Introduction

La Jamaïque, souvent perçue comme un paradis tropical de "peace and love", est intimement liée à la musique reggae et au mouvement rastafari. Si cette image idyllique a été largement diffusée à travers le monde, la réalité historique et sociale de l'île est bien plus complexe et nuancée. Cet article explore l'histoire de la Jamaïque, de ses racines musicales à ses défis contemporains, en mettant en lumière la genèse du reggae et son impact sur la culture mondiale.

Les Racines Musicales : Mento, Ska et Rocksteady

La musique jamaïcaine a des racines profondes dans le mento, une musique rurale issue des campagnes jamaïcaines. Le mento est une pierre angulaire de l'évolution musicale de l'île, influencée par les traditions caribéennes (Cuba, Haïti, Trinidad et Tobago, Porto Rico, Guadeloupe, Martinique) et par le "grand frère" américain. Ancré dans l'héritage africain lié à la traite négrière, le mento, comme ses cousins le calypso de Trinidad ou le son cubain, est basé sur le fameux tresillo, une cellule rythmique essentielle de la clave cubaine. Cette cellule rythmique, présente dans toutes les formes musicales de la région caribéenne, est l'image sonore de la syncope, donnant cette sensation de danse.

Le mento, qui s'est constitué à la fin du 19ème siècle, est un mélange des danses de salon des métropoles et des syncopes et contretemps africains. L'orchestration typique comprend un banjo, une clarinette, des petites percussions et une "rumba box" (une sorte de sanza fixée sur une caisse de résonance). La "rumba box" inaugure une tradition de basses puissantes qui marquera la musique jamaïcaine. Le banjo accentue les contretemps, ce qui peut être considéré comme l'origine du skank, que l'on retrouvera plus tard dans le rocksteady, le ska et le reggae. La clarinette et les vents ont un rôle mélodique, annonçant les grandes sections de vents du reggae moderne. Les textes du mento, souvent à forte connotation sexuelle, témoignent de la réalité sociale et économique de la Jamaïque des années 30 à 50.

Dans les années 40, aux États-Unis, l'exode rural des bluesmen vers les pôles industriels favorise la rencontre entre les shouters de blues acoustique et les sections rythmiques du jazz swing et bop, donnant naissance au "Rhythm'n'Blues" (R&B). Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Jamaïque se rapproche culturellement et politiquement des États-Unis. Le contact direct avec les Américains et l'expansion des techniques de communication intensifient l'intérêt des Jamaïcains pour la musique américaine, notamment le jazz et le R&B. L'explosion du R&B jamaïcain au milieu des années 1950 marque la fin de l'âge d'or du mento. Les sound systems, qui diffusent la musique américaine à travers l'île, jouent un rôle crucial. Les radios locales, contrôlées par le gouvernement, sont jugées trop "blanches" par les jeunes des ghettos, qui préfèrent se tourner vers les sound systems.

Dans les années 60, le R&B jamaïcain s'émancipe de plus en plus de son modèle américain, en incorporant des rythmes afro-caribéens. Cette évolution donne naissance au Jamaican Shuffle (Ska ternaire), puis au Ska. Les musiciens de studio de cette époque, qui deviendront les membres du groupe "The Skatalites", jouent un rôle essentiel dans cette transformation. Le skank, joué avec les deux coups de médiator vers le haut, devient la marque de fabrique de la musique jamaïcaine. Le "One Drop", une technique rythmique associant la grosse caisse et la caisse claire, est souvent attribué à Lloyd Knibb, des Skatalites. Chaque instrument marque un temps spécifique, créant une polyrythmie inspirée des musiques africaines. Le Ska devient la bande son de l'indépendance de la Jamaïque en 1962, une musique festive et dansante.

Lire aussi: Avantages et Inconvénients : Berceau d'Entreprise

En 1964, la chanteuse Millie Small popularise le ska à l'international avec le titre "My Boy Lollipop". Le Rocksteady, qui apparaît vers 1966-1968, est une transition entre le ska et le reggae. Le ralentissement du tempo laisse plus d'espace aux instruments et aux voix, augmentant la richesse mélodique. La basse devient plus fournie et mélodique, la guitare développe un jeu en "cocotte", et le chant est mis en avant avec l'apparition des premiers grands trios vocaux. Les textes des chansons abordent des thèmes variés, des chansons d'amour au "slackness".

La Naissance du Reggae et l'Influence de Bob Marley

L'origine du mot "reggae" est incertaine, mais il se différencie du rocksteady par un tempo plus rapide et par un changement dans la manière de "penser" le rythme. Dans le reggae, le skank marque les temps 2 et 4, et le son devient plus percussif, plus "africain". Le reggae originel est fortement influencé par la soul américaine, avec de nombreuses reprises de chansons de R&B.

Bob Marley, né Robert Nesta Marley le 6 février 1945, est une figure emblématique de la Jamaïque et du reggae. Son héritage musical transcende les générations grâce à son rythme révolutionnaire de one-drop et à des thèmes universels d'amour, de résistance et de libération spirituelle. Parti de débuts modestes dans le Trench Town de Kingston jusqu'à la renommée mondiale, il a transformé le reggae en un puissant vecteur de diplomatie culturelle et de changement social.

Dans les taudis en tôle de Kingston, notamment au Trench Town Culture Yard, se trouve le berceau du reggae. La créativité des taudis de Trench Town est devenue légendaire lorsque Marley, Tosh et Wailer ont collaboré au sein de ses murs. Le trio obtiendrait plus tard un succès local avec des singles comme « Simmer Down », qui s’est vendu à plus de 80 000 exemplaires en Jamaïque. Le son révolutionnaire qui a émergé des bidonvilles de Kingston a trouvé son identité rythmique dans ce qui allait devenir l’innovation la plus distinctive du reggae : le rythme one-drop. Cette évolution du one-drop représentait plus qu’une innovation technique ; elle incarnait la résistance contre les structures coloniales à travers le son. Lorsque les frères Barrett ont affiné cette innovation rythmique avec Bob Marley et les Wailers, ils ont fondamentalement modifié les schémas musicaux mondiaux. Dans les conditions désespérées de Trench Town, il a forgé une résilience musicale qui a transformé la souffrance locale en messages universels.

Sorti au milieu de tumultes politiques le 3 juin 1977, « Exodus » est devenu le testament musical emblématique de Bob Marley, transformant son exil personnel en hymnes de libération universels. Enregistrées après une tentative d’assassinat presque fatale, ces chansons documentent la vulnérabilité de Marley tout en abordant les inégalités systémiques.

Lire aussi: Berceau à roulettes : est-ce un bon choix ?

Tout au long de l’héritage musical de Marley, son identité spirituelle en tant que messager divin de Jah a fondamentalement façonné à la fois son expression artistique et sa persona publique. Les performances de Marley reflétaient les traditions pentecôtistes, utilisant des techniques d’appel et de réponse qui le positionnaient en tant que orateur spirituel plutôt qu’en simple entertainer. La théologie sonore de Marley s’étend naturellement à sa profonde critique de « Babylon », un concept multidimensionnel central à la fois dans sa musique et dans la vision du monde rastafari. À travers l’empowerment rythmique, Marley propose des chemins de guérison communautaire-contrastant l’individualisme de Babylon avec la résistance collective. Cette théologie de la libération transcende les barrières linguistiques, créant une transcendance musicale qui sert de résistance sonore. Cette tradition lyrique prophétique a créé un langage de résistance mondiale contre les barrières de l’éveil spirituel.

On remarque sa fusion rock-reggae dans des groupes comme The Police et The Clash, qui ont incorporé ses motifs rythmiques distinctifs dans leurs compositions. Alors que les rythmes de Marley ont transformé des genres musicaux à travers le monde, ses mots ont construit un cadre complet pour la justice sociale qui continue d’inspirer des activistes et des mouvements. Ce qui rend l’approche de Marley unique, c’est son équilibre entre des messages révolutionnaires et une résistance spirituelle. On trouve son héritage diplomatique le plus dramatiquement démontré lors du One Love Peace Concert de 1978, où il a facilité une poignée de main iconique entre les bitter rivals politiques Edward Seaga et Michael Manley, construisant des ponts culturels au milieu d’une violence partisane mortelle. L’ambassadeur culturel de Marley s’est étendu à l’échelle mondiale, en particulier en Afrique.

Le Rastafarisme et son Influence sur le Reggae

Le rastafarisme est un mouvement religieux et social qui a précédé le reggae et qui a accompagné l'émergence, l'expansion et l'épanouissement de cette musique. L'étymologie du mot "reggae" est incertaine, mais il est intimement lié au rastafarisme, qui a connu son apogée dans les années 70 et 80.

Léonard Percival Howell est le premier à avoir associé la prophétie du révérend Web à Haïlé Sélassier 1er. Cet afro-jamaïcain, marin de profession, grand voyageur, a initié, dès 1932, un nouveau courant de pensée, à la fois économique et spirituel, visant à « rendre justice à l’homme noir, à lui rendre sa place dans le monde”. Immense domaine situé dans une zone montagneuse, le Pinnacle sera pendant plus de 15 ans l’état indépendant des rastas, au cœur de l’état colonisé de la Jamaïque. Les premiers habitants sont bientôt rejoints par des gens moins pauvres, des artistes (surtout des musiciens) et des intellectuels noirs. Tous réfléchissent à l’avènement d’une société où justice, spiritualité et liberté assureraient le bonheur de chacun. Hostiles aux dogmes, rejetant le système économique capitaliste et colonialiste qu’ils nomment Babylone, les habitants du Pinnacle, sous l’égide d’Howell, parviennent à l’autosuffisance. Le Pinnacle devient même la plus grosse entreprise alimentaire de l’île.

Le mode de vie au Pinnacle n’est pas très british. Ces descendants d’esclaves vénèrent un Dieu noir, ne boivent pas d’alcool, cultivent le chanvre et le consomment en guise de sacrement. Ils prônent un mode de vie apaisé, orienté vers la nature et le bien-être. Végétariens, défoncés à la ganja, ils revendiquent leur indépendance et refusent de payer des impôts à la Couronne. Écologistes et altermondialistes* avant l’heure.

Lire aussi: Berceau Magique : Votre liste de naissance idéale

En 1954, la police intervient. Le Pinnacle est évacué dans la violence. Il sera définitivement démantelé en 1958. La répression rattrape les rastafaris. Léonard Howell, déjà emprisonné et interné en hôpital psychiatrique dans les années 30, se retire vivre en ermite dans une grotte. Les habitants du Pinnacle, désormais disséminés dans tout le pays, investissent les ghettos de l’île. Loin de baisser les bras, ils durcissent le message d’Howell et le propagent à travers la musique. L’arrivée des sound systems (matériel de sonorisation transportable) leur permet de diffuser des paroles militantes sur un son nouveau, inspiré du mento (musique populaire jamaïcaine), du jazz et du rythm’n and blues. La démolition du Pinnacle n’aura pas l’effet escompté. Initié par Léonard Percival Howell, le rastafarisme ne s’éteint pas. Au contraire, il se répand partout dans les villes et gagne les campagnes.

Surnommé Le Moïse Noir par les rastas, Marcus Garvey ne croit pas, contrairement à Howell, avec qui il est ami, que l’émancipation des afro-américains est possible hors de l’Afrique. Et Marcus Garvey se donne les moyens de son ambition. Simple employé dans une imprimerie de l’île, il se syndicalise et se révèle redoutable orateur. Renvoyé, il quitte l’île pour les Etats-Unis. Il se lance alors dans le journalisme, fonde son propre journal en 1918, au lendemain du premier conflit mondial : The negro World. Il devient l’un des premiers grands défenseurs de la cause noire et redonne confiance aux nombreux Jamaïcains fraîchement démobilisés présents à Harlem.

« Si l’Anglais clame que l’Angleterre est son habitat naturel, de même que la Françe l’est pour le Français, l’heure est venue pour 400 millions de Noirs de revendiquer leurs droits sur l’Afrique, » affirme haut et fort Garvey. Il se lance dans les affaires et fonde notamment en 1919, à l’aide d’une souscription auprès des Afro-Américains, une compagnie maritime censée servir le projet de rapatriement vers l’Afrique : la Black Star Line. « Il est suivi par 250 000, voire 300 000 sympathisants. Mais bien vite, les affaires de Garvey périclitent. L’implication du FBI dans ses difficultés financières est suggérée par beaucoup mais n’a jamais été prouvée. Il accumule les faillites. Accusé d’escroquerie, il est condamné à de la prison puis extradé en Jamaïque où il devient un héros national. Les disciples de Marcus Garvey sont toujours nombreux. Ils n’ont jamais cessé de diffuser son message, à l’image de Bob Marley qui estimait que “sans Marcus Garvey, rien n’aurait été possible”. Considéré par les rastafaris comme un prophète, Garvey est devenu la personnalité la plus admirée et la plus populaire (après Bob Marley bien sûr) de la Jamaïque et des musiciens reggae.

Les couleurs du drapeau éthiopien (vert, jaune et rouge) sont devenues des symboles importants pour les rastafaris, tout comme le Lion de Juda, associé à l'Ancien Testament et au roi d'Éthiopie. Le port des dreadlocks, apparu dans les ghettos de Kingston, est devenu un symbole de résistance et de libération. La consommation de ganja (marijuana) est considérée comme une arme spirituelle et économique par les rastafaris.

Les Défis Contemporains de la Jamaïque

À la mort de Bob Marley, le 11 mai 1981, s’ouvre une période noire pour le reggae en Jamaïque. Des mouvements rigoristes, racistes, homophobes et machistes s’installent à la périphérie et même au cœur du rastafarisme. Des paroles appelant à la haine et à l’insurrection par les armes apparaissent. Le message initial, tourné vers la spiritualité, le respect de l’autre, la résistance dans la non-violence, est alors négligé. Pourtant, la voix de l’espoir existe toujours. Elle est incarnée dans un sous-genre appelé le « reggae roots » ou « roots reggae ». C’est lui qui va prendre le dessus, dès 1995, avec le « new roots ».

Alors que les forces armées de Kingston affrontent les partisans de Christopher «Dudus» Coke dans une guerre civile qui a déjà fait 73 morts, l'Europe découvre une Jamaïque engluée dans le trafic de drogue et la corruption. Spécialiste de Bob Marley, la Jamaïcaine Léonie Wallace estime que l'image de son pays -«où il fait bon vivre, où l'on peut écouter du reggae et fumer des pétards», a été créée de toutes pièces par les étrangers. Si elle fût le berceau des rastafariens et de leurs dread-locks, la Jamaïque «peace and love» n'a en réalité jamais existé. Contrairement aux idées reçues, la consommation de marijuana n'y est certainement pas libre. Ni même dans les années 1970, alors que Bob Marley entonnait «Rastaman vibration yeah! I and I vibration yeah!» sur le rythme de Positive vibration (1976) et que les hippies se remettaient doucement de Woodstock, la Jamaïque n'a été cette île paradisiaque que l'on décrit. La Jamaïque a toujours été un pays au climat tendu, aux affrontements fréquents et ce, depuis que Christophe Colomb y a débarqué en 1494.

«Nous sommes des gens en colère, et l'avons toujours été». Depuis l'esclavage dans les plantations de canne à sucre aux 889 morts des élections de 1980, la société jamaïcaine s'est construite sur de très profondes divisions sociales et d'origine. Beaucoup de Jamaïcains sans éducation et sans moyen -et Bob Marley parmi eux- ont été attirés par les opportunités que promettait la capitale de Kingston à la fin des années 1950. Ils se sont installés près de la mer dans ce qui est devenu aujourd'hui la zone de ghettos. Le PNP (People's National Party) adverse, à travers son chef de file Michael Menley, a évidemment rapidement imité ce système de clientélisme et le centre-ville s'est retrouvé divisé en deux zones partisanes. La transition des joints des clips de reggae aux rails de coke de «Dudus» ne date pas d'hier. Dans son article «Politics, Violence and Drugs in Kingston, Jamaica», Colin Clarke décrit l'introduction de la cocaïne dans les années 80 au sein des garnisons. L'île devient alors une plaque tournante du trafic de cocaïne, une escale entre la Colombie et les Etats-Unis (et 2 millions d'usagers, selon l'Organe International de Contrôle des Stupéfiants).

Le pouvoir des «dons» -comme sont appelés les caïds- dépasse rapidement celui des hommes politiques désormais incapables de contrôler les ghettos.

Héritage et Influence du Reggae

Malgré ces défis, le reggae reste une force culturelle puissante en Jamaïque et dans le monde. Inscrit au Patrimoine culturel immatériel de l’Unesco depuis 2018, il résonne toujours avec force et tranquillité dans nos vies. Le rastafarisme a évolué et a survécu. Quarante ans après le décès de Bob Marley, le reggae est toujours d’actualité.

Rapidement considéré comme une musique révolutionnaire, pacifiste et universelle, le reggae a été adopté aux Etats-Unis (Max Romeo, Groundation), en Afrique (Tiken Jah Fakoly, Alpha Blondy) et en Europe (Steel Pulse, UB 40). Aux armes et cætera, le quatorzième album studio de Serge Gainsbourg, a été enregistré en douze jours, en janvier 1979, au Dynamic Sounds Studio à Kingston (Jamaïque) avec certains des meilleurs musiciens de reggae de l’île ainsi que les membres des I Threes (choristes de Bob Marley).

Le reggae voyage, il continue d’être diffusé partout. Ses musiciens n’ont de cesse de chanter leur soif de spiritualité, d’humanité, d’amour et de paix. Haïlé Selassié est mort. Rien ne semble pouvoir les faire taire. Tenaces, ils poursuivent leur combat en musique. Babylone, n’aura pas raison d’eux, ils en sont convaincus.

tags: #berceau #du #peace #and #love #jamaique

Articles populaires: