Gabriel Fauré, compositeur français du XIXe et XXe siècles, est reconnu pour sa musique vocale et instrumentale à la fois élégante et expressive. Cet article propose une analyse approfondie de deux œuvres emblématiques de son répertoire : la Berceuse de la Suite « Dolly » op. 56 et la Pavane op. 50. Ces pièces, bien que différentes par leur forme et leur destination, témoignent du génie mélodique de Fauré et de sa capacité à évoquer des émotions subtiles et nuancées.

La Suite « Dolly » op. 56 : Un hommage à l'enfance

La Suite « Dolly » fut d’abord écrite par Fauré en l’honneur d’une petite fille prénommée Hélène, que sa mère, Emma Bardac, future seconde épouse de Debussy, surnommait affectueusement Dolly. Elle prend place, écrit Harry Halbreich, « aux côtés des Scènes d’enfants de Schumann et du Children’s Corner de Debussy, parmi les musiques les plus ravissantes jamais inspirées par l’enfance ». Composée entre 1893 et 1896, cette suite de six pièces pour piano à quatre mains est un véritable portrait musical de l'enfance, empreint de tendresse et de poésie. Chaque mouvement de la suite évoque un aspect différent du monde enfantin, à travers des mélodies simples et des harmonies délicates.

Berceuse : Un tendre sommeil

La Berceuse, premier mouvement de la suite, est une pièce d'une douceur infinie. Elle avait été écrite trente ans plus tôt pour une petite Suzanne, dont le père était préfet et ami de Fauré. Son rythme lent et régulier, sa mélodie simple et berçante, et son harmonie douce et apaisante évoquent le sommeil d'un enfant. La Berceuse est un exemple parfait du talent de Fauré pour créer une atmosphère intime et chaleureuse.

Autres pièces de la suite

Les titres des pièces indiquent combien cette suite fait allusion à des situations ou à des personnages familiers : Kitty (en réalité Ketty) était le nom du chien des Bardac ; « Le jardin de Dolly » est une « promenade au jardin du Tendre », selon Jean-Michel Nectoux, qui voit dans « Le pas espagnol », l’utime page du recueil, « un éblouissant hommage à España de l’ami Chabrier »; quant à « Mi-a-ou », il ne s’agit pas d’une allusion à un chat mais à « Monsieur Raoul », frère de Dolly (qu’elle appelait « Aoul »). C’est Henri Rabaud (1873-1949) qui en assura l’orchestration en 1905, époque à laquelle Massenet commençait à trop souffrir de surdité pour démêler les timbres : « Ce que j’entends le moins péniblement, c’est la voix chantée. Mais l’ensemble instrumental, c’est le chaos et la douleur », écrira-t-il quelques années plus tard. Condisciple de Proust au lycée Condorcet, Rabaud avait été notamment l’élève de Massenet au Conservatoire de Paris avant d’obtenir le Premier Grand Prix de Rome en 1894. Ironie de l’histoire, il succédera en 1920 à Fauré au poste de directeur du Conservatoire. Il signa pour Dolly une orchestration fort délicate, dans laquelle Ravel devine « un tact et une souplesse des plus ingénieux ». La présence des trombones ne doit pas surprendre, car Rabaud les utilise dans leur couleur et leur nuance les plus douces (à la fin de « Tendresse » par exemple). On ne s’étonnera pas que le tambour de basque, dans « Le pas espagnol », contribue à la couleur locale de la musique. On précisera que la suite Dolly fit l’objet d’une version dansée qui fut créée en 1913 au Théâtre des arts, sur un livret de Louis Laloy et avec une chorégraphie de Léo Staats.

La Pavane op. 50 : Élégie et nostalgie

La Pavane, composée en 1887, est une pièce orchestrale (bien qu'elle existe également dans une version pour piano) d'une beauté mélancolique. D'abord conçue pour orchestre, elle fut ensuite adaptée pour piano seul et pour piano avec chœur ad libitum. Son titre fait référence à une danse de cour lente et solennelle, en vogue à la Renaissance et au début de l'époque baroque. La Pavane de Fauré n'est pas une simple reconstitution d'une danse ancienne, mais plutôt une évocation de l'atmosphère raffinée et nostalgique de cette époque.

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Une mélodie inoubliable

La Pavane est caractérisée par sa mélodie élégiaque, d'une tristesse contenue. Son rythme lent et majestueux, son harmonie riche et subtile, et son orchestration délicate contribuent à créer une atmosphère de rêverie et de mélancolie. La pièce est souvent interprétée comme une méditation sur la beauté éphémère et la fuite du temps.

Un succès populaire

Bien que Fauré lui-même ait été assez sévère envers ce morceau devenu presque populaire dont il regrettait la forme trop classique et l’influence trop marquée de Chabrier (il en donnera cependant en 1910 une version orchestrale et l’on entendra ici une transcription pour violon et piano du célèbre violoniste Paul Kochanski), la Pavane a rapidement conquis le public et est devenue l'une des œuvres les plus populaires de Fauré. Sa beauté intemporelle et son pouvoir émotionnel continuent de toucher les auditeurs d'aujourd'hui.

Fauré, pédagogue et innovateur

En 1896, Jules Massenet ayant démissionné de sa classe de composition du Conservatoire pour se consacrer à son œuvre lyrique, fut remplacé par Gabriel Fauré. A 52 ans, le compositeur était alors ‘ inspecteur de l’enseignement musical ’, poste fatigant mais modeste. Ses candidatures à l’Institut et à la fonction de critique musical du Figaro avaient échoué, et bien qu’il fût honorablement reconnu dans le milieu musical, sa carrière piétinait quelque peu. Il conserva sa classe de composition pendant neuf ans, avant d’être nommé Directeur du Conservatoire. Parmi ses élèves, quelques-uns des meilleurs talents de la jeune génération dont Maurice Ravel, George Enesco, Florent Schmitt, Charles Koechlin… A en croire de nombreux témoignages, il fut toujours soucieux de ne pas étouffer leur créativité.

La pratique pédagogique de Fauré était fondée sur la transmission d’une approche de la musique dont il avait bénéficié lorsqu’il était élève de l’Ecole Niedermeyer. Cet établissement avait pour but de former des maîtres de chapelle au contact des grands maîtres du passé, notamment Bach, Haendel et les polyphonistes du XVIe siècle. D’où un apprentissage approfondi du chant grégorien, du contrepoint, de la modalité et de ses conséquences pour l’harmonie - ce dernier point sera capital pour lui et ses élèves car il élargissait le champ de l’harmonie traditionnelle.

En 1897, Maurice Ravel (1875-1937), son élève depuis peu, composait une Sonate pour violon et piano en un mouvement, créée au Conservatoire par le tout jeune George Enescu au violon et le compositeur au piano. Cette œuvre du plus vif intérêt ne fut éditée qu’en 1975. Il est vrai qu’elle diffère absolument de l’image que l’on a généralement du compositeur et que Ravel lui-même n’a pas souhaité l’inscrire dans son catalogue. Son mouvement unique (Allegro moderato) est animé d’une expressivité post-romantique proche de l’esthétique des disciples de César Franck. Proche du ‘franckisme’ également, l’ampleur des développements et l’art de déduire une grande forme d’un matériau modeste (une cellule de huit notes exposée dès le début). Peut-on y déceler quelques signes d’une influence fauréenne ? Deux ans plus tard, il dédiait la Pavane pour une infante défunte à la Princesse de Polignac, ce qui atteste son insertion au plus haut niveau du grand monde musical.

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En 1922, Henry Prunières, le directeur de la Revue musicale invitera plusieurs anciens élèves de Fauré (Schmitt, Enesco, Roger-Ducasse, Koechlin) à composer une pièce brève en hommage au vieux maître. Ravel offrit sa Berceuse sur le nom de Fauré. Le motif principal transpose les lettres g.a.b.r.i.e.l.f.a.u.r.é en notes, selon la notation anglo-saxonne. C’est une tendre mélodie sans fin que déroule le violon, sur un accompagnement très léger du piano. Par moments seulement quelques dissonances très douces viennent pimenter la mélodie, avant que la pièce ne s’achève très calmement.

Les Femmes de légende de Mel Bonis : Un parallèle intéressant

Il est intéressant de noter que d'autres compositrices de l'époque, telles que Mel Bonis, ont également exploré des thèmes similaires dans leurs œuvres. Dans son cycle "Femmes de légende", Bonis dépeint des figures féminines mythiques et historiques, chacune avec sa propre histoire et ses propres émotions. Bien que le style musical de Bonis soit différent de celui de Fauré, on peut trouver des similitudes dans leur approche de l'expression émotionnelle et de la création d'atmosphères évocatrices.

Viviane

Viviane est inspirée d’un personnage fort. Pure jeune fille, obligée de rester vierge pour conserver ses pouvoirs, la fée de la légende du Saint Graal devient la mère adoptive de Lancelot (donc mère vierge) qu’elle élève dans son château au fond du lac (notion de froideur). Amour fou de l’enchanteur Merlin, Viviane lui achète ses pouvoirs contre ses semblants de “faveurs” qui ne sont que des leurres. Par magie, elle introduit qui elle veut dans sa demeure engloutie et, de là, elle envoie en mission ses gens pour exercer ses pouvoirs bénéfiques. Après que le Graal ait été retrouvé, Merlin peut donner à Viviane son dernier pouvoir, celui d’enfermer un homme à tout jamais, et, naturellement, c’est Merlin que Viviane choisit : On le dit enfermé dans l’amour de Viviane. Mais ensuite, les textes divergent : s’enferme-t-elle avec lui ? Le laisse-t-elle seul ? Le lieu de l’enfermement est-il la tombe ? A quelle forme de la légende de Viviane, Mel Bonis s’est-elle référée ? Nous n’avons pas trouvé la réponse dans la musique : le thème principal, repris par trois fois, exprime, dans la simplicité de sa forme de valse, le charme, le sourire de la fée. La pièce est traversée de moments majestueux aux harmonies subtiles qui permettent d’imaginer le château sous l’eau et le pouvoir de la fée.

Phoebée

Phoebée, sœur de Phoebus, le soleil, symbolise la lune, l’arc (par extension donc aussi Diane et la chasse), la nuit, l’aspect froid de la féminité, la jeune fille, la chasteté. L’impression délivrée par le morceau est nocturne, on y reconnaît dans une atmosphère mystérieuse la lune et ses reflets argentés, un univers mystérieux où il est toujours question de pouvoirs magiques. L’impression d’étrangeté est donnée d’abord par le rythme : le morceau est chiffré à trois-quatre alors que le dessin de base est binaire, et les principales interventions de la main droite semblent aléatoires. Le mystère est également rendu par les arpèges pianissimo, fondus de pédale, monotones, échappant à une tonalité bien définie, allusion à l’ombre peut-être, par toutes l’usage des touches noires du clavier. Les effets de chromatisme qui suivent vont sublimer cette sensation tout au long du développement de la pièce. L’accent est mis sur le thème mélodique qui est doublé en octaves et se dirige majestueusement, ainsi qu’il sied à la divinité de Phoébée, à travers plusieurs modulations et une éblouissante résolution majeure dans les aigus. Puis, en vue de s’installer d’une façon durable sur une base grave, on opère, depuis les plus aigus de l’instrument, une descente harmonique régulière très vive, légère et piquée en contraste avec le reste et empruntant au passage une gamme pentatonique. Dans le passage suivant, la mélodie s’écarte par moment de la tonalité de l’accompagnement. D’audacieuses fantaisies harmoniques, dans le calme du rythme du début retrouvé, dans le retour au pianissimo, dans le flou argenté des deux pédales, rendent palpable le mystère froid de la nuit. Elles se résolvent dans l’apaisement de l’accord parfait de la bémol majeur. Au cours de la page suivante, l’intérêt est centré sur le discours mélodique. De douces notes ponctuelles apparaissent en contretemps, au hasard dans l’écriture, comme les étoiles dans le ciel. La majesté des thèmes mineurs, est amplifiée par des conclusions majeures.

Salomé

Salomé porte en elle toutes les facettes de la séduction, avec le charme et la fascination qui s’expriment par le rubato, avec la danse orientale que l’on évoque en sonorités subtiles en commençant par une lente succession d’accords descendants dans l’effet étrange de leurs quintes augmentées (Moins vite p.3). L’on se promène au gré de ce passage dans de surprenants dessins au hasard de lentes syncopes et de glissades légères. On se berce à son rythme qui associe 3/4 et 2/4 à la main droite sur la psalmodie lancinante en un 5/8 (non noté) dont la main gauche, pianissimo, saura rendre le mystère. On fait varier la pulsation et l’intensité en se conformant avec souplesse aux indications de la partition qui sont détaillées - comme toujours chez Mel Bonis. Ailleurs, on raconte la danse des sept voiles par un motif sinusoïdal qu’en une page on fait monter et animer depuis “modéré” jusqu’au tempo le plus agité. Plus tard viennent la passion et la destruction dans le crescendo brutal de deux traits que l’on termine l’un et l’autre double forte. Au 6/8 indiqué “vite”, l’on raconte des deux mains les huit marches fulgurantes d’une descente aux enfers. Et puis, en passant par “retenu” et “moins vite”, on se dirige en douceur vers la calme réminiscence d’un rêve trompeur. Dans la résonance du ralenti pianissimo qui conclut le morceau, soudain, surgit un dernier accord d’une grande violence. Dans “Salomé”, le mystère est charnel, violent jusqu’à l’exaspération… La tension est soutenue par une déstabilisation permanente de la pulsation et des tempis, une pression de plus en plus intense et fortissimo et une course à l’abîme qui va se calmer complètement jusqu’à l’arrachement du dernier accord.

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Desdémone

Desdémone incarne la jeune femme chaste persécutée par la jalousie d’un mari. Elle est le personnage féminin d’Othello de Shakespeare qui inspirera les opéras de Rossini et de Verdi. La pièce, relativement classique d’écriture, a la forme d’une romance sans paroles pénétrante et triste. C’est au moyen d’une écriture épurée et légère que Mel Bonis personnifie Desdémone, rêveuse et mélancolique, calme et aérienne.

Omphale

Personnage de la mythologie grecque, “Omphale” est reine de Lydie, célèbre pour avoir fait d’Heraclès un homme soumis à ses désirs. Avec son indication de début “Doux et caressant”, ce morceau ruisselle d’harmonies chatoyantes. Ici, Mel Bonis se surpasse en combinant toutes ses découvertes des cinq pièces précédentes, harmonies audacieuses, rythmes heurtés, contrastes incessants, utilisation de tout le clavier, virtuosité très exigeante. Mel Bonis est en pleine possession de ses moyens et à l’apogée de son imagination musicale.

Ophélie

Ophélie n’a pas été éditée du vivant de Mel Bonis. Elle s’écoule au long du fleuve qui la conduit à la mort à l’image du temps sans fin de ce cours mystique. En introduction, c’est une descente d’accords arpégés pianissimo suivie d’arpèges descendants fluides qui évoquent le lent écoulement de l’eau. Puis vient le thème qui raconte le drame d’Ophélie, commençant pianissimo et lentement et se déroulant en un discours qui chemine entre lamentation et cri de douleur, en un phrasé cohérent par sa mélodie et sa rythmique, et en même temps profondément nuancé et rubato, habillé d’harmonies inouïes. Ce thème mène à l’appassionato de la mesure 43. Il sera suivi d’un autre, plus dramatique encore qui se développe d’abord lentement dans les graves de l’instrument pour monter très progressivement vers le plus aigu en une accélération forte, crescendo, d’une intensité puissante et saisissante, et qui s’interrompt brutalement sur un point d’orgue dans le silence.

Mélisande

Mélisande exprime l’amour pur. Elle est inspirée de la pièce de Maeterlinck (première au théâtre des Bouffes Parisiens, 1893) Ce morceau évoque un passage célèbre de littérature en langue française. Pelleas : “Toute ta chevelure, Mélisande, toute ta chevelure est tombée de la tour ! … … Je n’ai jamais vu de cheveux comme les tiens, Mélisande ! … Vois, vois, ils viennent de si haut et m’inondent jusqu’au cœur… Ils sont tièdes et doux comme s’ils venaient du ciel ! Dès les premières notes, la musique de Mel Bonis nous fait pénétrer dans le monde fluide, vivant et doré de la chevelure par l’usage d’arpèges. Mel Bonis exprime ces images en un moment pianistique béni. La recherche harmonique est très originale. Mélisande est emblématique de l’impressionnisme, pictural autant que musical, mélange de sonorités, d’harmonies, superposition de sensations, permanence de résonances superposées, avec une fin qui appelle clairement les Reflets dans l’eau de Debussy, lumineux et liquides. Agréable à écouter par l’émotion fine qui coule dans la douceur des doigts, intéressant à interpréter par sa délicatesse qui porte à la recherche de sonorités et de couleurs, ce morceau semble avoir reçu l’accueil qu’il méritait. Il paraît chez Leduc en 1922, nettement plus tard que les œuvres de Maeterlink et Debussy qui l’ont inspirée. Mélisande de Mel Bonis fera l’objet de plusieurs rééditions. Sur le catalogue manuscrit de ses œuvres éditées, Mel Bonis écrit en face de Mélisande : “Mon préféré”. Gabriel Pierné lui écrit : “J’ai fait l’exquise connaissance de votre “Mélisande” dont j’ai apprécié la grâce mélancolique et la jolie écriture pianistique.

Le Songe de Cléopâtre

“Le Songe de Cléopâtre” se situe à part dans la suite des Femmes de légende pour piano puisque c’est la réduction à quatre mains d’une pièce pour orchestre. C’est une longue pièce (9 minutes), d’une écriture complexe et passionnée. On y retrouve toutes les qualités des grandes œuvres de la maturité de Mel Bonis avec ses harmonies recherchées si personnelles, ses rythmes langoureux, sa sensualité et ses moments inspirés d’un Orient rêvé. Mel Bonis projette en musique une Cléopâtre puissante et séductrice que l’on imagine en son palais somptueux. La compositrice prend son temps pour mener à plusieurs reprises le discours musical jusqu’à des sommets attendus dans la plus grande émotion.

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