Introduction

"Berceuse assassine" est une trilogie de bande dessinée, œuvre de Philippe Tome au scénario et Ralph Meyer au dessin, qui explore les profondeurs de la noirceur humaine à travers une narration chorale complexe et une esthétique visuelle saisissante. L'œuvre, composée des tomes "Le coeur de Télenko", "Les jambes de Martha" et "La mémoire de Dillon", propose une même histoire racontée du point de vue de trois personnages différents, dévoilant progressivement les secrets et les motivations cachées derrière un drame implacable.

L'univers sombre et désespéré de New York

L'intrigue se déroule dans un New York nocturne et oppressant, magnifiquement rendu par le dessin de Ralph Meyer. La ville est dépeinte comme un panneau publicitaire géant, saturée de spots publicitaires qui accentuent l'atmosphère sombre et désespérée. L'utilisation de couleurs sépia et noire, rehaussée par des touches de jaune, notamment pour le taxi de Joe Telenko, renforce l'ambiance "vieux polars" et souligne la tristesse qui imprègne le récit. L'encrage est à la hauteur, et les couleurs volontairement très pâles reflètent la tristesse du héros. Le jaune dominant du taxi tranche avec le reste, attirant l'attention sur cet outil de travail, symbole de la vie routinière et risquée de Joe.

Joe Telenko : Au bord du gouffre

Joe Telenko, chauffeur de taxi new-yorkais, est le personnage central du premier tome. Il est présenté comme un homme au bout du rouleau, rongé par des problèmes de santé (un cœur fragile) et un mariage toxique. Sa femme, Martha, clouée dans un fauteuil roulant, le hait et lui rend la vie impossible. Telenko déteste sa femme qui le lui rend bien. Il est persuadé que la seule solution à ses problèmes serait la disparition de Martha.

Le lecteur est plongé dans les pensées tourmentées de Joe, comprenant son raisonnement et allant même jusqu'à ressentir de l'antipathie pour Martha, dont on ignore initialement les raisons de son comportement. Joe, la quarantaine désabusée, est un homme usé par la vie. Derrière une façade de "beau gosse" se cache une ruine : un insuffisant cardiaque guettant les soubresauts de son cœur, surmené par un travail éreintant et détruit par une consommation excessive de tabac et d'alcool. Son ami Arthur, médecin veuf, semble être son seul confident, bien que même cette relation soit teintée d'ambiguïté.

Martha : Victime ou bourreau ?

Martha est initialement présentée comme une femme aigrie et revancharde, source de tous les problèmes de Joe. Elle est paralysée et clouée dans un fauteuil roulant, et son comportement odieux envers son mari la rend difficile àPlain comprendre. Cependant, au fil des tomes, la complexité de son personnage se dévoile. Le lecteur découvre progressivement les raisons de sa haine et les secrets qui entourent son handicap. Pourquoi Martha hait-elle autant Joe ? Qu'est-ce qui s'est passé entre eux pour nourrir un tel désir de vengeance ? La réponse à ces questions se trouve au cœur de l'intrigue.

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Dillon : L'engrenage de la vengeance

Dillon est un personnage clé de la trilogie, dont le rôle prend toute son ampleur dans le troisième tome. Il est présenté comme un SDF rôdant près du domicile de Martha et Joe. Son histoire est tragique : il a perdu sa fille et sa femme, et il est consumé par un désir de vengeance implacable. Dillon et sa femme vivent dans les ténèbres depuis un jour funeste, et il ne tient qu'en pensant au mal qu'il pourra procurer à ce couple assassin. Ce tome est beaucoup plus sombre, beaucoup plus torturé où l'on suit un homme (un fantôme) qui n'a plus goût à rien si ce n'est l'appel du sang.

Une narration chorale complexe

L'originalité de "Berceuse assassine" réside dans sa narration chorale. Chaque tome raconte la même histoire du point de vue d'un personnage différent : Joe, Martha et Dillon. Ce procédé narratif permet de dévoiler progressivement les différentes facettes de l'intrigue, les secrets et les mensonges qui se cachent derrière les apparences. Le lecteur est invité à reconstituer le puzzle, à interpréter les événements à la lumière des différents points de vue.

Chaque début de tome reprend tout à zéro dans la perspective d'un seul point de vue ; l'intrigue s'enrichit peu à peu de faits jusqu'alors cachés ou que le personnage en cours est le seul des trois à connaître. Un ressenti en cache un autre. C'est un triptyque, un récit à voix multiples. L'équivalent en vignettes, dessins, couleurs et phylactères de romans tels que « L'été meurtrier » de Sébastien Japrisot et «Le cercle de la croix » de Ian Pears.

Thèmes abordés

"Berceuse assassine" aborde des thèmes sombres et universels tels que la haine, la vengeance, la culpabilité, le remords et la rédemption. La trilogie explore les méandres de l'âme humaine, les motivations qui poussent les individus à commettre l'irréparable. La rancune est une prison que l'on décide de partager avec son bourreau.

Analyse du style

Le style de Philippe Tome est incisif et percutant. Les dialogues sont secs et réalistes, et l'introspection des personnages est omniprésente. Le dessin de Ralph Meyer est remarquable. Son style expressif et son utilisation des couleurs contribuent à créer une atmosphère sombre et oppressante. Le découpage des planches est dynamique et cinématographique, renforçant l'intensité du récit. Nombre de vignettes sont sans bulles, le dessin se suffisant sans problème de lui-même. Les textes sont hachés ; l'introspection des héros, bien que par instants assez prévisible, est omniprésente et empathique. Les propos sont secs, à l'emporte-pièces, comme découpés dans un polar US des 50's. Les dessins sont heurtés, cadrés comme au cinéma ; en jaillit un sentiment d'urgence et paradoxalement de parfaite fluidité, par maitrise d'un 9ème art ici parfaitement contrôlé. Les couleurs sont ciblées ambiance morose : dans les marrons, les ors et les noirs ; y émergent angoisse et suspens.

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