Introduction
Cet article explore la théorie linguistique qui sous-tend le discours sur le langage, les langues et la langue des vers dans Le Livre nouveau des saint-simoniens. Cet ouvrage rassemble des textes des années 1832 et 1833, écrits par plusieurs pensionnaires de Ménilmontant, et appartenant à des genres très différents : poèmes, lettres, comptes rendus de réunions et de conversations. Nous nous concentrerons sur deux de ces textes, Première Séance : Le Livre nouveau, daté du 14 juillet 1832, et Deuxième Séance : La Grammaire, daté du 19 juillet 1832. Les questions du langage, des langues et de la langue des vers y forment un ensemble cohérent et constituent l'un des thèmes majeurs, en accord avec les objectifs humanistes du groupe d'hommes qui s'étaient retirés sur la colline de Ménilmontant.
Vers une Nouvelle Classification des Savoirs et des Pratiques Humaines
La Division des Sciences
Dans la Deuxième Séance du Livre nouveau, consacrée à la « grammaire », Enfantin commence par rappeler l'objectif du livre qu'il souhaite préparer avec ses disciples :
Le livre, que je vous appelle à préparer avec moi dans nos entretiens de la nuit doit être à la fois l'inspirateur de la science nouvelle, de l'art nouveau, de la langue nouvelle. (84)
Ce qui nous intéresse ici, c'est l'ambition de cette réforme. La science et l'art, les deux premiers domaines sur lesquels la religion nouvelle est censée avoir une influence bénéfique, couvrent la quasi-totalité des « productions » humaines, suivant une subdivision déjà largement répandue entre les savoirs scientifiques et les pratiques artistiques. Toutefois, ces deux vastes ensembles de disciplines ne sont pas juxtaposés à seule fin de dénommer les champs de la connaissance que souhaiteraient renouveler les saint-simoniens.
Dès la Première Séance, Enfantin a dénoncé l'évolution historique des sciences vers une division des domaines de spécialités de plus en plus cloisonnée. Cette séparation des savoirs a entraîné, selon lui, l'isolement des différentes disciplines les unes par rapport aux autres, au fur et à mesure que les connaissances s'accumulaient :
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les SCIENCES sont désunies, sont détachées les unes des autres […] la masse presque entière des SAVANTS poursuit avec une ardeur infatigable des travaux spéciaux que leurs auteurs ne cherchent à rattacher en aucune façon les uns aux autres. (67)
À ce constat, vient s'en ajouter un second qui, en sus du manque de communication intrinsèque dans le domaine scientifique, vise à souligner l'absence de tout échange entre une discipline comme les mathématiques, symbolique à elle seule des sciences exactes, puisqu'elle fournit le langage dans lequel les phénomènes naturels pourront trouver une explication rationnelle, et une discipline relevant des sciences humaines, comme la métaphysique :
Ainsi il est peu de MATHÉMATICIENS, même parmi les plus profonds, qui sachent qu'une analogie, pour ainsi dire d'IDENTITÉ, existe entre leurs procédés de calcul ou de raisonnement, et la MÉTAPHYSIQUE. (67)
Si la dénonciation du cloisonnement dans lequel s'enferment les spécialités scientifiques était relativement banale, déplorer, comme le fait Enfantin, qu'un même cloisonnement sépare des domaines apparemment aussi distants l'un de l'autre que l'algèbre et la réflexion métaphysique est beaucoup moins attendu, puisque cela prend le contrepied de la distinction usuelle entre sciences exactes et sciences humaines.
Cet appel à une réunion de tous les savoirs, quel que soit leur champ disciplinaire, s'inscrit en fait dans un projet de syncrétisme universel, mais qui, de manière tout à fait significative, ne se caractérise pas par la fusion immédiate de toutes les activités humaines en un seul ensemble. Comme nous allons le voir, il se construit en deux temps : après une première réorganisation à partir des notions complémentaires de « formule » et de « forme », les distinctions, ainsi instaurées, s'effacent ensuite dans une même transcendance « morale ».
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La Forme et la Formule
Les affinités entre les connaissances sont tout d'abord repensées à partir d'un couple conceptuel antithétique, la « forme » et la « formule ».
Dans la Première Séance, Enfantin définit le « Catéchisme », dont il se veut le maître d'œuvre et qu'il appelle aussi « le livre des choses humaines », comme un ouvrage composé de deux feuillets, qui s'opposent tout en se complétant (64-65). Le premier porte sur la « formule », le second sur la « forme ». Est « formule » tout ce qui véhicule une analyse de la « VIE » ou sert à produire une telle analyse ; est « forme » tout ce qui véhicule une manifestation de la « VIE ».
En tant que discours analytiques, la métaphysique et l'algèbre se trouvent toutes deux réunies sous le sceau de la « formule ». L'algèbre est un système rationnel, admis au sein de la communauté scientifique, qui vise à décrire et comprendre les phénomènes naturels grâce à des « formules ». De même, la métaphysique propose des « formules » qui cherchent à éclairer la condition humaine. Par ailleurs, le langage, entendu comme la faculté de communiquer par la parole, fait lui aussi partie de ce premier ensemble ; ainsi que la grammaire et la prosodie, parce qu'elles sont des formalisations de la manifestation concrète de l'activité langagière, non les formes immédiates de celle-ci.
En revanche, tout le versant empirique des sciences physiques relève de la « forme », puisqu'il s'agit des manifestations immédiates de la « VIE », comme le sont la peinture, le dessin, l'image animée ou encore la géométrie (65). On voit que, dans la perspective d'Enfantin, est « manifestation » tout ce qui reproduit de manière empirique, dans le domaine des sciences, ou de manière figurative, dans le domaine de l'art, les formes de la « VIE ». Quant à la « géométrie », on ne peut comprendre son association à cet ensemble que si l'on donne au terme son sens très général de « science de l'espace », qui vise à la description des formes sur une, deux ou trois dimensions, cet objectif étant privilégié par rapport au caractère nécessairement abstrait de la discipline. Tout se passe donc, pour Enfantin, comme si la reproduction des formes du monde réel, sous quelque modalité que ce soit, n'était qu'un reflet, c'est-à-dire la restitution synthétique du monde représenté, et non pas une interprétation, c'est-à-dire une analyse de ce monde.
La Transcendance
La redistribution des disciplines, à partir du couple antinomique « formule/forme », permet de réorganiser les savoirs et les pratiques humaines en fonction de leur finalité et de regrouper dans une même perspective téléologique des domaines d'activités extrêmement diversifiés, alors qu'ils sont traditionnellement distingués les uns des autres. Elle constitue donc une première étape vers le syncrétisme universel, dont la réunion sous une même bannière de l'algèbre et de la métaphysique était emblématique. Cependant, le couple antinomique « formule/forme » conduirait à instaurer une opposition appuyée entre les deux ensembles ainsi dessinés, si le champ de la formule tout comme celui de la forme n'étaient pas investis tous deux par le souffle même de la religion nouvelle, comme cela apparaît par exemple dans l'extrait suivant :
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nous devons remanier les deux élémens de la science humaine [… ] et les élever à une puissance MORALE qui leur manque. Alors la science des formules et celle des formes, que je nomme généralement ici ALGÈBRE et GÉOMÉTRIE, mais qui renferme, d'une part, toutes les connaissances métaphysiques, de l'autre, toutes les expériences physiques, […] auront revêtu un caractère VIVANT, POÉTIQUE, RELIGIEUX. (67)
La bipartition « formule/forme » ne doit donc pas faire perdre de vue le principe unitaire qui se cache derrière elle, symbolisé par le concept de « puissance morale » et les représentations attachées à « vivant », « poétique » et « religieux » dans la citation qui précède. La distribution des « productions » humaines entre les deux champs repose sur un même principe « religieux », qui transcende les deux catégories en leur prêtant une seule et même cause. De manière significative, dans ce passage, le terme « science » apparaît au singulier : il ne désigne plus « les » sciences en tant que disciplines spécifiques, mais il représente selon une modalité unitaire, syncrétique, l'ensemble des domaines où l'homme exerce ses aptitudes intellectuelles et artistiques. Ceci explique pourquoi les différentes disciplines relevant de la formule, d'une part, et de la forme, d'autre part, sont qualifiées respectivement de « science des formules » (algèbre, métaphysique, langage, etc.) et de « science des formes » (géométrie, sciences expérimentales, peinture, dessin, etc.), avec de nouveau le singulier. Il ne s'agit pas de deux sciences distinctes, mais de deux sous-ensembles de « la SCIENCE humaine », unifiée par un seul et même « caractère ».
Le Syncrétisme Universel
Parvenu au terme de ce paragraphe, on comprend mieux l'orientation de la réforme saint-simonienne lorsqu'elle se veut « l'inspirateur de la science nouvelle, de l'art nouveau » (84). Ces deux domaines traditionnellement antithétiques voient leurs oppositions s'effacer et les divers champs de spécialités qui les constituent se redistribuer selon une dynamique interne, qui procède en quelque sorte de deux syncrétismes distincts :
- Un syncrétisme téléologique, qui réunit les savoirs et les pratiques humaines en fonction de leur finalité : analyser le monde (pour les domaines relevant de la « formule ») ou reproduire le monde (pour les domaines relevant de la « forme »).
- Un syncrétisme transcendantal, qui réunit les deux vastes ensembles que constituent la « science de la formule » et la « science de la forme » sous une même autorité « morale » ou « religieuse ».
Bien entendu, si le projet de syncrétisme universel est l'un des fondements de la pensée saint-simonienne, il n'est pas strictement « saint-simonien ». Il est inspiré en partie par le sensualisme, tel qu'il fut développé dans la seconde moitié du XVIIIe siècle par l'abbé de Condillac, et repris ensuite dans l'enseignement et les écrits des idéologues, Degérando, Destutt de Tracy, Lanjuinais, Volney. Non seulement ces derniers proposèrent une approche synthétique de la pensée et des sensations, dans le prolongement des propositions de Condillac, mais ils tentèrent de réunir sous un même principe cognitif des domaines aussi divers que la logique, la grammaire, l'économie, l'histoire et la philosophie. Il est possible, également, de déceler dans le mouvement de transcendance dégagé ci-dessus une influence de l'idéalisme allemand, entre autres de Kant et de Hegel. Nous ne développerons pas, cependant, l'étude des filiations philosophiques dans lesquelles s'inscrit la pensée saint-simonienne, préférant mettre l'accent dans les pages qui suivent sur les héritages spécifiquement linguistiques.
La « Langue Nouvelle »
Dans les lignes qui précèdent, nous avons laissé de côté le troisième thème clairement désigné par Enfantin comme l'un des domaines que Le Livre nouveau se propose d'élaborer, la « langue nouvelle ». Afin de comprendre pourquoi et comment la langue se trouve associée de près à la réforme saint-simonienne, nous commencerons par définir quelle est la spécificité de cette langue et expliquer son apparentement à la langue française, avant de présenter les éléments d'analyse grammaticale développés dans Le Livre nouveau, tout en replaçant le discours saint-simonien dans une perspective historique qui contribuera à l'éclairer.
Une Langue Universelle et Générale
Lorsqu'il s'agit de qualifier la « langue nouvelle » qui viendra contribuer à la réforme des hommes et du monde, celle-ci est fréquemment associée, dans la Deuxième Séance, aux notions d'universalité et de généralité, comme illustré ci-dessous :
Cette langue aura le caractère de l'universalité. Le problème de la langue universelle est le même que celui de la domination universelle, religieuse ou politique. […] Il n'est donné qu'à nous, dont la foi est véritablement catholique, de résoudre ce problème, dont les traditions de la tour de Babel et du don des langues attestent que l'intelligence humaine a toujours été sérieusement préoccupée. (84) Au-dessus de ces langues spéciales dominera la langue générale, accord de la voix du monde et de la voix de l'humanité, poésie des poésies ; telle sera la langue sacerdotale, religieuse, DIVINE. (85)
Le rêve d'une langue « universelle » et « générale » figure ici l'un des derniers avatars de la Grammaire générale et raisonnée de Port-Royal, relayée par les grammaires du XVIIIe siècle et, surtout, par l'influence de trois idéologues qui s'intéressèrent tout particulièrement au langage, Volney, Lanjuinais et Destutt de Tracy.
Pendant tout le XVIIIe siècle et le début du XIXe, les idées sur les langues ont relativement peu évolué depuis la publication de l'ouvrage d'Arnauld et de Lancelot. La plupart des grammairiens estiment que la pensée est première et universelle, tandis que les langues ne sont que des systèmes contingents qui reflètent plus ou moins heureusement les procédures rationnelles de l'esprit. Les grammaires visent donc à exposer les procédures propres au langage, quelle que soit la langue particulière qui l'incarne, afin d'en déduire des principes d'analyse valables pour toutes les langues parlées par les hommes. C'est la démarche qu'adoptent Beauzée, dans sa Grammaire générale ou Exposition raisonnée des éléments nécessaires du langage pour servir de fondement à l'étude de toutes les langues, Chesneau du Marsais, dans sa Logique et principes de grammaire, et Court de Gébelin, dans son Histoire naturelle de la parole ou Origine du langage, de l'écriture et de la grammaire universelle à l'usage des jeunes gens, pour ne citer que les plus grands noms du XVIIIe siècle. C'est aussi la perspective dans laquelle se placent les idéologues : Destutt de Tracy, qui revendique explicitement l'héritage de Port-Royal dans sa préface à la Seconde partie de ses Éléments d’idéologie, consacrée à La Grammaire.
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