Introduction

L'article explore l'histoire de la chambre d'enfant, un espace qui, bien que familier aujourd'hui, a une genèse relativement récente. En s'appuyant sur des études d'architecture domestique et des supports pédagogiques anciens, nous allons retracer l'évolution de cet espace et les significations qui lui sont associées. L'objectif est de comprendre comment la chambre d'enfant est devenue un élément central de la vie familiale et de l'éducation.

L'Émergence de l'Espace Enfantin au Sein du Foyer

Un phénomène lié aux mutations sociales et économiques

Les premières traces d'un espace dédié à l'enfant sont liées à l'évolution du mode de vie familial à partir du milieu du XVIIIe siècle. Ce phénomène émerge en Europe du Nord, au sein des classes montantes - industrielles, libérales et commerçantes - qui réorganisent leur espace à la faveur du bouleversement engendré dans l'habitat par la révolution industrielle. Ces classes inscrivent leurs modes de vie dans de nouvelles formes architecturales. La culture bourgeoise célèbre les attraits de la vie domestique et dessine dans ses demeures une ligne de démarcation entre les pièces de réception et les lieux privés, qui abritent une vie de famille soucieuse d'intimité et de confort.

Développement du sentiment maternel et évolution des pratiques éducatives

Le sentiment conjugal et maternel se développe, et l'enfant, moins souvent envoyé en nourrice, fait l'objet de soins accrus. Un souci éducatif tend à l’éloigner de la sphère sociale du salon ou de l'espace intime de la chambre conjugale, comme à l'isoler des chambres de service. En France, ces évolutions s’effectuent lentement et d’abord de façon sporadique au cours du XIXe siècle, et c’est assez tardivement, à partir des années 1870, que les plans des architectes commencent à désigner explicitement l’emplacement de la chambre d’enfant, au demeurant souvent défavorisé.

Un phénomène d'abord urbain et bourgeois

Ce phénomène concerne en premier lieu l’habitat urbain ; il est lié à l’essor de l’appartement de type haussmannien, à Paris et dans les grandes villes, et concerne plutôt la bourgeoisie moyenne. Cette dernière est moins contrainte que la grande bourgeoisie et l’aristocratie par les besoins de représentation sociale qui les conduisent à sacrifier l’intimité aux pièces de réception.

Témoignages littéraires et iconographiques

Les évocations littéraires et iconographiques de chambres d’enfants, qui apparaissent très tôt dans l’édition de loisirs pour la jeunesse, témoignent de l’émergence de cet espace dans une partie de la société française, avant même qu’il ne constitue un phénomène social large et significatif. La chambre d’enfant est évoquée par Berquin dès les années 1780, citée aussi par des auteurs romantiques, et mise en scène de façon plus précise par la comtesse de Ségur et quelques auteurs du Second Empire.

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La Chambre d'Enfant à l'École : Reflet d'une Époque et Enjeu Éducatif

L'école et la chambre d'enfant : un regard croisé

L'école primaire de la IIIe République se donne pour objectif d’instruire les enfants du « peuple », avec la conscience que ces destinataires requièrent des méthodes et des contenus d’enseignement appropriés. On peut se demander dans quelle mesure les supports d’enseignement prennent en compte ce bien nouveau de la jeunesse qu’est la chambre d’enfant et sous quels angles ils le présentent : espace acquis ou à conquérir, bien légitime ou privilège, terrain de jeu ou de travail, de réflexion ou de punition, de rêve ou de méditation, de réclusion ou d’accomplissement, de bonheur ou de solitude, etc. ?

Sources et méthodes de l'enquête

L’enquête a été menée dans les fonds du musée national de l’Éducation à Rouen, à travers des imagiers pour les tout petits, des manuels d’apprentissage de la lecture et des planches murales didactiques, supports publiés entre les années 1880, date à laquelle l’illustration s’y généralise, et la Seconde Guerre mondiale. L’historiographie de la chambre d’enfant trouve dans ces supports scolaires des sources qu’il ne faut pas créditer d’une valeur de témoignage ou de document. Ce sont des représentations que nous analyserons, qui témoignent moins d’une époque que des regards d’une époque sur la chambre d’enfant : à la fois des œuvres visuelles, qui appellent différents types d’analyse - thématique, iconographique et symbolique, et des constructions mentales, individuelles et/ou sociales : des signes, des symboles, des métaphores, des motifs, des clichés, mais aussi des représentations socialement élaborées et partagées, qui relèvent des mentalités et des visées d’une société.

Analyse des représentations : espace, objets, personnages et textes

Dans ce cadre théorique et méthodologique, l'attention a été portée à l’espace-chambre, aux objets qui s’y trouvent, aux personnages et à leurs activités, ainsi qu’aux éléments textuels qui ancrent ou relaient ces représentations : légendes, commentaires, exercices, etc. Avec l’objectif d’une mise en perspective de ces images dans la production iconographique pour la jeunesse, elles ont été confrontées aux illustrations de la littérature de jeunesse, afin d’en repérer les spécificités, liées à leurs usages scolaires, mais aussi de dégager leurs traits communs, qui relèvent d’une époque. Dans ce même objectif, les cahiers d’écoliers ont été interrogés, pour confronter ces représentations figurées, réalisées par des adultes, aux écrits des enfants.

La rareté des représentations de la chambre d'enfant dans les supports scolaires

Le premier constat est celui de la rareté des représentations et des évocations de la chambre d’enfant en milieu scolaire, même dans les supports sélectionnés où abondent les scènes de la vie quotidienne. Il est vrai que l’ensemble considérable des supports d’enseignement conservés par le musée national de l’Éducation n’a pas été systématiquement dépouillé, mais le sondage effectué parmi les principaux titres en usage à cette époque dans les petites classes n’a révélé qu’une maigre moisson de vingt-cinq imagiers et manuels de lecture évoquant plus ou moins précisément la chambre d’enfant, seize planches didactiques et une dizaine de rédactions complétant notre corpus. On verra d’autre part que les représentations de la chambre d’enfant n’y apparaissent que rarement pour elles-mêmes mais, le plus souvent, en lien avec un certain nombre de thèmes récurrents, et autour de différents motifs que nous détaillerons. Il apparaît enfin que ces représentations diffèrent significativement suivant les types de support envisagés, leurs usages et leurs destinataires.

Imagiers et manuels illustrés : des outils pédagogiques en mutation

Les imagiers et manuels illustrés d’apprentissage de la lecture qui ont été dépouillés constituent deux supports différents mais qui sont issus d’un même renouvellement de la pédagogie scolaire qui fait massivement appel aux images à partir des années 1880. L’imagier, apparu à la fin du XIXe siècle sous l’impulsion de Marie Pape-Carpantier et de Pauline Kergomard, s’adresse aux classes maternelles, enfantines (enfants de 4 à 7 ans) et élémentaires. C’est un livre d’images, isolées ou séquentielles, légendées ou sans paroles, qui s’attache à l’acquisition du langage et du vocabulaire, et précède, en le préparant, l’apprentissage de la lecture en proposant des exercices variés d’observation, de vocabulaire, d’élocution et de morale familière. L’enseignement de la lecture proprement dite est l’objet du manuel. Il est remanié à la fin des années 1880 par l’introduction de l’image qui, de simple illustration en regard du texte, contribue bientôt au renouvellement en profondeur des méthodes.

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Thèmes et Motifs Récurrents : Le Réveil, le Lever et la Maladie

Le thème du réveil : l'irruption du monde extérieur

Le thème du réveil est l’un d’eux, décrit comme ce moment où le monde extérieur fait irruption dans la chambre, tantôt par le son (chant du coq, bruit des voitures), tantôt par la lumière qui traverse la fenêtre.

L'illustration du réveil : une représentation sobre et fonctionnelle

L’illustration prise ici comme exemple appelle plusieurs remarques car elle possède toutes les caractéristiques des représentations de la chambre d’enfant dans les manuels scolaires : d’un point de vue formel, avant qu’apparaisse la couleur dans les années 1930, ce sont des vignettes en noir et blanc, généralement présentées en bandeau de chapitre, qui offrent un appui visuel à l’étude des phonèmes et graphèmes, en l’occurrence ici le son eil. La dimension de ces vignettes ne permet de représenter que le coin de la chambre pertinent par rapport au thème traité. Il est donc difficile de savoir s’il s’agit d’une chambre d’enfant, évoquée par synecdoque à partir de l’image du lit (la partie pour le tout), ou seulement d’un coin réservé dans une pièce de la maison, comme dans cette illustration du « réveil » dans Line et Pierrot où un rideau délimite l’espace dans le fond de l’image. D’autre part, la sobriété est de règle : les petits lits de fer stricts, qui apparaissent le plus souvent, n’ont pas grand chose de commun avec les confortables lits à baldaquin qui abritent les héros de la littérature de jeunesse. Au moins deux raisons expliquent cette sobriété : l’une générale, liée aux destinataires des manuels de l’école primaire laïque à cette époque, enfants de milieux modestes, qui ne jouissent pas, pour la plupart, de ce type de confort ; l’autre particulière, contrainte par les fonctions du manuel. L’image, associée au mot afin d’en faciliter la lecture, se doit d’être claire, lisible et sans ambiguïté. C’est une image définitionnelle, un équivalent graphique du mot lit : « Meuble sur lequel on se couche, composé d'un cadre de bois ou de métal, qu'on garnit d'un sommier ou d'une paillasse, d'un ou de plusieurs matelas, d'un traversin, d'un ou de plusieurs oreillers, de draps et de couvertures » suivant le dictionnaire. Enfin, les objets présents dans cette image se retrouveront dans toutes les représentations de chambres d’enfants que nous allons rencontrer, même les plus simples : lit, carpette, table et objets de toilette, chaise sur laquelle reposent les vêtements, gravure au mur.

Le thème du lever : éducation morale et prescriptions sociales

À la différence du réveil, qui saisit l’enfant dans une position passive, le lever implique un certain nombre d’actions de l’enfant, qui sont l’objet de régulations : se lever de bon matin, se laver, se coiffer, s’habiller, faire sa prière, faire son lit, etc. L’image a ici fonction d’exemplum, c’est-à-dire non pas de simple illustration : elle est une ressource rhétorique dans un discours de persuasion, un modèle à suivre pour l’écolier. Concret par définition, l’exemplum implique la représentation du lieu et des objets liés à ces opérations. Aucun d’eux n’y figure par hasard et tous relèvent d’un discours moral.

Objets et symboles : invitation à la vertu et à l'ordre

Lit, matelas, couvertures, traversin, oreiller, duvet sont une invitation à la paresse et illustrent la difficulté de s’extraire de ce coucher douillet, mais l’action de l’enfant, déjà en partie habillé, indique la promptitude du lever, la fenêtre ouverte suggérant tout à la fois l’aération nécessaire de la chambre et l’appel du dehors. Les vêtements pendus à la patère, ou soigneusement pliés sur la chaise, ne sont pas là par hasard, mais relèvent de prescriptions relatives au soin des vêtements lors du coucher, qui figurent, par ailleurs, depuis le début du XIXe siècle, dans les traités de civilité. Il faut les mettre en relation avec la multiplication des biens propres de l‘enfant, qu’il doit apprendre à gérer. L’imagier perpétuera ces prescriptions jusque dans les années 1920. Notons la différence avec le traité de civilité de 1817. Dans ce dernier, le fonds est neutre, l’espace abstrait : c’est l’action qui est mise en exergue. Dans l’imagier, l’environnement concret de l’enfant fait son apparition en toile de fond : outre son lit, on aperçoit ses objets de toilette, une carpette et une gravure encadrée au dessus de son lit, élément que nous retrouverons dans toutes les représentations de la chambre d’enfant. Dans « Le lever de Louis », chapitre d’un manuel de lecture de l’enseignement catholique (1913), le texte évoque aussi un lever rapide, suivi d’une prière et d’une toilette à l’eau froide.

La maladie de l'enfant : entre misère et espoir

La maladie de l’enfant est l’occasion de nombreuses représentations de l’environnement du malade. C’est un thème très ancien. L’iconographie scolaire du XIXe siècle et des débuts du XXe, pour sa part, lie volontiers la maladie à la misère. On le voit ici dans une illustration de « L’ange de Dieu », texte d’Andersen reproduit dans Le français par la lecture expliquée (1934). Elle montre « une mauvaise petite chambre basse, d'une maison de triste ruelle », la chambrette d’un enfant pauvre. C’est là encore une représentation stéréotypée, archétype de la mansarde issue de l’iconographie romantique de la bohême, qui se retrouve dans la littérature scolaire, comme aussi dans la littérature de jeunesse où sa source probable est la description par Victor Hugo dans Les Misérables de la « chambre » de Cosette sous un escalier : soupente aux murs décrépits, ensoleillement réduit. Notons, dans le manuel, qu’à l’insalubrité de la chambre, s’oppose la plante placée à sa fenêtre, qui refleurit chaque année, symbole de régénérescence et d’espoir pour l’enfant. La lucarne fait le lien avec « l’extérieur de la fenêtre où se trouvent des bosquets fleuris, de frais ombrages où chantaient gaîment les petits oiseaux. »

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