Le marchand de sable, figure emblématique de l'enfance, est associé à l'endormissement et aux rêves. Mais quelle est l'origine de cette image familière ? Est-il réellement désintéressé ? Ne s'intéresse-t-il pas trop aux enfants ? Cet article explore les racines historiques et culturelles de la berceuse du marchand de sable, en examinant son évolution à travers le temps et les différentes interprétations qui lui ont été données.

Apparition du marchand de sable

L'origine du mot "berceuse" vient probablement du terme gaulois "berz", action de bercer et relevé au 12ème siècle : "dès qu'il fu petiz en berz". Au cours des siècles il s'est attaché à l'objet qui est utilisé au bercement du bébé : berceau, berçante, bercelet ou petit berceau, bercelonnette berceau à baldaquin cerné d'un tulle et très utilisé dans les pays chauds pour éviter l'agression des mouches et des moustiques. Le berceau est confectionné d'osier ou d'un bois léger précieux. Il s'articule sur des roulettes ou de lattes arrondies fixées de chaque côté pour faciliter le bercement.

La figure du marchand de sable apparaît dans la littérature et le folklore européens, notamment dans les contes pour enfants. Furetière, à la même période, écrit d'ailleurs : "Le petit homme leur a jeté du sable dans les yeux". C'est en 1963 que, grâce à l'imagination de Claude et Christine Laydu, le marchand de sable apparaît pour la première fois sur les écrans de télévision, accompagné sur son nuage blanc d'un gros Nounours qui va s'occuper, pendant de nombreuses soirées, de coucher Nicolas et Primprenelle.

Le marchand de sable à travers les cultures

Dans les pays industrialisés, sur les recommandations de Pasteur, l'usage du berceau a pratiquement disparu au profit du lit aux montants sécurisés compliquant ainsi le désir de reprendre l'enfant et les bercements. Dès la sortie du cocon maternel, où il a sévi quelques neuf mois, le bébé s'approprie les cris, la voix de la mère.

La tradition orale l'emporte sur l'écrit et se perpétue de mère en fille. Pratiquement toutes les berceuses ont été exprimées, chantées ou écrites par les femmes, seule plage où elles peuvent exprimer leurs peines, leurs angoisses, leurs attentes, leurs espoirs et se rassurer en chantant, en murmurant, à la limite se confier à l'enfant sorti de ses entrailles.

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Au Maghreb et au Moyen-Orient, les allusions à la nuit sont rares. Contrairement aux berceuses françaises, la nuit représente l'inquiétude. Elle est plutôt réservée aux chansons d'amour pour adultes. Quelquefois, nous rencontrons dans les berceuses orientales des marques d'attachement tenant à la personne qui les susurrent telles que : "mon coeur, ma vie, mon foie, la lumière de mes yeux, mon souffle". D'autres, sont rattachées aux mets et aux sucreries.

Berceuses et maternage

La ritualisation du coucher est une pratique de maternage qui a autant de variantes que de cultures dans le monde. Elle aide l’enfant à se séparer de ses parents, de ses proches, des adultes qui lui sont familiers, et contribue à son endormissement. En Occident, en Europe du Nord, principalement en France, c’est au Moyen-Âge qu’apparaît cette particularité de se séparer la nuit, l’Eglise interdisant la proximité des corps. Les bercements, ces gestes manuels, activaient les berceaux en mouvements multi- directionnels ou pendulaires, les bercements dans les provinces françaises se pratiquaient avec un rythme doux. Au XXème siècle les recommandations de mise à distance des enfants sont inspirées par la psychanalyse afin d’empêcher la fusion incestueuse entre la mère et son enfant. C’est ainsi que le contact distal prendra racine et deviendra un modèle concernant les manières d’endormir les enfants. Plus tard, dans les années d’après-guerre, il sera fortement conseillé aux adultes de ne pas intervenir auprès des enfants pour le coucher afin de favoriser leur autonomie. Les rituels du coucher étaient encore à consonance religieuse. En Europe et en Amérique du Nord, il s’agit d’un maternage distal, caractéristique des sociétés occidentales, c’est-à-dire à distance avec comme support la voix, cordon ombilical sonore, et le regard. Il apparaît que les parents apaisent moins par eux-mêmes, cédant cette fonction aux doudous, ces objets transitionnels occidentaux multiples et très colorés.

Ailleurs dans le monde, de l’Europe à l’Asie du Sud en passant par les pays d'Afrique, les familles partagent l’espace de nuit avec leurs jeunes enfants. Au Portugal, en Angleterre, en Espagne, les bébés et les jeunes enfants s’endorment tout près des parents, dans un berceau, dans la chambre parentale. C’est ce que l’on nomme le co-sleeping ou le co-dodo c’est-à-dire le dormir ensemble ou le sommeil partagé avec plusieurs façons de le mettre en place. Au Portugal, avec son passé influencé par une culture africaine et brésilienne, le rituel s'organise également autour des berceuses. Le maternage est mixte, parfois dans la proximité, parfois dans le maternage distal. En Chine, les parents continuent à pratiquer le sommeil partagé. Les enfants dorment avec leurs parents ou dans un berceau, dans la chambre parentale, recouverts d’une couverture très douce. Au Japon, les berceuses se murmurent aux oreilles des enfants. Les thèmes des contes sont multiples, il y a les personnages mythiques tels que le chat tigré, la souris, le charpentier et les femmes des neiges. En Inde, la vie se passe au sol, le bébé est déposé dans un berceau pendulaire pour le protéger à partir du seizième jour. Le bercement est vigoureux. Dans certains pays d'Afrique, le bébé et le jeune enfant dorment blottis contre leur mère, à portée du sein, au milieu des bruits quotidiens, avec tous les adultes composant la famille élargie. Installé sur une natte, l'enfant est souvent recouvert de deux pagnes, un petit pour l’envelopper, le deuxième coloré pour l’esthétique et les ancêtres inscrits dans la filiation.

Berceuses dans la musique classique

Si le nom de "berceuse" fait immédiatement penser à la berceuse en Ré bémol Majeur de Chopin, la berceuse sur un vieil air de Bizet, la berceuse de Donizetti, "le marchand de sable" de Brahms, la berceuse de Solveig de Grieg, "dors ami" de Massenet l'on découvre vite qu'il y en a bien d'autres. Certains mouvements d'oeuvres classiques tels que la romance de "la petite musique de nuit" de Mozart, les adagios des concerti pour piano et orchestre de Mozart et de Beethoven, sans oublier le "somnifère" adagio d'Albinoni peuvent apaiser les petits, même les plus agités.

Berceuses et les émotions maternelles

La berceuse est rarement construite sur une dimension culturelle, mais plutôt biologique. Comme une ritournelle, elle se décline à conduire progressivement le bébé de l'état de veille vers le sommeil et ce, selon le tempérament de l'enfant et pour certains au niveau d'excitation où il se trouve, ralentir la berceuse dès qu'un certain apaisement est perçu.

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Dans les berceuses villageoises, les promesses sont différentes. Dans le passé, les mères ne travaillaient pas hors de la maison. La berceuse, cette littérature miraculeuse, apaisante et somnifère est la première littérature pour l'enfant. Il profite de sa forme, de son rythme et de sa musicalité bien avant d'apprendre à parler et de commencer à marcher".

Pour compléter le souci de la mère envers ses filles plus particulièrement, je rappelle cette berceuse insolite, à consonance chrétienne et qui a bercé notre sommeil ; encore aujourd'hui, les mères juives tunisiennes prétendent fredonner cette berceuse qui s'est immiscée, on ne sait comment, dans notre culture judéo-arabe.

Quand l'étau se resserre sur les communautés des Juifs des pays de l'Est, menacés dans leur existence même par les persécutions, les berceuses qui nous sont transmises restent très nombreuses. Comme si l'enfant devenait l'objet particulier de l'attention, des soucis, de la pitié de la mère. Elles n'ont pas le droit de garder leurs bébés avec elles. Ceux-ci sont cachés et les mères chantent le danger : l'enfant doit se taire sous peine d'être découvert. Nul ne peut rester insensible à l'émotion qui se dégage du Ponar lied : "schtiler, schtiler". La "Chanson de Ponar" évoque l'assassinat de 70 000 juifs du ghetto de Vilnius, la Jérusalem du Nord, dans la forêt de Ponar situé à huit kilomètres de Vilnius en Lituanie. Ne te réjouis pas mon enfant, ton rire pourrait nous trahir.

Berceuses et les personnages effrayants

Certaines berceuses sont parfois négatives ou désagréables. Elles évoquent des êtres méchants, effroyables comme le croquemitaine en France ou le Babaou en Tunisie, personnage non identifié jusqu'à nos jours, sinon dans l'imaginaire ou par le ton menaçant que prend la mère en prononçant ce mot.

Pour terminer avec ce genre, assez particulier, de berceuses, voici l'une des plus fameuses du poète russe Mikhaïl Lermontov (1814-1841) dédiée, apparemment, aux enfants et dont le plus célèbre passage est le suivant : "Le méchant tchétchène rampe sur la berge, aiguise son couteau".

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Mélodie et structure des berceuses

La mélodie du sommeil est chantée par une seule personne, qui n'est pas accompagnée d'un instrument. Son mouvement est régulier, son rythme simple et exprimé dans une tessiture plutôt grave. Une mélodie descendante ramène la détente. Les tonalités sont essentiellement mineures, signe de repos, de mélancolie, voire de tristesse.

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