L'effondrement de l'Union soviétique dans la dernière décennie du vingtième siècle a laissé beaucoup de personnes désorientées, se retrouvant du côté des vaincus dans un monde où les valeurs mercantiles prenaient le dessus. Ce sentiment de désorientation est le point de départ d'une exploration de l'histoire familiale, marquée par l'engagement politique, les traumatismes de la guerre et les complexités des relations interpersonnelles.

La Sagesse Tranquille des Anciens

L'auteur évoque avec nostalgie la sérénité de trois hommes âgés, sirotant leur pastis sous les canisses d'une villa provençale, à la veille de ce cataclysme. Ces hommes, qui avaient traversé le XXe siècle, incarnaient une certaine forme de sagesse et de résilience.

  • André: Ancien déporté pour faits de Résistance, il avait ensuite aidé des républicains espagnols à fuir la répression franquiste.
  • Jean: Oncle maternel de l'auteur, il achevait sa carrière de médecin.
  • René: Père de l'auteur, il profitait de sa retraite en Provence, attiré par son ami André.

Ces "vétérans du parti" vivaient confortablement, mais étaient préoccupés par la disparition de "la lueur" venue de l'Est, qui avait alimenté leur engagement pendant des années.

L'Héritage Prolétaire et l'Engagement Politique

Le père de l'auteur, René, était un homme profondément marqué par son engagement communiste. Le jour de l'entrée de sa fille au lycée, il lui fit promettre de ne jamais oublier ses "racines prolétaires" et d'honorer son héritage par de bons résultats scolaires. Il insista pour que sa profession d'ouvrier électricien à la RATP soit mentionnée sur les fiches de renseignements, même s'il ne l'était plus depuis longtemps. Il voulait ainsi protéger sa fille d'une éventuelle discrimination dans un établissement où le bolchévisme était mal vu.

L'auteur souligne l'ironie de cette situation, où son père, un élu communiste, cherchait à occulter son statut pour protéger sa fille. Cette anecdote révèle les contradictions et les complexités de l'engagement politique dans un contexte social et historique donné.

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Les Cicatrices de la Guerre et de la Déportation

L'histoire familiale est également marquée par les traumatismes de la Seconde Guerre mondiale et de la déportation. L'auteur évoque sa grand-mère, Berthe, arrêtée lors de la rafle du Vél'd'Hiv et disparue à Auschwitz.

Berthe, native de Tchernigov, en Ukraine occidentale, avait fui les pogroms antisémites avant la révolution bolchévique. En France, elle s'était mariée et avait travaillé dans le commerce de chapeaux. Le jour de la rafle, elle avait ouvert la porte aux policiers, pensant qu'ils ne prenaient que les hommes. Son mari, Jacob, était caché, mais Berthe fut emmenée et ne revint jamais.

Ce traumatisme a profondément affecté Raymonde, la mère de l'auteur, ainsi que son frère et sa sœur. Jean franchit la ligne de démarcation et se réfugia à Gaillac, tandis qu'Alice trouva refuge dans la famille de René. Raymonde, protégée par son mariage avec un non-juif, continua ses activités clandestines à Paris.

Résistance et Paradoxes

René et Raymonde ont tous deux été actifs dans la Résistance, mais dans des secteurs distincts. Raymonde rédigeait et publiait des tracts clandestins, tandis que René organisait les réseaux clandestins des employés du métro. Leur engagement les a conduits à être arrêtés en 1942, mais ils ont réussi à convaincre les autorités de leur innocence et ont été relâchés.

L'auteur souligne le paradoxe de son père, qui a d'abord rejoint un syndicat collaborateur avant de rejoindre la CGT clandestine. Il évoque également son rôle dans la paralysie du trafic métropolitain avant la libération de Paris.

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L'implication de René dans la Résistance lui a permis de gravir les échelons syndicaux et politiques. Il est devenu membre fondateur du comité d'entreprise de la RATP, puis a rejoint la direction de la fédération de Paris du PCF. Il a été élu au conseil municipal de Paris, représentant plusieurs arrondissements de la rive gauche.

Cependant, son ascension politique s'est arrêtée aux portes du comité central, probablement en raison de son instabilité d'humeur et de son incapacité à contrôler ses colères. Il a ensuite occupé divers postes au sein du parti, notamment celui d'administrateur dans une officine parisienne de la RDA.

L'Ascendant d'un Père et les Tensions Familiales

Vivre sous le toit de René n'était pas toujours facile. Il imposait sa présence et ses opinions, saturant l'espace sonore avec les informations à la radio et interdisant à sa famille de parler. Il s'arrogeait le droit exclusif de manier les appareils électroménagers, et Raymonde, craignant ses colères, n'osait pas utiliser le lave-linge en son absence.

Si Raymonde restait soumise à son mari, Annick, la sœur de l'auteur, se rebellait contre son autorité. Elle payait cher de ne pas se plier aux diktats d'un père qui lui interdisait de se maquiller ou de porter des bas.

René a inculqué à sa fille le devoir de contester la domination politique de ceux qu'il considérait comme des ennemis du peuple et d'être exemplaire dans sa conduite. Il lui a également convaincue de la nécessité du Pacte germano-soviétique, un accord controversé qui avait placé les communistes au ban de la vie publique.

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L'auteur reconnaît qu'il n'a pas toujours été facile de s'émanciper de l'ascendant de son père. Elle évoque un épisode peu glorieux où elle a été surprise à voler une babiole dans un magasin de souvenirs, avec d'autres jeunes d'une colonie de vacances d'une "banlieue rouge".

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