Introduction
La "Berceuse d'Âne" de Georges Brassens, bien qu'apparaissant comme une simple chanson pour enfants, recèle une profondeur et une complexité qui invitent à une analyse plus poussée. Cet article se propose d'explorer les différentes facettes de cette œuvre, en s'appuyant sur des éléments contextuels et des interprétations possibles.
Une Apparente Simplicité
À première vue, "Berceuse d'Âne" semble être une comptine enfantine, douce et innocente. La mélodie est simple, les paroles évoquent un âne et un enfant, et l'atmosphère générale est celle d'un sommeil paisible. Cependant, cette simplicité cache une dimension plus sombre et plus complexe.
Échos du Petit Chaperon Rouge
Une histoire nous vient directement en tête : Le Petit Chaperon rouge de Charles Perrault. Cette association suggère que derrière l'apparente innocence de la berceuse se cachent des thèmes plus sombres, tels que le danger, la perte et la vulnérabilité.
Crime Passionnel ou Crime Ordinaire ?
Dans la version que nous vous proposons ci-dessous, les trois capitaines « font la cour » à la belle. Ils sont sûrement des soldats en fin de campagne, peut-être d’ailleurs des soldats ennemis. Tue-t-on vraiment parce que l’on aime trop ? Cela ne vous rappelle rien ? La question se pose de savoir si la berceuse évoque un crime passionnel ou un crime ordinaire. Cette interrogation renforce l'idée que la chanson ne se limite pas à une simple scène enfantine, mais qu'elle aborde des thèmes adultes et potentiellement violents.
Un Contexte Historique et Culturel
Pour mieux comprendre la "Berceuse d'Âne", il est utile de la situer dans son contexte historique et culturel. Brassens était un artiste engagé, connu pour ses textes poétiques et souvent subversifs. Il est donc probable que la berceuse contienne une critique sociale ou politique implicite.
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Chansons Populaires et Thèmes Récurrents
En effet, Charles Guillon a recueilli à la fin du XIXe siècle plusieurs chansons sur ce thème, dont les ressorts comiques sont incontestables. Cependant, une rapide analyse fait apparaître des aspects plus graves. “Le bûcheron de Bresse”, tout comme “La moisson” , ou “Buvons, ma commère” (Charles Guillon, Chansons populaires de l’Ain, vol. 2, pages 345-346) opposent l’ivrogne à son mari, au champ ou rentrant du travail. Toi et ta voisine ! Autrement dit : ne bouchez pas le trou du tonneau. Charles Guillon, Chansons populaires de l’Ain. Ces chansons populaires mettent en lumière des thèmes récurrents tels que l'ivrognerie, l'adultère et les conflits conjugaux, suggérant que la "Berceuse d'Âne" pourrait également aborder des sujets similaires de manière détournée.
L'Influence de Trenet et la Modernité dans la Chanson Française
Dans l’ordre chronologique, il faut évidemment commencer par évoquer la fin de carrière de Charles Trenet. Né en 1913, premier auteur-compositeur-interprète devenu vedette et célébré en tant que tel à l’ère de la radiophonie et du microsillon à la fin des années 1930, sa façon d’amener les syncopes du jazz dans la chanson et dans son phrasé avaient marqué une vraie révolution dans l’orchestration de la chanson française, et Brassens, qui l’admirait beaucoup, savait combien il devait tribut à son œuvre. La modernité à l’origine doit alors s’entendre en éternelle jouvence et classicisme atemporel, de la part d’un artiste qui, précisément, met tout en œuvre pour s’affranchir dans ses chansons de toutes les clôtures. Loin de là dans ses frontières L’Empire commence à trembler Dans la plus atroce des guerres Rien ne peut lui ressembler […] Mais l’histoire marche à l’aise Je m’souviens qu’en ce temps-là Dans ma ville narbonnaise Petit je chantais déjà Raspoutine, Raspoutine, Raspou…Maman ! Car, chez Trenet, jusqu’à son dernier disque, si l’on meurt souvent, ce n’est pas à la fin. À la chute, et à l’instant du bilan d’une œuvre décisive pour le genre de la chanson française, ce qui surgit de façon frappante, malgré les apparences du comique et de la voix d’enfant que le vieux Trenet s’amuse à reprendre, c’est bien ce rapport régressif et fasciné à l’image maternelle - et son corollaire, une agressivité marquée envers la figure du père. Oh ! Papa pique et maman coud […] Maman ! Et dans la maison hantée Chaque nuit dit-on Papa pique et maman coud Papa pique et maman coud Maman ? où l’exclamation des retrouvailles est soulignée par un finale orchestral triomphant. La mère est celle qui accueille, et sait suturer les piqûres laissées par le père… Du coup, la fin surprenante de Raspoutine doit aussi être entendue, de la part du vieux Trenet, comme un ultime règlement de comptes à 86 ans ! Bouclant la boucle de soixante ans de chanson, le personnage-titre de Raspoutine, avec sa barbe érigée, incarne une figure paternelle menaçante, un Ouranos presque impossible à castrer, et associé à la guerre, qui justifie le finale en tant qu’appel au secours vers la mère. L'influence de Trenet sur Brassens, notamment dans l'introduction de rythmes anglo-saxons et dans la subversion des normes, pourrait expliquer la présence d'éléments inattendus et décalés dans la "Berceuse d'Âne".
L'Énigme de Léo Ferré
Le cas de Léo Ferré n’est pas moins paradoxal. Installé depuis 1975 en Toscane, il est à la fois une référence reconnue dans le monde de la chanson, mais son refus des cloisons étanches l’a brouillé avec les critères marchands qui régissent le monde de la distribution discographique, et il a quitté la maison de disques de ses plus grands succès (Barclay) pour des questions de liberté artistique. Il signe en 1980 avec la maison RCA dont il accompagnera le directeur dans l’aventure d’une nouvelle maison, les éditions EPM - officiellement Éditions Paroles et Musique, mais dont la légende lui attribue le sens acronyme originel et provocateur en diable : “Et puis merde”… De fait, après l’énorme succès du début des années 1970 qui a vu l’ancien chanteur de Saint-Germain-des-Prés rencontrer le public du rock et des Moody blues grâce à Avec le temps et C’est extra, le goût de Ferré pour les formations symphoniques et sa volonté de ne pas se cantonner dans les canons trop étroits pour lui de la chanson formatée l’éloigneront des feux de la diffusion médiatique que son aura aurait laissé attendre. Ferré ne perd pas son public, jeune et très impliqué dans les mouvances libertaires, mais a tendance à fuir les gages de reconnaissance que Trenet a reçues durant la même période. Ferré ne vient pas recevoir les distinctions, garde ses distances avec François Mitterrand, auto-édite ses textes, mais remplit le Théâtre des Champs-Élysées en 1984, puis, à chaque passage parisien, à la fin des années 1980, le Théâtre Libertaire de Paris (TLP Déjazet), et accepte l’hommage de ses pairs lors d’une fête en son honneur aux troisièmes Francofolies de La Rochelle, en 1987. Durant cette douzaine d’années, Ferré enregistre pas moins de sept albums pour RCA puis EPM, où il manifeste à la fois sa fécondité permanente, et une cohérence artistique dont le fil rouge est précisément d’échapper à tous les classements génériques : de même qu’il fait alterner les formules musicales en jouant sur scène accompagné soit d’un seul piano soit d’une bande-son symphonique (après avoir expérimenté les réticences des producteurs aux concerts des années 1970 où il dirigeait un orchestre tout en chantant), de même, en créateur inclassable et inlassable, il enregistre aussi dans de multiples registres. Durant notre période paraît la version enrichie d’un ballet lyrique, La Nuit, qu’il avait composé en 1956 et qui devient en 1983 L’opéra du pauvre - dans lequel il incarne les voix de plus de vingt protagonistes. Dans d’autres directions, il publie une version, entre déclamation, psalmodie et oratorio, de La Saison en Enfer de Rimbaud (son ultime album, en 1991) ; ainsi qu’un disque entier consacré à des textes de Jean-René Caussimon (son vieil ami auteur de Comme à Ostende et Monsieur William). Il enregistre aussi, bien sûr, plusieurs albums consacrés à ses pures chansons en tant qu’auteur-compositeur-interprète (auxquelles se greffent, ça et là, quelques mises en musique de Rimbaud, encore, ou Apollinaire), et enfin, peut-être son sommet discographique de ces années-là, son album de 1982, Ludwig - L’imaginaire - Le Bateau ivre, où il affiche, jusqu’au titre, son compagnonnage revendiqué avec Beethoven et Rimbaud comme sources de rencontres poétiques et musicales. C’est donc avec constance qu’il s’ingénie à dépasser toutes les frontières du genre chanson pour le marier aussi bien à la poésie qu’à la musique dite classique. Un styl… L’influence de Léo Ferré, avec son approche décloisonnée de la chanson et son engagement politique, pourrait également se retrouver dans la "Berceuse d'Âne", notamment dans sa capacité à aborder des thèmes graves sous une forme apparemment légère.
Interprétations Possibles
Plusieurs interprétations de la "Berceuse d'Âne" sont possibles. On peut y voir une critique de la société patriarcale, où les femmes sont souvent victimes de violence et d'oppression. L'âne, symbole de douceur et de patience, pourrait représenter les femmes, tandis que les trois capitaines symboliseraient les hommes de pouvoir. On peut également interpréter la berceuse comme une allégorie de la guerre, où les enfants sont les premières victimes. L'âne, symbole de paix et de travail, serait alors sacrifié sur l'autel de la violence.
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