Anne Brouillard, dans son album « Berceuse du Merle », se concentre sur la restitution de l'univers sensitif d'un bébé, en capturant les sons et les lumières perçus lors de l'endormissement pour la sieste. Cette œuvre, à travers une berceuse évoquant les bruits extérieurs, suspend le temps.
Un Voyage Visuel et Sonore
L'histoire se déroule dans une chambre où un bébé dort paisiblement, avec sa maman affairée en arrière-plan. Le regard du lecteur, tel un traveling de cinéma, se déplace de la chambre à la fenêtre, puis de la fenêtre à l'arbre. Sur une branche, un merle chante avant de s'envoler au-dessus d'une cour où des enfants s'amusent. Le merle revient ensuite à sa branche, et le regard du lecteur retourne à la fenêtre, puis à la chambre. Le bébé se réveille, et sa maman a préparé un bon goûter.
Un texte court, conçu comme une berceuse, rythme les pages de l'univers sonore qui entoure l'enfant. On y entend le bruit de la maman dans la pièce d'à côté, les jeux des enfants dehors, les sons lointains de la ville et, bien sûr, le chant du merle.
L'Art d'Anne Brouillard : Douceur et Lumière
Lauréat du Conseil général de la Seine-Saint-Denis pour son opération annuelle "Livre et petite enfance", ce projet est né à l'initiative et avec le concours de la Seine-Saint-Denis. Le décor est simple : un lit à barreaux, des jouets dans la chambre et des rideaux tirés, laissant filtrer la lumière du jour, car c'est l'heure de la sieste. Dans la cuisine, la mère prépare le goûter en fredonnant une berceuse qui parle du vent dans le feuillage, d'un merle qui chante et d'enfants qui jouent au ballon. La chaise haute est prête, ainsi que le biberon, la pomme râpée et la banane écrasée dans l'assiette. L'enfant lève la tête dans son petit lit, et sa maman le prend dans ses bras. Ensemble, ils vont à la fenêtre faire signe aux enfants dans la cour.
Dans cette berceuse, tout est calme et douceur, une ambiance paisible d'autant plus agréable que le silence n'est pas total. Anne Brouillard insiste sur l'aller-retour entre l'intimité de la maison et le monde extérieur. Pour ce cadeau de naissance offert aux bébés de Seine-Saint-Denis, elle utilise des aquarelles aux teintes douces, bleues et roses, avec la lumière comme symbole de bonheur.
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La Berceuse : Un Genre Littéraire et Oral
La berceuse appartient aux "petits genres" de la littérature orale. Musique chantée, chansonnette, elle est associée à l'action de bercer. Chant d'attente, elle espère un sommeil parfois long à venir, que l'adulte s'efforce d'apprivoiser. Son rythme régulier est souvent construit sur deux notes alternatives, reproduisant les oscillations du berceau et favorisant l'endormissement. Ce genre est transmis oralement (souvent de manière fragmentaire) et par écrit.
La question centrale est de savoir ce que l'écriture fait ou défait dans la berceuse. Que perd ce genre du folklore oral enfantin lorsqu'il est transcrit ? Il s'agit d'évaluer ce qui disparaît lors de la transcription de la berceuse orale dans des recueils. Ce mouvement est ancien, comme en témoigne La Friquassée crotestyllonnée, parue en 1601. Le XIXe siècle voit un essor des collectes, comme L'Emprô genevois de J.-D. Blavignac.
Ces retranscriptions sont soumises à l'ordre graphique, s'alignant sur la page blanche. Les variantes peuvent être introduites par des lettres (a, b) et des notes de bas de page. Des virgules et des points-virgules segmentent l'écrit, organisé en strophes. Une lettre majuscule débute le texte, un point le termine, offrant un ensemble délimité. Des italiques indiquent la région de France où l'exemple a été collecté. L'imprimé calibre et standardise un ensemble ordonné et numéroté. Les berceuses recueillies sont parfois accompagnées de leur partition. L'assignation graphique uniformise les berceuses, les rondes et les formulettes.
La Perte de l'Oralité et du Corps
La malléabilité de la parole chantée disparaît. On sait quand la berceuse commence, mais pas quand elle finit, car son efficacité est marquée par son interruption. L'adulte qui berce suit l'avancée du sommeil, la voix diminue, la parole se défait, laissant place au silence. La berceuse suppose un échange ouvert, une communication paradoxale, car aucune réponse articulée n'est attendue. C'est l'effet performatif qui compte, avec une part d'improvisation dans le choix des paroles. Quand la berceuse devient texte, la mémoire incorporée laisse place à une mémoire artificielle.
Jean-Jacques Rousseau affirme que l'écriture "substitue l'exactitude à l'expression" et qu'une langue écrite perd la vivacité de celle qui est parlée. Ce passage de l'esthésique à l'esthétique se retrouve dans les berceuses écrites. Un monde de sensations se perd au profit de l'esthétisation d'un répertoire patrimonial. L'événement de parole unique qu'est le chant de la berceuse repose sur la co-présence, la proximité, le corps à corps. L'enfant reconnaît l'inflexion d'une voix, ressent la chaleur et le souffle de la personne qui le berce. Le rythme du balancement et des pulsations cardiaques rappelle le rythme du ventre maternel. La répétition de sons berceurs imite le va-et-vient du bercement.
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Le contact direct, complexe, ne peut être rendu par la berceuse écrite. C'est la perte du corps qui est révélée. Les corps en co-présence, la gestualité, le toucher, la voix et ses inflexions jouent un rôle essentiel. Pour remplir sa fonction, la berceuse peut se passer de mots, mais pas du corps et du geste. Marcel Jousse précise que si "l'écriture empêche le libre jeu des gestes", "nos mots sont incarnés profondément dans nos gestes".
Évolution du Terme et Rituel Domestique
Le mot "berceuse" entre dans la langue française peu avant le début des grandes collectes. Auparavant, on parlait de "chanson de nourrice". Le Dictionnaire de l'ancienne langue française de Godefroy donne le terme de "berceresse" pour "femme qui berce". Ce changement lexicographique est un changement de paradigme culturel où la dimension pragmatique s'efface au profit de la catégorisation littéraire.
La chanson de bercement est un micro-rituel domestique. Celui qui berce (souvent la mère) est un passeur, aidant au passage de la présence à la séparation des corps. Le sommeil est l'expérience de la séparation originelle d'avec la mère. Pour s'endormir, il faut s'abandonner, apprivoiser le noir, le silence, la solitude, l'immobilité. La berceuse, avec ses paroles chantées, son rapprochement de deux corps et son balancement régulier, rassure et assure la transition. Quand l'enfant ferme les yeux, le chant devient murmure et l'adulte le dépose délicatement dans le berceau. Ce geste de détachement doit être accompli avec soin.
Ce rituel de la berceuse orale marque les débuts de la vie, mais peut aussi être présent au moment de la quitter. Il est possible d'établir une homologie entre le sommeil pacifié engendré par la berceuse et le sommeil éternel. Certains imaginaires culturels ou artistiques prennent en charge cette homologie entre le berceau et la tombe.
La Berceuse et la Mort : Un Thème Récurrent
Le tableau La Berceuse de Vincent van Gogh illustre ce double endormissement. L'artiste se demande s'il a "chanté avec ses couleurs une petite berceuse". Le tableau semble aller de l'enfance perdue à la mort prochaine. La série des Berceuses encadre l'épisode de l'oreille coupée et précède le suicide de Van Gogh. La Berceuse est moins une chanson qu'un geste. Une femme tient une corde accrochée à un berceau invisible. Cherche-t-elle à renouer avec les gestes maternels ? Est-ce une quête d'apaisement pour un adulte vacillant ? Au bout de la corde, y a-t-il un berceau ou un cercueil ?
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La danse sarde de l'argia offre un autre exemple de ce continuum symbolique entre bercement des vivants et des morts. La personne piquée par l'argia doit être exorcisée. L'argia, âme coupable, vient du monde des morts et injecte son tourment. La victime peut être identifiée à un enfant ou à un défunt, d'où la diversité des chants et des actions cérémonielles. L'argia "petite fille" nécessite de placer la victime dans un berceau protecteur et de chanter des ninne nanne en pleurant.
La littérature offre également de nombreuses associations berceuse-mort. Cette littérature témoigne de modes de bercement funèbre et souligne les traits d'oralité. Chateaubriand décrit dans Atala le rite funéraire d'une jeune indienne qui tient son enfant mort sur ses genoux et chante d'une voix tremblante. Dans "La Jasante de la vieille", Jehan Rictus fait entendre le parler d'une mère venue se recueillir sur la tombe de son fils guillotiné. Émile Zola, dans L'Assommoir, scénographie le passage vers le grand sommeil. Le "fais dodo" de la berceuse re-ritualise ce que la mort avait défait et ré-affilie le défunt au monde des humains.
La Berceuse dans la Littérature de Jeunesse Actuelle
Aujourd'hui, les berceuses font partie intégrante de la littérature de jeunesse. Le site Ricochet répertorie une vingtaine d'occurrences sous l'entrée thématique "berceuses", principalement des livres-CD. Ces derniers mettent en avant des "interprètes exceptionnels" et une "forte plus-value esthétique". La berceuse est élevée au rang de spectacle musical. Cette esthétisation se retrouve dans d'autres titres, vantant l'intérêt pédagogique d'"aborder le répertoire classique".
Cette propension à faire de la berceuse un bel objet à voir et à lire est particulièrement mise en valeur dans l'album d'Anne Brouillard, Berceuse du Merle.
Autres Oeuvres d'Anne Brouillard
Anne Brouillard a également créé d'autres albums, tels que Il va neiger, Le pêcheur et l'oie, Voyage retour, Ronde autour de la Terre, Killiok, Nino, Le rêve du poisson, La terre tourne, Un été à la mer, Les jours heureux, La maison sous la terre, Le bain de la cantatrice, La maison de Martin et Le sapin. Ces œuvres explorent des thèmes variés, tels que la nature, l'enfance, les rêves et les relations humaines.
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