La berceuse, un chant doux et mélodieux destiné à endormir les enfants, transcende les frontières culturelles et linguistiques. Parmi les nombreuses berceuses à travers le monde, la berceuse polonaise occupe une place particulière, imprégnée d'histoire et d'émotion. Cet article explore les origines de la berceuse, en se penchant sur le contexte culturel et historique de la Pologne, ainsi que sur les thèmes et les variations que l'on retrouve dans les paroles des berceuses polonaises.
L'origine du mot "berceuse"
L'origine du mot "berceuse" remonte probablement au terme gaulois "berz", qui désigne l'action de bercer. Ce terme est attesté dès le XIIe siècle : "dès qu'il fu petiz en berz". Au fil des siècles, le mot s'est associé à l'objet utilisé pour bercer le bébé : berceau, berçante, bercelet ou petit berceau, bercelonnette, berceau à baldaquin cerné d'un tulle, très utilisé dans les pays chauds pour éviter l'agression des mouches et des moustiques. Le berceau est confectionné d'osier ou d'un bois léger précieux. Il s'articule sur des roulettes ou de lattes arrondies fixées de chaque côté pour faciliter le bercement.
Dans d'autres cultures, différentes méthodes sont utilisées pour endormir les enfants. Aux Indes, en Chine et au Japon, l'enfant est placé dans un hamac approprié qui permet un balancement aisé. En Afrique noire, la mère endort son bébé tout contre elle, sur ses genoux, le tapotant vigoureusement ou l'enserrant d'un pagne sur le dos, pendant les activités domestiques ou les travaux des champs. En Afrique du Nord, la mère offre une dernière tétée et dépose l'enfant délicatement dans son lit, ou alors le bébé s'octroie, en désespoir de cause, une place privilégiée entre le père et la mère. Dans les pays industrialisés, sur les recommandations de Pasteur, l'usage du berceau a pratiquement disparu au profit du lit aux montants sécurisés, compliquant ainsi le désir de reprendre l'enfant et les bercements.
La Berceuse : Plus qu'une Chanson, un Rituel
Dès la sortie du cocon maternel, où il a sévi quelques neuf mois, le bébé s'approprie les cris, la voix de la mère. Dans la même veine, le pouce que le foetus porte dans sa bouche lorsque l'on observe une échographie, ou le sein. La berceuse est rarement construite sur une dimension culturelle, mais plutôt biologique. Comme une ritournelle, elle se décline à conduire progressivement le bébé de l'état de veille vers le sommeil et ce, selon le tempérament de l'enfant et pour certains au niveau d'excitation où il se trouve, ralentir la berceuse dès qu'un certain apaisement est perçu. La tradition orale l'emporte sur l'écrit et se perpétue de mère en fille.
Pratiquement toutes les berceuses ont été exprimées, chantées ou écrites par les femmes, seule plage où elles peuvent exprimer leurs peines, leurs angoisses, leurs attentes, leurs espoirs et se rassurer en chantant, en murmurant, à la limite se confier à l'enfant sorti de ses entrailles.
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Thèmes et Variations dans les Berceuses Polonaises
Les berceuses polonaises, comme celles d'autres cultures, abordent une variété de thèmes, allant de la sécurité et de l'amour maternel aux espoirs et aux rêves pour l'avenir de l'enfant. Certaines berceuses peuvent également refléter les réalités de la vie en Pologne, y compris les difficultés économiques, les conflits politiques et les traditions culturelles.
Au Maghreb et au Moyen-Orient, les allusions à la nuit sont rares. Contrairement aux berceuses françaises, la nuit représente l'inquiétude. Elle est plutôt réservée aux chansons d'amour pour adultes. Quelquefois, nous rencontrons dans les berceuses orientales des marques d'attachement tenant à la personne qui les susurrent telles que : "mon coeur, ma vie, mon foie, la lumière de mes yeux, mon souffle". D'autres, sont rattachées aux mets et aux sucreries.
Dans les berceuses villageoises, les promesses sont différentes. Dans le passé, les mères ne travaillaient pas hors de la maison. La berceuse, cette littérature miraculeuse, apaisante et somnifère est la première littérature pour l'enfant. Il profite de sa forme, de son rythme et de sa musicalité bien avant d'apprendre à parler et de commencer à marcher". Par Mireille Natanson, Docteur en musicologie.
Les objets ici nommés forment des rimes amusantes avec les parties du corps. Il veut mordre mon enfant. Dans les berceuses, les cadeaux qu'on promet à la fille sont alors du linge, des vêtements, une bonne dot, voire même une robe de mariée. Sa vie future lui est décrite, avec le travail de la maison et des enfants. Un érudit aux grandes facultés.
Pour compléter le souci de la mère envers ses filles plus particulièrement, je rappelle cette berceuse insolite, à consonance chrétienne et qui a bercé notre sommeil ; encore aujourd'hui, les mères juives tunisiennes prétendent fredonner cette berceuse qui s'est immiscée, on ne sait comment, dans notre culture judéo-arabe. V. C'est pourquoi il n'est pas bon que les larmes manquent. Garde tes larmes comme des diamants.
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Quand l'étau se resserre sur les communautés des Juifs des pays de l'Est, menacés dans leur existence même par les persécutions, les berceuses qui nous sont transmises restent très nombreuses. Comme si l'enfant devenait l'objet particulier de l'attention, des soucis, de la pitié de la mère. Elles n'ont pas le droit de garder leurs bébés avec elles. Ceux-ci sont cachés et les mères chantent le danger : l'enfant doit se taire sous peine d'être découvert.
Nul ne peut rester insensible à l'émotion qui se dégage du Ponar lied : "schtiler, schtiler". La "Chanson de Ponar" évoque l'assassinat de 70 000 juifs du ghetto de Vilnius, la Jérusalem du Nord, dans la forêt de Ponar situé à huit kilomètres de Vilnius en Lituanie. Ne te réjouis pas mon enfant, ton rire pourrait nous trahir. Pas plus qu'une feuille ne survit à l'automne.
Certaines berceuses sont parfois négatives ou désagréables. Elles évoquent des êtres méchants, effroyables comme le croquemitaine en France ou le Babaou en Tunisie, personnage non identifié jusqu'à nos jours, sinon dans l'imaginaire ou par le ton menaçant que prend la mère en prononçant ce mot. Pendant que ta mère est aux champs, enfant noir. Chacapumba,chacapumba,chacapumba. Habillée de deuil oh oui ! Sans être payée oh oui ! Dors, dors enfant noir. Et il te mordra.
Pour terminer avec ce genre, assez particulier, de berceuses, voici l'une des plus fameuses du poète russe Mikhaïl Lermontov (1814-1841) dédiée, apparemment, aux enfants et dont le plus célèbre passage est le suivant : "Le méchant tchétchène rampe sur la berge, aiguise son couteau". Néanmoins, ils sont fréquemment cités. Dors, mon petit, dors, n'aie point peur. Hardi, tu chausseras l'étrier, tu t'armeras. J'ornerai ta selle de guerre de soie brodée. Dors, mon enfant, dors, mon chéri. Je sortirai. Ah ! Do-do, do-do.
La Musique de la Berceuse : Simplicité et Apaisement
La mélodie du sommeil est chantée par une seule personne, qui n'est pas accompagnée d'un instrument. Son mouvement est régulier, son rythme simple et exprimé dans une tessiture plutôt grave. Une mélodie descendante ramène la détente. Les tonalités sont essentiellement mineures, signe de repos, de mélancolie, voire de tristesse.
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Si le nom de "berceuse" fait immédiatement penser à la berceuse en Ré bémol Majeur de Chopin, la berceuse sur un vieil air de Bizet, la berceuse de Donizetti, "le marchand de sable" de Brahms, la berceuse de Solveig de Grieg, "dors ami" de Massenet l'on découvre vite qu'il y en a bien d'autres. Certains mouvements d'oeuvres classiques tels que la romance de "la petite musique de nuit" de Mozart, les adagios des concerti pour piano et orchestre de Mozart et de Beethoven, sans oublier le "somnifère" adagio d'Albinoni peuvent apaiser les petits, même les plus agités.
Ilse Weber: Une Voix de Résistance à Travers la Berceuse
L'histoire d'Ilse Weber, une poétesse et musicienne juive tchèque, illustre la puissance de la berceuse comme moyen d'expression et de réconfort dans les moments les plus sombres. Déportée au camp de concentration de Theresienstadt pendant la Seconde Guerre mondiale, Weber a composé des berceuses et des poèmes pour réconforter les enfants dont elle avait la charge. Ses œuvres, créées dans des conditions inhumaines, témoignent de la résilience de l'esprit humain et de la capacité de la musique à transcender la souffrance.
Née à Vítkovice, Weber a été confrontée à l'antisémitisme croissant dans les années 1930. En 1939, elle et sa famille ont été déportées à Theresienstadt, où elle a travaillé à l'infirmerie des enfants. Profitant du temps dont elle disposait pendant sa garde de nuit et après ses tâches professionnelles, Weber a créé un petit espace pour s'asseoir, pour elle-même et pour les autres, d'où elle a écrit une soixantaine de poèmes pendant son incarcération, tous en allemand. Elle en a mis beaucoup en musique, s'accompagnant à la guitare et utilisant des airs et des images "faussement simples" pour décrire les horreurs dont elle et ses codétenues étaient témoins, la nature primitive de leur environnement quotidien et l'importance de maintenir la musique en vie malgré tout.
Ses chansons et poèmes, souvent simples et mélancoliques, abordaient les thèmes de la perte, de l'espoir et de la résistance. La guitare de Weber, introduite clandestinement dans le camp par un officier de police tchèque, était accrochée au mur et restait cachée des gardes SS. Elle encourageait également ses jeunes patients à écrire leurs propres chansons et poèmes, et formait une chorale qui jouait un rôle dans les activités de loisirs des détenus.
Parmi ses œuvres les plus connues, on trouve "Wiegala", une berceuse poignante qui exprime l'amour maternel dans un contexte de désespoir. "Musica Prohibita" reflète : "Dans ce lieu, nous sommes tous condamnés, une foule honteuse et désespérée. Tous les instruments sont de contrebande, aucune musique n'est autorisée. […] La musique illumine les mots d'un poète, elle nous libère de nos souffrances, même les chants les plus simples des oiseaux apportent des moments de paix bienheureuse". Pour Weber, il semble donc que le salut puisse être trouvé dans la musique. De plus, ses spectacles procuraient aux enfants dont elle avait la charge un sentiment de joie, de normalité et de soulagement. Alors qu'elle ne pouvait pas exprimer ses peurs, ses angoisses ou ses inquiétudes dans ses lettres censurées à ses proches, elle pouvait les capturer dans la chanson et la poésie, et trouver une " consolidation dans le langage ". L'écriture de textes est devenue sa méthode d'adaptation.
En octobre 1944, Weber et son jeune fils Tomáš ont été déportés à Auschwitz, où ils ont été assassinés à leur arrivée. Son mari, Willi, a survécu à la guerre et a récupéré les œuvres de Weber, qui avaient été cachées dans le camp. Les chansons et poèmes de Weber continuent d'être interprétés et étudiés aujourd'hui, témoignant de son courage, de son talent et de son engagement envers l'humanité.
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