Introduction
La berceuse créole, bien plus qu'une simple mélodie, est un vecteur d'histoire, de culture et d'exotisme. Elle incarne un héritage complexe, marqué par les voyages, les rencontres interculturelles et les réflexions identitaires. Cet article explore les multiples facettes de la berceuse créole, en s'appuyant sur des figures emblématiques comme Pierre Loti et Gisèle Pineau, afin de mieux comprendre sa richesse et sa signification.
Pierre Loti et l'Exotisme Romantique
De son vrai nom Julien Viaud, le romancier français né à Rochefort-sur-Mer en 1850, Pierre Loti occupe une place singulière parmi les écrivains-voyageurs. À une époque sans radio, sans télévision, ni réseaux sociaux, la littérature et la peinture sont les seuls moyens de voyager par l’esprit. C’est dans cette tradition que s’inscrit Julien Viaud. Dès 15 ans, il rêve de « courir le monde en bohémien » et de vivre une « vie de voyages et d’aventures ». Reçu à l’école navale à seulement 17 ans, il s’engage dans une carrière maritime, suivant les traces de son frère Gustave, médecin de la Marine. Suivront le Sénégal, la Grèce, Constantinople et la rencontre avec Hatidjé, héroïne de son premier roman, Aziyadé (1879).
En 1885, Pierre Loti voyage en Chine et au Japon, puis au Maroc en 1889. Il visite ensuite la Terre Sainte, le Proche-Orient, puis l’Inde et l’Extrême-Orient avant sa dernière mission en Égypte (1907). Élu à l’Académie Française, il publie Les Désenchantées, récit sur la vie des femmes turques dans les harems.
L'Exotisme Selon Loti
Les spécialistes de littérature ayant étudié l’œuvre de Pierre Loti à travers le prisme de l’exotisme soulignent qu’il ne se contente pas d’exalter les territoires découverts. Certes, ses livres regorgent de tableaux plaisants et de clichés exotiques dont la postérité a souvent conservé le souvenir. Mais la plume de Loti porte aussi les germes d’une critique subtile. Désenchanté et nostalgique, il révèle une réflexion nuancée sur la rencontre entre les cultures. Loti pressent déjà les effets d’une uniformisation culturelle, craignant la disparition des identités locales au profit d’un modèle européen colonial dominant.
L’exotisme selon Pierre Loti ne peut se comprendre qu’à la lumière du contexte mondial de son époque. Ce romantique oscille entre espoir et désillusion, observant l’ailleurs à travers le regard occidental du XIXᵉ siècle. Pour lui, l’exotique, c’est l’Autre cet être venu d’un monde lointain, aux coutumes, valeurs et climats différents. Mais, ironie du sort, cet Autre ne considère pas sa propre vie comme exotique : il vit simplement au rythme d’une nature généreuse, entre fruits, lumière et chaleur.
Lire aussi: Signification de la Berceuse
De l'Exotisme au Tourisme
Sous cet angle, on comprend mieux comment l’exotisme vanté par Loti a peu à peu évolué pour devenir synonyme de tropical, puis de tourisme. Les territoires coloniaux du Nouveau Monde, situés entre les tropiques du Cancer et du Capricorne, étaient empreints d’un charme paysager propice à l’évasion et aux vacances. Les mots lointain, bizarre ou étrange décrivaient alors ces destinations exotiques, aux paysages remarquables et aux mœurs fascinantes.
Gisèle Pineau et l'Identité Créole
Gisèle Pineau, écrivaine guadeloupéenne née à Paris, offre une perspective intime et complexe sur l'identité créole et la langue créole. Son expérience personnelle, marquée par l'exil et la redécouverte de ses racines, éclaire la richesse et les défis de la culture créole.
La Langue Créole : Héritage et Rejet
Enfant, Gisèle Pineau ne parlait pas le Créole. Ses parents reléguaient cette langue au second plan comme la plupart de leurs compatriotes. A cette époque, les Antillais de l’hexagone imaginaient que la langue créole était obsolète, n’avait pas d’avenir. Pour eux, le Créole évoquait la misère des plantations, une certaine forme de malheur, un passé douloureux. Ils voulaient, je crois, offrir à leurs enfants un monde nouveau, moderne. Il faut savoir que la France représentait énormément : la connaissance, une promotion sociale évidente, un espoir. En Guadeloupe, mes parents avaient vécu à la campagne, dans des cases sans eau courante, ni électricité. Ma mère a grandi sur une plantation. Souvent, elle m’a raconté qu’elle n’avait que deux robes en tout et pour tout, qu’elle possédait une seule paire de chaussures, des bottines.
C'est grâce à sa grand-mère paternelle, qui ne s'exprimait qu'en Créole, que Gisèle a commencé à comprendre cette langue. Dix ans plus tard, son père est muté à la Martinique avant de prendre sa retraite à la Guadeloupe. J’avais quatorze ans en arrivant à la Martinique. J’étais comme une étrangère. J’essayais de comprendre cette langue. J’écoutais, les oreilles grandes ouvertes. J’écoutais avec beaucoup d’attention reconnaissant au passage des mots, des expressions, des paroles autrefois entendues en France, soufflées par ma grand-mère Man Ya. J’écarquillais les yeux. Je demandais sans arrêt des traductions, blessée de ne pouvoir saisir toutes les subtilités de la langue créole. C’était vraiment mon drame. Je me suis consolée depuis. C’est mon histoire. J’ai vécu en Guadeloupe plus de vingt ans de façon continue. Pourtant, il y a toujours une part du Créole qui m’échappe. Je ne me fais guère d’illusions, je, sais que mon Créole est limité, pauvre. Mes enfants se moquent de moi quand je parle le Créole. Je continue de rouler les “R”… Mais, posséder ne serait-ce qu’une part infime de cette langue devient magique lorsqu’il s’agit d’écrire, de forger du texte entre Français et Créole, à partir de mon vécu, dans l’esprit des deux langues, Je me sens très fortement imprégnée de la langue créole, de sa poésie, de ses rythmes, de ses sons.
L'Écriture comme Expression de l'Identité
Gisèle Pineau exprime l'importance de l'écriture comme moyen de réconciliation avec son identité créole. Elle écrit avec son corps, avec son ventre, avec cette langue créole mêlée à la langue française, avec son histoire, avec sa vie. L’écriture est physique, charnelle. Je la vis à fleur de peau, dans ma chair, au milieu de mon ventre. Lorsque j’écris, je ne suis pas seulement cérébrale. Je suis traversée d’émotions et de sensations fugaces, innombrables. Oui, tout part du ventre. La douleur du souvenir, la faim d’amour, les regrets, les plaisirs…
Lire aussi: Un chef-d'œuvre de tendresse
Elle rejette l'idée d'un "collage exotique" et tente de rester au plus près, au plus vrai, de ses personnages. Quand j’ouvrais ma fenêtre le matin en Guadeloupe, je voyais des cocotiers, des bateaux sur la mer, des bananeraies immenses, des mornes verts et des toits de tôle rouge, des hommes partant aux champs le coutelas sur l’épaule, des femmes partant chapeaux de paille et robes à fleurs. Ce spectacle n’est pas exotique à mes yeux.
L'Exil et la Quête d'Appartenance
Gisèle Pineau a vécu l'expérience de l'exil et du déchirement identitaire. Je ne voulais pas que mes enfants vivent la même expérience que moi, c’est-à-dire celle de l’exil, celle du déchirement, celle de l’identité. Qui suis-je ? Toutes ces questions inutiles qui m’ont épuisée pendant mon enfance et mon adolescence, pendant ma vie de jeune adulte. J’étais sans cesse prise à partie, sollicitée par des gens qui me demandaient de me positionner, qui ne me reconnaissaient pas comme une des leurs. En France, je n’avais pas trop de problèmes, mis à part le problème du racisme : “ Retourne dans ton pays, dans ta case en paille en Afrique ! ” OK, je voulais bien retourner dans ma case en paille en Afrique, mais il n’y avait pas de case en paille en Afrique ! Il y avait les Antilles que ma grand-mère m’a heureusement données pendant son séjour en France auprès de nous. J’avais très envie de gommer les premières années de ma vie, m’inventer une enfance antillaise vécue au pays, rayer ma naissance à Paris sur ma carte d’identité. Quand je suis arrivée aux Antilles, j’ai tenté de rattraper le temps perdu, planter mes racines dans la terre créole. On m’avait vite fait comprendre que j’étais différente, déracinée pour l’éternité…
Dans ses romans, on trouve toujours un exilé. L’écriture lui a permis de se libérer et d'accepter son enfance antillaise en dehors de l'île. J’ai accepté mon enfance antillaise en dehors de l’île. J’ai accepté mon enfance sur le sol métropolitain. C’est ce que je dis aux jeunes que je rencontre aujourd’hui. N’ayez plus honte. Oui, vous avez une identité même si vous êtes nés loin de l’île. C’est votre richesse. Vous n’êtes pas moins que les autres.
Les Fantômes et la Mémoire
Les fantômes et les souvenirs jouent un rôle important dans l'œuvre de Gisèle Pineau. Elle parle de ses premières rencontres avec les fantômes et de ce prénom qu'elle porte - Gisèle - qui est le prénom d'une soeur de sa mère. Cette autre Gisèle est morte de chagrin, chagrin d’amour, selon la version familiale. Son mari, politicien, aurait été empoisonné, par jalousie… Rien n’a été vérifié ou prouvé… Personne n’est allé en prison… Ce n’est que suppositions, mon oncle aurait bu un punch au sucre et aurait été pris de terribles douleurs. Vous savez, le sucre garde parfois des petites particules de fibres de canne. Aux Antilles, on dit que le sucre est sale. Si une main malintentionnée mêle au sucre des poils de bambous, le buveur de rhum meurt rapidement, les intestins perforés par les poils de bambou. Sitôt son mari enterré, ma tante s’est assise dans une berceuse, n’a plus mangé ni bu ni parlé. Elle était enceinte et passait ses journées à se balancer dans la berceuse de ma grand-mère. C’est ainsi qu’elle s’est laissé mourir de chagrin. Et ma mère n’a pas trouvé mieux que de me donner ce prénom si lourd à porter. Ce prénom qui n’éveillait que douleurs, pleurs et peines. Plus jeune, lorsque j’entendais mon propre prénom, Gisèle - parce que les femmes aux Antilles chuchotent beaucoup dans les cuisines - je ne savais jamais si on parlait de moi au de ma tante défunte.
Réflexions sur la Littérature Antillaise
L’œuvre littéraire des Schwarz-Bart et celle de Maryse Condé participent d’une réflexion collective sur l’expérience vécue antillaise. C’est ce traitement réflexif que nous entendons mettre en évidence dans la mesure où celui-ci renouvelle le roman antillais.
Lire aussi: "La Berceuse du Petit Diable": un conte musical
Maryse Condé et la Critique des Stéréotypes
Maryse Condé, dans sa recension de Pluie et Vent sur Télumée Miracle, loue le style de Simone Schwarz-Bart, mais s’attarde néanmoins sur « l’impasse intellectuelle » à laquelle sont confrontés les auteurs antillais qui lui sont contemporains. Elle émet de sérieuses réserves critiques qui procèdent d’une lecture fanonienne de la société antillaise et de sa littérature dans un contexte marqué par les tensions raciales et les violentes répressions sociales ayant culminé au cours de l’année 1967 en Guadeloupe. L’écrivain antillais, confronté à une histoire immédiate qu’il lui importe de traduire à un moment où son matériau littéraire demeure encore informe, se trouve dans une impasse.
Elle reproche à Pluie et Vent sur Télumée Miracle de mobiliser un « stock de particularismes » dont elle fait le catalogue, entretenant, selon Maryse Condé, une stéréotypie obsolète.
La Nourriture comme Moteur Narratif
Maryse Condé évoque le premier roman co-signé de Simone Schwarz-Bart, Un plat de porc aux bananes vertes : mais en le réduisant à son titre, et le titre à un plat typique des Antilles françaises, elle en fait le symbole du roman antillais doudouïsant.
Dans Un plat de porc aux bananes vertes, la narratrice Mariotte, vieille martiniquaise enfermée dans un hospice parisien, entreprend de rédiger ce qu’elle nomme ses « Cahiers ». Nul besoin de madeleine : sans que la narratrice puisse le contrôler, le souvenir s’impose et l’île de l’enfance, la Martinique, surgit et se fond dans l’asile.
Le plat de porc aux bananes vertes nous semble un moteur romanesque. En effet, il ne s’agit ni de décrire le plat à un lecteur non initié, ni de l’ériger symbole d’une île ou d’une culture, mais de le poser comme prétexte à la narration.
Heremakhonon et le Voyage à l'Envers
Comme Un plat de porc aux bananes vertes, Heremakhonon prend la forme d’un flux de conscience à travers lequel l’action, soit les évènements socio-politiques, est déformée, amenuisée et ouatée. L’héroïne, Véronica Mercier, est une fille de l’assimilation républicaine qui atterrit en Afrique pour faire une thérapie afro-descendante consistant en une quête effrénée d’un ancêtre non « étampé ».
La narration est scandée par une série de refus qui prennent la forme d’injonctions : il faut oublier les descriptions topographiques qui ne font que se superposer inutilement au récit et qui ne peuvent dépasser les « images déjà aperçues dans les catalogues offrant à des gogos la découverte de la “vraie Afrique” ».
tags: #berceuse #créole #histoire #et #exotisme
