La berceuse basque, plus qu'une simple mélodie, est un pan entier du patrimoine culturel du Pays Basque. Elle témoigne d'une histoire riche et complexe, tissée de traditions ancestrales, d'influences diverses et d'une identité profondément enracinée. Cet article explore les origines de cette tradition musicale, son évolution à travers les siècles et sa place dans la société basque contemporaine.
Des Origines Ancestrales à l'Ère Romaine
L'histoire de la musique basque remonte à des temps immémoriaux. Des découvertes archéologiques, telles que la flûte préhistorique en os de vautour datant d'environ 20 000 ans avant notre ère, trouvée dans les grottes d'Isturitz, attestent d'une pratique musicale très ancienne en Europe. De même, un bois de cerf à trois pointes capable de produire différents sons, découvert dans la grotte d'Atxeta et datant d'environ 8 000 ans, témoigne d'une culture musicale basque déjà bien établie.
Ces instruments, vestiges d'une époque lointaine, suggèrent l'existence de populations "protobasques" dont la continuité avec les Basques actuels a été prouvée. Il est fort probable que cette pratique instrumentale s'accompagnait d'une tradition vocale autochtone.
Le géographe grec Strabon, au début de l'Empire romain, décrit les Vascons "dansant au son de la flûte et guidant la danse avec une trompette". Cette description, rapprochée par l'anthropologue Julio Caro Baroja de la "danse à boire" (edate dantza) encore pratiquée aujourd'hui, suggère une continuité culturelle à travers les âges.
Plus tard, Marcius Fabius Quintalanius et Aurelius Prudencius, originaires de Kalagorri-Calahorra, ville basque de la province de Rioja à l'époque, évoquent le chant polyphonique à deux ou trois voix pratiqué dans leur région d'origine, confirmant l'existence d'une musique basque distinctive.
Lire aussi: Signification de la Berceuse
L'Influence du Christianisme et l'Émergence de la Polyphonie
Au Moyen Âge, la propagation du christianisme a profondément influencé la musique du Pays Basque, notamment par l'introduction du chant grégorien, un chant monodique principalement composé dans les abbayes. Bien que les Basques aient initialement été réticents, ils ont progressivement intégré la structure du chant grégorien et se sont approprié ses mélodies. De nombreux livres de chœur datant des XIe et XIIe siècles témoignent de cette adaptation, certains présentant une écriture musicale sur une seule ligne, antérieure à la notation sur quatre lignes horizontales introduite par Guido d'Arezzo.
La musique grégorienne a progressivement modifié les gammes utilisées dans la tradition populaire basque, sans pour autant parvenir à imposer son chant mélismatique (plusieurs notes de musique pour une seule syllabe de texte). À partir du XVe siècle, avec la laïcisation de la musique d'église, le chant polyphonique, diffusé par les troubadours, a connu un véritable essor.
Au début du XIVe siècle, une école de polyphonie existait en Navarre, et José de Anchorena, maître des petits chanteurs à Pampelune en 1436, composait déjà de la musique polyphonique distinguant les voix et les instruments. Joanes de Antxieta et Gonzalo Martinez de Bizkargi, nés respectivement en 1463 et 1460 au Gipuzkoa, ont également joué un rôle central dans cet essor. Antxieta fut chanteur et chapelain musicien à la cour de Ferdinand et Isabelle de Castille, tandis que Bizkargi est considéré comme le premier musicien basque de renommée européenne pour son travail de théorisation du chant. Ces développements ont jeté les bases de la musique dite "savante" au Pays Basque.
La Chanson Populaire : Un Trésor Oral
La chanson populaire basque, élément essentiel de la poésie populaire, a longtemps souffert de l'absence d'archives écrites, privant les chercheurs d'un corpus permettant d'en mesurer l'importance. Bien que l'on pense que la chanson populaire était déjà riche au Moyen Âge, Jean-Baptiste Orpustan estime que "à peu près tout ce qui est antérieur au XIIIe siècle s'est perdu au fil des générations".
Il faut attendre le XIXe siècle et les "Lumières basques" pour que des lettrés s'intéressent à cette tradition populaire. Juan Ignacio de Iztueta publie en 1826 l'un des premiers recueils de chants avec notation musicale édités en Europe, intitulé Euscaldun Anciña Anciñaco. Cet ouvrage, réalisé en collaboration avec le musicien Pedro de Albeniz, est considéré par son auteur comme un "véritable monument national" et marque le début d'une dynamique qui s'amplifie tout au long du siècle.
Lire aussi: Un chef-d'œuvre de tendresse
Le Pays Basque participe alors à l'engouement européen pour les traditions populaires. Antoine d'Abbadie inaugure ses "Fêtes basques", contribuant à la valorisation du chant basque. Suivent les recueils et travaux d'Augustin Xaho, Francisque Michel, Mme de la Villehelio, Pascal Lamazou et J. D. J.
En 1912, un concours organisé par les provinces d'Alava, de Biscaye et du Guipuzcoa récompense le meilleur recueil de chansons populaires basques, donnant l'occasion à Resurreccion Maria de Azkue et au père José Antonio de Donostia de constituer une œuvre monumentale. Azkue remporte le concours et publie son Cancionero Popular Vasco, recueil d'un millier de mélodies avec transcriptions, commentaires, analyses, textes et traductions. Donostia, second du concours, publie en 1921 un recueil de près de quatre cents mélodies intitulé Euskal eres sorta et consacre sa vie à ce travail de collecte.
Thèmes et Évolutions de la Chanson Basque
"Le Basque chante, et il chante toujours et partout", affirmait le père Donostia. Les chansons traditionnelles basques évoquent de nombreux aspects de la vie communautaire. Les plus anciennes seraient les chansons de quête, liées aux moments forts de l'année (Noël, Nouvel An, Sainte Agathe, Carnaval, Saint Jean). Des chants de guerre relatant des faits historiques sont également parvenus jusqu'à nous, comme le Chant de Beotibar, qui relate un épisode des guerres médiévales en Pays Basque. La Berterretxen khantoria, complainte souletine du XVe siècle, est l'un des chants médiévaux les mieux conservés et des plus émouvants, narrrant l'assassinat de Berterretxe.
Plus tardives sont les chansons d'amour, abondantes dans le répertoire, utilisant fréquemment des métaphores liées à la nature. Les chants d'exil, nés des mouvements d'émigration vers l'Amérique aux XIXe et XXe siècles, expriment la nostalgie des Basques pour leur terre natale. Les cantiques religieux occupent une place particulière, transmis oralement lors des cérémonies liturgiques. Des recueils comme celui de Joannes Etcheberri témoignent d'une pratique paraliturgique ancienne en langue basque.
La chanson "politique" s'affirme au XIXe siècle avec l'émergence des nationalismes. Jose Maria Iparragirre, auteur de Gernikako arbola, considéré comme l'hymne basque, devient le plus grand barde basque. Au début du XXe siècle, la naissance du nationalisme basque s'accompagne d'une prise de conscience de l'"identité basque". La guerre d'Espagne et la répression franquiste cristallisent le sentiment nationaliste. De la résistance des combattants basques demeure un chant de lutte, Eusko Gudariak.
Lire aussi: "La Berceuse du Petit Diable": un conte musical
Renouveau et Modernisation de la Musique Basque
Après la Seconde Guerre mondiale et l'installation de la dictature franquiste, Nemesio Etxaniz est considéré comme le précurseur de la nouvelle chanson basque ou chanson engagée. Mixel Labéguerie s'affirme comme l'homme de la transition, innovant par ses textes à caractère politique et social et introduisant le rythme du zortziko dans ses chansons. Son chant Gu gira Euzkadiko gazteri berria devient le symbole d'une génération de jeunes patriotes basques.
Au Pays Basque nord, de nouveaux auteurs-interprètes, influencés par la chanson protestataire internationale, émergent. Au sud, le collectif Ez Dok Amairu réunit des artistes tels que Benito Lertxundi, Xabier Lete et Mikel Laboa. Les kantaldi (concerts d'artistes basques) rassemblent un public nombreux. Après la mort de Franco, la langue basque sort de la clandestinité et la chanson traduit les espoirs de la société basque.
Dans les années 70, des groupes comme Itoiz marquent la chanson basque des années 80 avec un "rock symphonique", tandis que des groupes comme Kortatu, Hertzainak et Negu Gorriak donnent au rock une tonalité de révolte urbaine et radicale.
La Berceuse Basque : Un Symbole Culturel
La berceuse basque, Aurtxo Seaskan, est l'une des plus célèbres chansons du Pays Basque interprétée par Mariano Gonzalez, alias Luis Mariano. Aurtxo Seaskan est une chanson de Gabriel Olaizola de l'Orfeon Donostiarra. En 1937, il rejoint la troupe Eresoinka. L'idée du Gouvernement Basque de l'époque est de formé une troupe de 101 artistes du Pays Basque, afin de faire rayonner la culture à travers le monde. Parmi eux, Enrique Jorda, futur directeur de l'orchestre symphonique de San Francisco, Pepita Embil, cantatrice et future maman de Placido Domingo et un certain Mariano Gonzalez, futur Luis Mariano !!!
La berceuse basque est un symbole de la culture basque, transmise de génération en génération. Elle est chantée aux enfants pour les endormir, mais elle est aussi un symbole de l'amour maternel et de l'attachement à la terre natale. Elle est souvent interprétée lors de concerts et de festivals, et elle est un élément important du patrimoine culturel basque.
Le Chant Basque Aujourd'hui
"Un peuple qui vit est un peuple qui chante", déclarait le père Donostia. Bien que les pratiques aient évolué, le chant reste présent au Pays Basque. Les voix se font plus discrètes dans les églises et les cafés, mais elles résonnent toujours lors des fêtes, des repas et dans les chorales. Le répertoire populaire est vivant et accessible à tous. Des initiatives comme le programme Kantuketan de l'Institut culturel basque permettent à un large public de redécouvrir le chant basque et de retrouver le goût de chanter.
L'improvisation chantée, le bertsolarisme, fascine et exige des qualités hors du commun. Les couplets improvisés traversent les siècles et deviennent des classiques du chant basque. Bien que son histoire avant le XIXe siècle soit mal connue, certains chercheurs font remonter son origine à l'époque de l'Empire arabe.
L'Affaire "Jerusalaim shel zahav" et la Berceuse Basque
L'histoire de la berceuse basque a connu un rebondissement inattendu avec la chanson israélienne "Jerusalaim shel zahav". Naomi Shemer, l'auteure de cette chanson, a avoué avoir inconsciemment utilisé la mélodie d'une berceuse basque pour composer sa propre œuvre. Elle avait entendu cette berceuse chantée par son amie Nehama Hendel et, sans s'en rendre compte, elle l'avait intégrée à sa composition.
Cette révélation a suscité une vive émotion, mais elle a également permis de mettre en lumière la richesse et la beauté de la musique basque, et en particulier de ses berceuses.
tags: #berceuse #basque #origine #et #histoire
