Johannes Brahms, compositeur allemand du XIXe siècle, a marqué son époque par ses symphonies, concertos et lieder. Sa vie, jalonnée de rencontres marquantes, de passions refoulées et de deuils profonds, a nourri une œuvre riche et complexe, dont la célèbre berceuse, Wiegenlied, reste l'une des mélodies les plus connues au monde. Cet article explore la vie et l'œuvre de Brahms, en mettant en lumière les événements clés qui ont façonné son génie musical.
Une Jeunesse Hambourgeoise et la Découverte Précoce du Talent
Né à Hambourg le 7 mai 1833, Johannes Brahms est le fils de Johann Jakob, corniste à l'Orchestre du théâtre de Hambourg. La légende raconte que sa naissance aurait retardé une représentation de l'orchestre. Très tôt, son père décèle chez lui une oreille absolue. Dès l'âge de sept ans, il prend des cours de piano avec Otto Cossel, puis avec Eduard Marxsen, qui détecte le génie de l'enfant. Marxsen lui fait découvrir Johann Sebastian Bach, Wolfgang Mozart et Ludwig van Beethoven, et lui enseigne la théorie musicale.
Dès l'âge de 13 ans, le jeune Brahms se produit dans les tavernes de Hambourg pour aider financièrement sa famille. Parallèlement, il compose ses premières œuvres, qu'il brûlera plus tard, à l'exception de la Sérénade n°1 écrite en 1857.
Rencontres Décisives et Influences Musicales
À 17 ans, Brahms rencontre Eduard Hoffmann, dit Remenyi, violoniste hongrois. En 1853, les deux amis entament une tournée de concerts triomphaux, qui les mène jusqu'à la cour royale. Remenyi initie Brahms à la musique tzigane, dont il utilisera plus tard des mélodies dans ses compositions, notamment dans les Danses hongroises, qui connaîtront un immense succès populaire.
La même année, Brahms rencontre Franz Liszt à Weimar, mais l'entrevue se passe mal. Brahms, peu impressionné par le pianiste virtuose, donne l'air de s'ennuyer, ce qui vexe Liszt. Brahms et Remenyi se séparent alors, et Brahms est invité par Joseph Joachim à Düsseldorf pour rendre visite à Robert Schumann.
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L'Amitié Passionnée avec les Schumann
La rencontre avec Robert et Clara Schumann marque un tournant dans la vie de Brahms. Le couple devient ses amis dès la première entrevue, le 30 septembre 1853. Séduit par le talent du jeune homme, Robert Schumann ne tarit pas d'éloges à son sujet, le présentant comme l'élu au berceau duquel les grâces et les héros ont veillé. Il écrit : « Dès qu’il s’assoit au piano, il nous entraîne en de merveilleuses régions, nous faisant pénétrer avec lui dans le monde de l’idéal. Quand il inclinera sa baguette magique vers de grandes œuvres, quand l’orchestre et les chœurs lui prêteront leurs puissantes voix, plus d’un secret du monde de l’idéal nous sera révélé ».
Ces éloges mettent une grosse pression sur le jeune Brahms, qui a peur de décevoir. Il devient un familier de la famille Schumann. Malheureusement, Robert est nerveusement très fragile et sujet à des hallucinations. Après son internement en hôpital psychiatrique en 1854, la relation entre Johannes et Clara s'intensifie, et leur correspondance adopte une tonalité passionnée.
Après l'internement de Schumann en 1854 dans un hôpital psychiatrique, sa relation avec Clara s'intensifie mais reste platonique. J. Joachim et Brahms s'associent alors à la veuve pour donner des concerts afin de l'aider à subvenir à ses besoins. Quand Robert décède 2 ans plus tard, Clara s'éloigne peu à peu de Brahms.
Deuil et Inspiration : Le Requiem Allemand
La mort de Robert Schumann en 1856 éloigne Brahms de Clara, qu'il ne parvient pas à consoler. Il lui adresse une lettre résignée : « Les passions doivent vite s’estomper, ou alors, il faut les chasser ». Peu après, Brahms perd sa mère. Ces deuils successifs l'inspirent pour la composition de son Requiem allemand, une œuvre majeure qui marque une étape importante dans sa carrière.
C’est lors de la composition de son Requiem allemand que Brahms quitte Hambourg pour Vienne. Il s’y produit en virtuose. La création de ce requiem à l’église de Brême en 1868, est un succès.
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Vienne et la Reconnaissance Internationale
En 1862, Brahms s'installe à Vienne, où il est nommé directeur de la Singakademie. Il s'intègre rapidement aux milieux musicaux grâce à l'aide de Joseph Joachim. À Vienne, Brahms s'impose comme un compositeur majeur, respecté et admiré.
Deux ans après, Brahms rencontre le chef d’orchestre et pianiste Hans Von Bülow qui défend et fait connaître sa musique. Viendra plus tard un succès encore plus grand : celui des Danses hongroises, inspirées d’airs tziganes très populaires. Le grand public le découvre alors. Célébré, Brahms s’enrichit et son éditeur le supplie de composer de nouvelles pièces. Il écrit alors ses quatre symphonies en 9 ans, un temps record. La première est créée en 1876 à Karlsruhe.
En 1878 et 1881, Brahms compose son 2ème concerto pour piano. Il continue d’écrire à Clara, en tout bien tout honneur. Ils parlent de musique sur les braises d’un amour impossible, il y décrit ce deuxième concerto comme une tout petite chose, une babiole. Il répète avec l’ami Von Bülow à Meiningen et crée l’œuvre en novembre 1881 à Budapest. Cette année-là, Brahms a 38 ans. Il est toujours célibataire et le restera, ce qui ne l’empêchera pas de connaître de nombreuses amoureuses. Si son premier concerto n’a pas marché, le second va rencontrer immense succès qui lui assurera une série de concerts à Vienne, en Allemagne, aux Pays-Bas et en Hongrie. C’est la gloire.
C’est lors d’un séjour dans les Alpes que Brahms s’attaque à sa 4ème et dernière symphonie crée en octobre 1885. L’accueil est mitigé car l’œuvre présente en effet la particularité de s’achever par un quatrième mouvement qui est construit sous la forme ancienne de la passacaille. Il y développe trente variations sur un motif de basse, emprunté à la chaconne de la Cantate BWV 150 de Jean-Sébastien Bach. La 4ème symphonie de Brahms est injustement appréciée.
Personnalité et Anecdotes
Brahms est un personnage complexe, à la fois solitaire et sociable, généreux et blagueur. Vieux garçon, il a néanmoins beaucoup séduit. Sans descendance, il s’est pourtant bien occupé des enfants de son entourage avec lesquels il aimait jouer. Monument national de son vivant, il était généreux, adorait blaguer : « Si parmi les personnes présentes, il en est une que j’ai oublié d’insulter, je lui demande de bien vouloir me pardonner ». Homme du 19ème siècle, il est le premier compositeur de cette époque à graver sa musique grâce à Thomas Edison. Enfin, Brahms était rondouillard mais bon nageur, actif, vif, ouvert à la modernité, curieux de tout.
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En 1886, il devient président d’honneur de l’Association des musiciens de Vienne. Adulé, décoré, célébré, il garde sa franchise : « Je préfère penser à une belle mélodie que recevoir l’ordre de Léopold ».
Les Dernières Années et l'Héritage Musical
En 1894, trois ans avant sa mort, Brahms compose sa dernière œuvre de musique de chambre : les deux Sonates pour clarinette et piano op.120. Clara Schumann s’éteindra deux ans après, en mai 1896. Brahms lui écrit peu de temps avant sa mort : « Si vous croyez devoir attendre le pire, accordez-moi quelques mots, avec lesquels je peux venir voir s’ouvrir encore les beaux yeux, avec lesquels beaucoup se refermera pour moi ».
Tout proche de sa fin, Brahms demande à ce qu’on lui serve un verre de vin. Un vin du Rhin qu’il aime particulièrement. Il boit tout doucement et lance, non pas « c’est bon » mais « c’est beau ». Ce seront les dernières paroles d’un homme qui aimait la vie et la consacra à l’art et à la beauté. Johannes Brahms, très apprécié de tout Vienne, est atteint d’un cancer du foie et meurt à Vienne le 3 avril 1897, environ un an après Clara Schumann. Brahms devint un musicien respecté dans le monde entier.
La Berceuse : Un Chef-d'œuvre de Simplicité et d'Émotion
En 1868, Brahms compose sa célèbre Wiegenlied (Berceuse), Op. 49 No. 4. Cette mélodie, extraite d’un ensemble de cinq lieder, est sans doute la plus connue de l’œuvre de Brahms. Qui ne l’a pas déjà entendue dans son enfance ?
La première strophe est un texte extrait d’un recueil publié entre 1805 et 1808 : Des Knaben Wunderhorn (Le Cor merveilleux de l’enfant), il regroupe près de mille chants populaires allemands, dont certains remontent au Moyen Âge.
Guten Abend, gut’ Nacht, mit Rosen bedacht,mit Näglein besteckt, schlupf′ unter die Deck !Guten Abend, gut’ Nacht, von Englein bewacht,die zeigen im Traum dir Christkindleins Baum.
Bonsoir, bonne nuit, veillé par des rosescouvert de clous de girofle, glisse sous l’édredon !Bonsoir, bonne nuit, veillé par des anges,qui te montrent en rêve l’arbre de l’enfant Jésus.
La berceuse de Brahms est d’une grande simplicité apparente : sa mélodie, identique pour chacune des strophes, est composée de deux phrases, elles-mêmes composées de deux parties. En musique, on compare cette structure classique de la phrase à un jeu de questions-réponses. Mais l’accompagnement du piano est subtil et délicat, et les accords syncopés de la main droite apportent le balancement propice au bercement. Dans tous les pays, dans toutes les langues, on berce les enfants.
Un Héritage Durable
Malgré son « passéisme », Brahms n’a nullement été méprisé par l’avant-garde atonaliste. Schœnberg a même orchestré le Quatuor avec piano n°1 op. 25. Et Webern écrit : « … Un exemple qui vous frappera au plus haut point est le Chant des Parques. Ce qu’on trouve là en fait de cadences, et à quel point ses remarquables harmonies nous éloignent de la tonalité, est stupéfiant. Brahms n’est pas considéré par ses contemporains comme un « moderne », mais plutôt comme le successeur des classiques. Sa Première Symphonie est même, selon Hans von Bülow, « la dixième symphonie de Beethoven ».
Brahms reste aujourd'hui l'un des compositeurs les plus joués et les plus appréciés au monde. Sa musique, à la fois savante et accessible, continue de toucher les cœurs et d'inspirer les artistes. Ses œuvres sont d'un accès difficile pour ses contemporains ! Déjà , à propos de sa première symphonie, il notait : « Maintenant, je voudrais faire passer le message vraisemblablement surprenant que ma symphonie est longue et pas vraiment aimable.
Les Klavierstücke Op. 116-119 : "Berceuses de ma Douleur"
Il compose pendant l’été 1893 les Klavierstücke opus 119, ces « berceuses de ma souffrance » selon ses propres mots, sont ses dernières compositions pour piano seul. À qui pense-t-il en les écrivant ? Peut-être à Clara Schumann : « Chaque mesure et chaque note doit sonner comme si on voulait extraire de ses dissonances de la mélancolie avec volupté et délectation !
Sa veine créatrice réamorcée, Brahms revient à ses chères pages chorales et à son piano, alter ego négligé depuis ses Fantaisies op. 76 et Rhapsodies op. 79. L’été 1892 à Ischl, le Viennois d’adoption engage une série de vingt pièces lyriques, allusives ou véhémentes, qu’il nomme par-devers lui « Wiegenlieder meiner Schmerzen » (Berceuses de ma douleur), affecté qu’il est par la disparition de plusieurs intimes. Il pense plus encore à Clara Schumann (« pour ses doigts à elle ») à l’orée de son retrait de la scène : « Je dois te redire une fois encore que ton mari et toi représentez la plus belle expérience de ma vie, son trésor le plus précieux et ses moments les plus nobles. »
Fidèle admirateur du couple Schumann, le critique Hanslick entend aussitôt dans ce « bréviaire de pessimisme », estampillé de « la griffe du lion », une suite aux Kreisleriana et Fantasiestücke schumanniens. Vagabonds et fermes, en clair-obscur, les Opus 116-119 entrelacent des fantaisies (passionato), intermezzos (con intimissimo sentimento), ballades, capriccios et rhapsodies, le vocable schumannien d’intermezzo l’emportant sur tout autre. Le « style luthé » de Couperin - dont Brahms vient de republier les quatre Livres de clavecin - contamine la subtile polyphonie brisée de ces pièces ambiguës.
D’une rare cohérence et concentration de pensée, les Fantaisies op. 116 sont adressées à l’« insurpassable Hans von Bülow » dans la perspective qu’il les étrenne à Berlin. L’ancien créateur de la Sonate en si mineur de Liszt remercie Brahms « avec ses dix doigts ». Qu’aimer le plus dans ces bouleversants recueils doux-amers ? L’Intermezzo op. 117 en si bémol mineur où la mélodie d’oiseau prophète sourd de l’ondulante dentelle de triples croches ? L’impérieuse Ballade op. 118 en sol mineur évocatrice de « Kreisler jun. » ? L’Intermezzo largo e mesto en mi bémol mineur final de cet Opus 118 ? En mai 1893, d’Ischl, Brahms envoie à Clara Schumann le premier des Vier Klavierstücke op. 119 assorti du commentaire : « La petite pièce est exceptionnellement mélancolique et doit être jouée très lentement.
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