité une utilité pour l’interprète de la chanson : son rythme lent, son ambitus faible se limitant à la tierce ou à la quarte, apaisent aussi la mère ou la garde d’enfant irritée par les pleurs, et provoquent sur elle un effet bénéfique et calmant.

Les berceuses japonaises présentent d’autres traits que l’on pourrait qualifier d’universels : une syntaxe simple, des phrases courtes, une abondance des onomatopées, et une poétique adaptée aux échanges entre l’adulte et l’enfant. S’il existe des komori uta aux mélodies simples, proches des comptines enfantines (warabe uta), d’autres sont plus sophistiquées et se rapprochent davantage des chansons régionales des adultes (min.yô). On retrouve dans les komori uta des caractéristiques dans l’emploi de dialectes et dans celui d’un registre enfantin et familier propre aux chansons du genre. Quant aux chansons pour jouer, les asobase uta, elles présentent des paroles riches en expressions humoristiques et plus élaborées que dans les chansons pour endormir. Ce type de chansons à but divertissant est repris à terme par l’enfant et lui permet de s’amuser tout seul, ce qui inclut certains komori uta au répertoire des comptines dans leur mode de transmission et d’appropriation par les enfants.

Certaines komori uta évoquent la pauvreté et la malnutrition, en promettant à l'enfant des mets délicieux qu'il ne pourra jamais goûter dans la réalité. D'autres mettent en scène des créatures effrayantes issues du folklore local, telles que Yuki onna (la femme fantôme au souffle glacé) ou Namahage (des démons qui emportent les enfants paresseux). Plus sombres encore, certaines berceuses font allusion aux infanticides (mabiki), une pratique courante dans les campagnes pauvres, en particulier pour les filles.

Évolution et Interprétation des Komori Uta

L’avènement de la restauration Meiji (1868) et le processus d’occidentalisation de la plupart des institutions publiques et privées contribuèrent en quelques décennies à transformer le paysage socio-économique japonais et conduisirent à l’avènement d’une culture résolument moderne dans les années 1920-1930. Néanmoins, et en dépit du développement important d’une nouvelle classe moyenne urbaine, seul un cinquième de la population japonaise était citadine dans les années 1920. Les komori uta de tradition orale, très ancrées localement, proviennent donc des campagnes et ont été créées au sein d’une population rurale pour qui les changements sociaux et économiques n’eurent d’impact sur leur mode de vie quotidien que plus tardivement.

Dans ce processus de modernisation, les komori uta firent l’objet d’une nouvelle interprétation de leurs fonctions et se virent octroyés une certaine dimension artistique.

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