Cet article se propose d'examiner la situation des enfants et adolescents affectés par la guerre, en s'appuyant sur des années de travail clinique et de recherches. L'objectif est de dépasser les simplifications et les stéréotypes pour comprendre la complexité de leurs expériences et les enjeux psychiques auxquels ils sont confrontés.
Contexte et Méthodologie
Ce travail clinique a été réalisé dans le cadre d’un lien avec la pédopsychiatrie à Bamako, l’ONG qui a permis de travailler étant le Samusocial Mali (Douville, 2004). Ce Samu que j’ai contribué à mettre en place en 2000 est devenu, en 2002, une association de droit malien. Sa méthode de travail est construite sur le modèle des Samu sociaux dont il retient un principe simple, le fait d’aller vers des enfants et adolescents très en errance et en danger, en nouant une triple approche médicale, psychologique et éducative. Ces interventions ont permis de rencontrer des enfants et des adolescents rescapés des guerres des pays de la sous‑région (Sierra Leone, Libéria).
La Guerre comme État Permanent
La présence croissante dе « enfants‑soldats » еt, dе fаçоn рluѕ générale, dе tоuѕ сеѕ еnfаntѕ еt аdоlеѕсеntѕ ѕоuѕ lа guеrrе еѕt lе ѕіgnе d’unе mоndіаlіѕаtіоn dеѕ соnflіtѕ quі ѕе рrоduіt еt реrdurе еn l’аbѕеnсе dе соdіfісаtіоnѕ dе tоut régіmе dе ѕуmbоlіѕаtіоn dеѕ соnflіtѕ : lе tеmрѕ dе lа déсlаrаtіоn, lа ре́rіоdе dе lа guеrrе, lе mоmеnt dе l’аrmіѕtісе, l’èrе dе lа раіх, еnfіn. Aussi pour de nombreux mineurs, voire même certains jeunes adultes, l’état de guerre ne leur semble en rien un accident dans l’histoire, un accroc, mais l’état permanent dans lequel se trouve leur environnement immédiat. De nombreux enfants et certains adolescents n’ont connu ni la ville, ni le village, ils ont connu les camps où s’entassent des réfugiés ou l’errance où on croit échapper au drame au prix de survivre en petits groupements instables dans un monde flou, peu compréhensible, en lequel il est ardu d’avoir confiance et vis‑à‑vis duquel il est périlleux de ne pas être en état d’alerte. C’est aussi que la distinction entre victimes guerrières et victimes civiles est réduite à rien dans de tels conflits. La guerre porte une atteinte considérable aux impératifs de protection de l’enfance, qui furent pourtant un des grands thèmes identifiants de l’ethos de l’Europe du XIXe et du XXe siècle. Nous assistons à des guerres larvées, sporadiques, qui semblent se résorber et reprendre vigueur de façon assez imprévisible pour l’observateur extérieur, surtout si ce dernier pense la guerre comme la conséquence d’un surcroît d’État, alors que nombre de guerres sont les résultantes d’une décomposition des États, d’une désinstitutionalisation de la vie publique.
La guerre n’est plus, depuis la Seconde Guerre mondiale et les politiques d’extermination des juifs d’Europe, une entreprise seulement destinée à s’annexer ou à contrôler des territoires. Elle devient (ou redevient car il y eut toujours des massacres de « civils » y compris dans les guerres de l’Antiquité) une entreprise d’éradication de générations massifiées d’hommes, de femmes et d’enfants, ce, la plupart du temps, au prétexte de leur supposée appartenance identitaire, ethnique ou confessionnelle. L’intégration des enfants à la guerre est alors le signe d’un déplacement rapide de la violence vers des populations démunies, souvent privées de moyens d’autodéfense.
L'Enfant-Soldat : Un Phénomène en Expansion
En 1998, le rapport de Garza Marchel pour le Secrétariat général des Nations Unies estimait à près de 250 000 le nombre de jeunes de moins de 18 ans qui combattaient dans le monde, aujourd’hui le chiffre aurait atteint presque 300 000. S’il ne s’agit pas de se focaliser sur le seul continent africain, il est vrai que c’est en Afrique que la casse des générations et les guerres que l’économique motive et auxquelles les maladies identitaires donnent une funèbre consistance idéologique, sont deux phénomènes observables, ils sont en expansion et ils alertent. Ainsi, au Libéria, lors de la démobilisation de 1997, près de 20 % des troupes du Front patriotique du Libéria regroupaient des enfants et des adolescents.
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Déconstruire le Stéréotype des Guerres Ethniques
Il est un autre stéréotype à faire voler en éclats, celui qui indique que les guerres africaines sont des guerres ethniques. Il faut rappeler ici que le mot d’ethnie essentialise des groupes humains en faisant fi des strates historiques et des contradictions qui les traversent. De plus, considéré sur le registre de l’individualité, ce terme renvoie aux plus stériles convictions des études « culture et personnalité » qui édictaient des profils de personnalité selon les ethnies. On soulignera, enfin, que la très équivoque notion d’« inconscient ethnique » proposée par Devereux (1977) et portée à la caricature d’une identité ethnocodée en France après lui et à rebours de sa théorisation a laissé plus d’un malaise. Tel qu’il est utilisé dans les registres idéologiques de l’identité groupale qui sont toujours mobilisés et surdéterminés en cas de conflits, ce terme d’ethnie est à entendre comme un produit fidéologique, qui est disponible sur le marché des réifications identitaires. Il y a un marché de l’ethnie comme il y a un marché de l’identité.
J’ai souvent remarqué la différence extrême qui sépare la même phrase « je suis un x », x désignant un nom d’ethnie selon qu’elle était dite par quelqu’un qui vivait en paix et pouvait entretenir un rapport de débat avec ce qu’il reconnaissait comme étant « sa » culture ou par un de ces adolescents sous la guerre qui, se disant d’une ethnie « x » (disant plus souvent je suis « x » que je suis un « x ») s’identifiait pleinement non pas à tel ou tel mode de vie mais à un modèle de victime réclamant justice par le biais de la vengeance. La première déclinaison de soi je suis un « x », signifie je suis un « x » parmi d’autres qui peuvent ne pas être « x ». Nous avons, de fait, deux sortes de proposition. Celle de l’identité paisible. Se dire alors un « x » ouvre à une pluralité de relations et de négociations avec ce qui n’est pas « x ». Par extension, l’identité ainsi dynamique peut se schématiser par un opérateur qui est le « pas tout ». Mon « je » n’est pas tout inclus dans le « x » qui le désigne.
Exemplifions, au risque de chosifier, par une logique qui s’exprimerait ainsi. Le signifiant « ethnie x » représente le sujet pour une batterie d’autres signifiants « ethnie x' », « ethnie x'' », « ethnie x''' ». Cet ensemble de signifiants représente le sujet dans son lien social, c’est‑à‑dire dans sa circulation dans les régimes de la dette, du don, de l’échange, et parfois aussi dans son propre roman familial où bien des altérités ont droit de cité. Bref, un sujet peut se dire inclus dans une famille au sein de laquelle cohabitent des personnes d’ethnies différentes et se référer à une lignée plus étroitement définie en termes d’ethnicisation. C’est souvent cet écart entre le « nous » de la famille et le « nous » de la lignée qui explique pourquoi l’ethnie n’est le plus souvent qu’une catégorie parmi d’autres pour se saisir de soi, parler de soi et entretenir avec soi‑même un rapport de réflexivité. Ce terme encombrant d’ethnie, trop vite et tout à fait à tort naturalisé comme une propriété psychique (un contenant et un contenu qui plus est) par les néoethnopsychanalystes folklorisants, n’est pas une qualité per se de tel ou tel individu, l’« ethnie » est un objet d’étude à déconstruire par et pour les sciences humaines, objet mouvant lié autant à la géographie qu’à l’histoire, qu’à l’actuel et à l’économique (Althabe, Douville, Selim, 2003). Quitte à enfoncer des portes ouvertes, on soulignera que sa mise en avant dans la guerre renvoie non à un ressourcement de populations qui y trouveraient leur supposée essence ou âme mais à une idéologisation liée à une internationalisation des enjeux économiques et géostratégiques des conflits.
La Honte de Vivre et la Revendication Identitaire
Si, maintenant, nous rencontrons ces revendications identitaires ethnicisées fortes chez des adolescents sous la guerre, il nous apparaît très vite que ce style de revendication identitaire vient masquer et faire pièce à un affect sidérant de l’identité : l’affect de la honte de vivre, l’affect accablé, épuisé ressenti par celui qui survit sous la menace et qui s’imagine, et ce parfois pour d’excellentes raisons, être mis au ban du social, de l’histoire, de ce pays qui est, dit‑il, le sien. La marchandisation idéologique de l’ethnie et qui en fait une arme de guerre vient faire pièce à une angoisse de non‑assignation qui se redouble souvent d’une honte peu dialectisable tant elle ne s’adresse plus à qui que ce soit. Cette revendication fait pièce à la dilapidation de la pluralité du « nous » et à la ruine de toute dialectique de la construction d’un lieu et d’un bien « commun ». Déjeté de sa famille, enfant nous le verrons souvent si mal accueilli, l’« adolescent‑soldat » se retrouve dans une relation de spécularité avec l’ancestralité, qu’il subjective comme une puissance de vengeance et de destruction. Dans une position subjective où alternent mégalomanie et mélancolie, il se fait le héros d’une altérité terrible, obscure, déshabillée de ses mythes, et qui, sans médiation, réclame qu’on la venge afin qu’elle ne meure pas. Or, si les anthropologues ont clairement compris qu’il n’y a aucune essentialisation à faire de ce terme d’ethnie, il n’en est hélas pas de même de certains cliniciens, alors que la souffrance psychique extrême qui résulte de ces situations de guerre exigerait chez les cliniciens, sur le terrain, le plus vif des discernements à cet égard.
Parcours d'Enrôlement et Thèmes Magico-Religieux
Il m’est arrivé souvent de demander à un adolescent pourquoi il avait pris les armes et fait la guerre. C’est souvent, en réponse, le même scénario qui revient. Celui d’un enfant mal accueilli, déjà, dans sa famille et qui, errant ou rejeté, ou les deux, se retrouve pour les garçons enrôlé dans une petite milice à la dérive, et pour les filles dans un bordel militaire rudimentaire. Avec, chez la mère maquerelle comme chez le chef de guerre, un accablement du sujet sous une protubérance de thèmes et de pratiques magico‑religieuses de salut par l’exorcisme, qui s’extériorisent par des possessions mystiques convulsives, des cérémonies de prières abouchant sur des transes. C’est ainsi que de médiocres chefs de guerre se mettent dans des états quasi convulsionnaires pour galvaniser leur troupes hétérogènes et effilochées.
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Limites du PTSD et Nécessité d'une Approche Psychodynamique
Pourtant si des recherches furent menées, depuis la Seconde Guerre mondiale, afin d’évaluer les conséquences de l’exposition d’enfants et d’adolescents aux situations de guerres et de combats, les cliniciens ont bien du mal, tant qu’ils se plient à l’usage envahissant de la notion de PTSD (post‑traumatic stress disorder), à situer aujourd’hui l’empan des incidences subjectives de ces expositions. Ce « trouble » fut proposé afin de favoriser, sur l’objectivation des dommages, l’indemnisation d’anciens combattants de la guerre menée par les États‑Unis au Viêtnam. De nombreux programmes humanitaires (avec les exceptions de Handicap International et du Samusocial International) se donnent pour tâche de mesurer les degrés de traumas avec des outils objectivants déviés de cette notion de PTSD, ce qui limite trop fortement une appréhension psychodynamique de l’évolution de ces jeunes dans les contextes familiaux, culturels et sociaux. Ce syndrome rassemble, au prétexte de la comorbidité, des manifestations d’ordre psychosomatique et des troubles de développements. Que dire de cette vision confuse, sinon qu’elle est significative de la réduction de la clinique à une expertise de l’objectivation d’un supposé fonctionnement normal. L’objectivation du trauma oublie que le trauma n’est pas qu’un dommage mais que c’est aussi une construction psychique du sujet. Et est alors ignoré, par cette réduction du trauma au choc ou au stress, le fait que le trauma est aussi occasion pour le sujet de composer avec de nouveaux modes d’investissement des fonctions cognitives, ce qui permet de nouvelles défenses. Et c’est alors aux adultes de s’adapter à ces nouvelles formes de subjectivation des enfants qui échappent à la sidération traumatique en s’adaptant à un monde dont ils connaissent l’envers du décor.
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