André Caplet (1878-1925) fut un compositeur et chef d'orchestre français dont le parcours musical est marqué par une profonde spiritualité, une sensibilité artistique aiguisée et une capacité à naviguer entre tradition et modernité. Septième enfant d'une famille pauvre, il étudie la musique afin d'en tirer une source de revenus. Son œuvre, bien que relativement méconnue du grand public, témoigne d'une richesse et d'une originalité qui méritent d'être redécouvertes.
Formation et début de carrière
Caplet commence ses études musicales dans sa ville natale, Le Havre, où il étudie le piano, l'harmonie et le contrepoint à l'école de musique avec Henry Woollett. En 1896, il gagne Paris, où il entre au Conservatoire. Ses débuts professionnels sont marqués par une carrière de chef d'orchestre. Il débute en 1896 sa carrière de chef d'orchestre au Théâtre de la Porte-Saint-Martin, et à l'orchestre Colonne.
L'influence de Debussy et l'émergence d'un style personnel
Une rencontre déterminante dans la vie de Caplet est celle de Claude Debussy en 1907. Les deux hommes se lient d'amitié, et Debussy exerce une influence profonde sur le jeune compositeur. On peut dire que Caplet a tout de suite voué une admiration sans bornes à l'auteur de Pelléas. Il en comprenait, il en sentait, il en interprétait la musique mieux que personne. Quand il se mit à composer lui-même, ce fut d'abord sous l'inspiration de son illustre ami. Il imita Debussy, il fut un peu debussyste.
Caplet est remarqué par l'impresario Henry Russell qui le fait engager pour diriger à l'Opéra de Boston. Cependant, Caplet ne se contente pas d'imiter son maître. Il développe un style personnel, où se mêlent l'influence de Debussy, son intérêt pour la musique médiévale et le chant grégorien, et sa propre sensibilité mystique.
La guerre et la maturation artistique
La Première Guerre mondiale marque une rupture dans la vie et la carrière de Caplet. Mobilisé, il fait preuve d'une grande bravoure au front. Il la fit trés bravement, en 1914, dans un régiment d'infanterie, où, avec le grade de sergent, il assurait un service de liaison. Il fut gazé. Au front il rencontre le violoniste virtuose Lucien Durosoir, lui donne des cours de composition quand ils peuvent se rencontrer. Durosoir le fait entrer dans l'orchestre où joue également violoncelliste Maurice Maréchal. Au front il est deux fois blessé et gazé. Ces expériences traumatisantes le marquent profondément et contribuent à la maturation de son style musical.
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Après la guerre, son état de santé et son désir de se consacrer à la composition, lui font abandonner ses charges de direction. Il se marie en 1919 avec Geneviéve Perruchon.
L'œuvre d'André Caplet : un panorama
Le catalogue des œuvres de Caplet est varié, comprenant des pièces vocales, des œuvres pour piano, de la musique de chambre et des compositions orchestrales. Parmi ses œuvres les plus notables, on peut citer :
Musique vocale :
- 1893, Contemplation, pour voix et piano sur un poème de N.
- 1895, La sérénade de l'écolier, pour voix et piano sur un poème de P.-J.
- 1895, La vision de Jeanne d'Arc, cantate avec orchestre sur un texte de A.
- 1900 (1908), Chanson d'automne, pour voix et piano sur un poème d'A.
- 1900 (1908, 1925), Viens!
- 1900, Callirhoé, cantate sur un texte de 2 scènes, sur un texte de E.
- 1900, Pâques citadines, sur un texte de B.
- 1901 (1907), Myrrha, cantate en 3 scènes, sur un texte de F.
- 1902, Green, pour voix et piano ou orchestre sur un poème de Paul Verlaine (traduit en italien par R.
- 1902, Poème de mai, pour voix et piano sur un poème de A.
- 1902-1903, Papillons, pour voix et piano ou orchestreestre sur un poème de P.
- 1906 (vers 1906), Tu nous souriais, pour voix et piano sur un poème de R.
- 1908, Paroles à l'absente sur des poèmes de G.
- 1915, Solitude, pour voix et piano sur un poème de J.
- 1916 (1918), Prière normande, pour voix et piano sur un poème de J.
- 1916-1917 (1918), La croix douloureuse, pour voix et piano ou orgue ou orchestreestre, sur un poème de R.
- 1918 (1919), Détresse !, pour voix et piano ou orchestreestre, sur un poème de H.
- 1920, Le livre rose [à l'origine, Nursery] sur des poèmes de P.-J.
- 1923-1924, Le miroir de Jésus, mystères du Rosaire, sur un texte de H.
- 1924-1925, Corbeille de fruits, sur des poèmes de R.
Musique instrumentale :
- 1922, Révision de l'orchestration du « Jet d'eau » de Claude Debussy, rev.
Le Miroir de Jésus : un sommet de la musique mystique
Le Miroir de Jésus, composé entre 1923 et 1924, est sans doute l'œuvre la plus emblématique d'André Caplet. Ce cycle de mystères du Rosaire, sur un texte de Henri Ghéon, est une œuvre d'une grande profondeur spirituelle et d'une beauté musicale saisissante.
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L'illustration d'André Caplet est des plus remarquables. Ces sujets mystiques lui conviennent à merveille. Le Miroir de Jésus fut écrit, dans sa première version, pour une voix de mezzo - (Caplet pensait nettement à la voix de Claire Croiza. C'est pour elle que le rôle fut composé. Elle en fut l'incomparable interprète) - avec accompagnement d'un chœur de voix de femmes, d'un orchestre à cordes et de deux harpes. On admire avec quel art Caplet utilisa ces ressources si restreintes. On dirait presque à certains moments qu'on entend des bois, des cuivres, une flûte, un hautbois, des trompettes, tant l'auteur sait tirer parti des timbres de ses violons et en varier les effets. Certaines basses de harpe prennent un accent, une vigueur, une majesté incroyables, et quelque chose de terrifiant par endroits. Les voix d'accompagnement sont aussi traitées avec un particulier bonheur. Caplet emploie un procédé analogue à l'une des meilleures inventions de Darius Milhaud dans la Brebis égarée.
Techniquement, Caplet s'est éloigné de Debussy et de l'impressionnisme. Debussy demande souvent à la voix des effets presque impossibles à rendre. Debussy rêve d'une « voix idéale » qui s'assouplirait à tous ses besoins de poète. Il se moque des voix réelles. Tirez-vous d'affaire comme vous le pourrez, chanteurs et chanteuses ! Il en résulte d'ailleurs un délicieux caprice, une savoureuse liberté dans son discours musical. Caplet a aimé la voix humaine par-dessus tout. Il a infiniment plus écrit pour les voix que pour les instruments. Il a étudié de tout près, dans son exacte réalité, cet instrument naturel. Il en connaît à merveille le mécanisme.
Debussy a bien été intéressé par le sentiment religieux, et il l'a exprimé de façon merveilleusement pénétrante quand il a écrit Saint Sébastien. Mais il l'observe du dehors. Il reste étranger à l'église. C'est du dedans de l'église, au contraire, et comme un de ses fidèles les plus étroitement attachés à la lettre et à l'esprit du dogme que Caplet dit son ardent souci de salut éternel.
On remarquera que cette musique se libère volontiers des formules traditionnelles. Elle est très moderne. Et cependant elle conserve un parfum catholique très prononcé. C'est qu'André Caplet se souvient tout de même des procédés de l'art médiéval par l'emploi qu'il fait, en le rajeunissant, de la quarte et de la quinte, du déchant et des mouvements parallèles. André Caplet connaissait d'ailleurs à fond la technique grégorienne. L'été qui précéda sa mort, il fit un long pèlerinage à Solesmes. Et, quelques jours après qu'il fut disparu, se tenait à Paris un congrès de musique sacrée, où il devait lire une communication sur l'art grégorien dans ses rapports avec la musique moderne. De l'art grégorien il retient l'esprit plus que la lettre, et sa musique sonne tout nouvellement à nos oreilles.
Au-delà de la musique religieuse
Caplet n'a pas composé que de la musique religieuse. Et quand il se maintient dans le domaine de la musique profane, il atteint souvent pour exprimer des passions purement humaines, à une profondeur de sentiment qui ne se rencontre que chez les grands maîtres. C'est ainsi que deux mélodies, Adieu en barque et Forêt, me paraissent devoir être comptées parmi les pages capitales de la musique française. On en vient à se demander si un Henri Duparc s'est élevé plus haut.
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Un chef d'orchestre exigeant et respecté
Outre ses talents de compositeur, Caplet était un chef d'orchestre très apprécié. Ce n'était pas du tout le chef aux grands gestes, aux attitudes prétentieuses. Il ne songeait pas un seul instant au public. Des indications minutieuses émanaient de toute sa personne, de ses bras, de ses mains, de chacun de ses doigts, de sa physionomie sans cesse modifiée et dont chaque pli avait sa signification expressive, de ses épaules tantôt ramassées et tantôt au contraire largement ouvertes, de ses jambes même, un peu molles, presque pliées en toutes sortes de poses significatives, rarement tendues et raidies. Une « oreille » extraordinaire lui permettait de rectifier instantanément la moindre erreur ou la plus légère imperfection d'exécution.
Un musicien d'orchestre confia un jour à Roland-Manuel : « Nous sommes dans ses mains comme les bielles, les boulons et les entretoises du Navire qui s'y retrouve dont parle Kipling. Aucun détail ne lui échappait. Il veillait à tout. Il ne semblait même porter d'attention qu'au détail et oublier la grande ligne d'ensemble. Il n'en était rien. Il ne se contentait pas à peu de frais. A la fois têtu et patient, il lui fallait la perfection. Et si on ne lui fournissait pas les moyens de l'obtenir, il préférait renoncer, même en dernière heure, à conduire un orchestre insuffisamment préparé. C'est ainsi qu'il quitta l'Opéra en claquant les portes à la veille d'une répétition générale qu'il jugeait prématurée. Adroit, rusé, excellent diplomate à l'occasion. Il ne vivait que pour la musique. Le métier de chef d'orchestre, Caplet aurait pu l'exercer triomphalement et en recueillir gloire et fortune. Il voulait mieux. Il avait la légitime ambition de se faire un nom comme compositeur.
Fin de vie et héritage
André Caplet est décédé prématurément en 1925, à l'âge de 47 ans, des suites de complications pulmonaires liées à son exposition aux gaz pendant la guerre. Lors de la démobilisation, il paraissait guéri. Au mois de mars 1925, en revenant du Havre, où il avait dirigé un concert, il prit froid dans le train. On crut d'abord à un simple rhume. Le mal augmenta peu à peu et devint en définitive une pleurésie purulente.
André Caplet est parti précisément au moment où il prenait pleine conscience de ses dons et en réalisait l'emploi le plus noble dans des ouvrages de plus en plus approchés de la perfection.
Son œuvre, injustement oubliée pendant de nombreuses années, connaît aujourd'hui un regain d'intérêt. Sa musique, à la fois mystique et moderne, continue de toucher les auditeurs par sa beauté, sa profondeur et son originalité.
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