Gabriel Fauré, figure marquante de la musique française, a laissé une empreinte indélébile dans les genres intimistes tels que la musique pour piano, la musique de chambre et la mélodie. Son style personnel, façonné par l'enseignement de l'école Niedermeyer, a influencé de nombreux compositeurs, notamment par ses innovations harmoniques et mélodiques. La berceuse, genre musical intime par excellence, occupe une place particulière dans son œuvre. Cet article se penche sur l'analyse de la berceuse de Fauré, en explorant ses contextes, ses caractéristiques musicales et sa signification émotionnelle.

Contexte et Inspiration

La mélodie "Berceuse" de Fauré fut composée quatre ans après "Au bord de l’eau," sur un autre texte de Sully-Prudhomme qui figure dans les Stances et Poèmes (1865) sous le titre Le long du quai les grands vaisseaux. Le thème du poème - «aux hommes le labeur, aux femmes les pleurs» - est un jeu de mots et de considérations entre les «vaisseaux», dans lesquels les marins partent en mer, et les «berceaux», plus petits mais de forme identique, dans lesquels les mères bercent des enfants qui ne connaîtront peut-être jamais leur père.

Fauré a écrit un mélange de berceuse et de barcarolle en si bémol mineur, l’une de ses tonalités les plus chères.

Analyse Musicale

Mélodie et Accompagnement

D’abord, la mélodie semble intime, comme il sied au bercement (l’accompagnement en triolets, ondoyant d’une main à l’autre, est une invention magistrale); puis, dans la section centrale culminante («Tentent les horizons qui leurrent»), la musique prend un tour dramatique exacerbé, rare dans les mélodies fauréennes - nous entendons soudain le déchirement des femmes qu’on laisse, mais aussi leur colère envers la mer, perpétuelle maîtresse des marins. Cette explosion de sentiments cesse cependant aussi vite qu’elle avait commencé. L’ambitus vocal de la mélodie embrasse une étonnante treizième, de la bémol grave à fa aigu.

Équilibre et Transition

Nous pouvons mesurer combien le Fauré deuxième manière maîtrisait ses moyens à la façon dont il évite toute sensation de contraste désordonné entre les femmes à la maison et les hommes sur les flots. Tout est habilement mené avec équilibre, notamment la transition, remarquable de concision et superbe d’efficacité, qui conduit à la troisième strophe du poème.

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La Berceuse de la Suite Dolly

La Berceuse, dont la mélodie chantante se déploie sur un tendre accompagnement, fut composée en 1864, sous le titre La Chanson dans le jardin, pour la fille d’une amie.

L'Intimité et l'Enfance dans l'Œuvre de Fauré

L'attachement de Fauré aux matières évidées, aux gestes défectifs, transparaît dans sa musique. Sa poétique du retrait et des nuances infimes, perceptible dès ses premières œuvres, prend le ton de la confidence. Les formats choisis, privilégiant les petits effectifs de musique de chambre, soulignent cette sensibilité. La berceuse, par sa nature même, est révélatrice de cette intimité. Elle implique une douceur, une tendresse, une proximité, même momentanée.

Les berceuses composées par Fauré sont souvent des œuvres de circonstances, des présents offerts qui traduisent en musique un lien personnel. Du fait de sa fonction d’origine - fonction psychoaffective, parfois problématique, de l’endormissement -, la berceuse est constitutive du monde de l’enfance. Le récréatif et son lot d’espiègleries, le plaisir qui est mis dans l’inconscience du jeu sont des réalités qui permettent à Fauré d’éviter une certaine lourdeur.

L'enfance est un âge de la fragilité, de l’élan non abouti. La composition de berceuses est une réponse à cette fragilité, elle en est le pansement. L’enfance est le point de départ, la région originelle qui s’éloigne de nous à mesure que nous vieillissons. C’est donc l’extrémité d’une existence qui interroge notre présent tout en l’irriguant au moyen de notre mémoire. L’enfance est l’un des supports du souvenir, sa cause première.

La Berceuse: Entre Sérénité et Inquiétude

La berceuse, traditionnellement sereine, est souvent associée à l'endormissement. Les berceuses de Fauré traduisent cette délicatesse nécessaire, auxquelles s’ajoute surtout une lenteur qui contraste avec la vitesse d’ordinaire prisée du compositeur.

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Cependant, malgré leur caractère, les berceuses fauréennes ne sont pas des plus paisibles : le langage contemporain qui y est entendu, avec ses sons complexes, bruités, ses dissonances également et ses changements métriques, fait d’elles des musiques dans lesquelles transparaissent l’inquiétude, l’agitation intérieure de celui qui redoute le sommeil. Il s’agit d’aider au passage de la présence à la séparation des corps. Et le sommeil, c’est l’expérience de la séparation originelle toujours renouvelée d’avec la mère.

Fauré ménage, à l’intérieur de ses berceuses, une place à l’inquiétude de l’enfant. Alors, à l’inverse de toute une tradition, la singularité des efforts fauréens résiderait dans le fait d’intégrer et de mettre en scène l’anxiété de l’enfant, dépassant la seule position consolatrice du parent.

La Berceuse Pessonnienne: Un Écho Moderne

Gérard Pesson (1958*) a toujours manifesté un intérêt particulier pour des genres musicaux mineurs, délaissés par la production dite savante, telle que la chanson française. Les berceuses en sont (plus que jamais), elles qui ont acquis peu à peu une place à part chez le compositeur.

Comme pour quelques-unes de ses aînées, la berceuse pessonienne perd son utilité première, celle d’endormir, s’écartant dans le même temps du strict cadre familial et de l’échange entre un parent (souvent la mère) et un enfant. Chez Pesson, la composition de berceuses s’articule à l’exigence d’une musique pure, d’une musique dégagée de toute fonction sociétale, valant pour elle-même.

Continuité et Enveloppement

Ce qui frappe d’emblée, dans les berceuses pessoniennes, c’est la continuité du discours musical. Cela n’est pas synonyme d’ennui, cela ne veut pas dire qu’une même idée est utilisée d’un bout à l’autre de la pièce - au contraire, le langage de Pesson étant aussi une pratique du fragment, les idées musicales s’y succèdent sous formes de micro-sections (format de la miniature oblige), plutôt autonomes, bien que traversées, il est vrai, par quelques motifs récurrents ou parents telle que l’oscillation.

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Cette « continuité mélodique », identifiée par Castérède, serait une des fonctions de la berceuse (ce « passage de la présence à la séparation des corps. ») Pour assurer une telle transition, la berceuse doit pouvoir venir souligner et suppléer la présence du parent et ainsi impliquer, selon ses propres moyens, un réconfort. Précisément, il est un aspect littéralement enveloppant de la berceuse qui serait, en musique, la transposition à peine métaphorique de l’étreinte physique : « la mère caresse et enveloppe son bébé du ton de sa voix ».

Balancement et Alternance

Si la berceuse peut apparaître comme un langage universel, au moins dans sa veine rythmique, c’est du fait de son mouvement de balancier. En effet, la berceuse « s’accompagne en principe de balancements ». Intrinsèque à l’objet-berceau, mené de droite à gauche, ce mouvement de va-et-vient prolonge l’action des bras du parent, lui-même sans doute lié au balancier des jambes, rappelant à l’enfant sa vie in utero, lorsqu’il percevait les mouvements de marche de la mère.

Ce motif du balancement, c’est aussi un héritage d’un topos musical bien français : les compositeurs de la fin du XIXe et du début du XXe siècle (Massenet, Fauré, Debussy et Ravel en tête) ont très souvent utilisé des microstructures faites d’alternances binaires.

Pour le musicien, faire entendre ce balancier consiste bien souvent à répéter deux notes (ou plus largement deux objets musicaux) dans un souci d’alternance. La répétition est ainsi une dimension-clef du style des berceuse qui lui « permet de retrouver du ‘‘même’’ dans un espace où tout est empreint de différent ». Cette alternance dessine une zone de partage, tout à fait paradoxale, entre le mobile et l’immobile, entre le mouvement et la permanence, qui rappelle l’allure des mobiles accrochés au-dessus du berceau, tournant sur eux-mêmes…

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