L'histoire de la musique est souvent racontée à travers des prismes simplificateurs, occultant des nuances et des complexités essentielles. La British Invasion, ce déferlement de groupes britanniques sur les charts américains au milieu des années 1960, ne fait pas exception. Si l'arrivée des Beatles à l'aéroport John F. Kennedy le 7 février 1964 est communément admise comme le point de départ de ce phénomène, une analyse plus approfondie révèle des antécédents et des influences souvent négligés. Cet article propose une relecture de l'émergence de la British Invasion, en explorant des figures et des contextes qui ont préparé le terrain à ce bouleversement musical.

La British Invasion : Un Phénomène Complexe

La British Invasion est un terme utilisé par la presse grand public, puis par les historiens des musiques populaires, pour désigner l’impact des groupes britanniques sur la scène musicale américaine et leur domination dans les hit-parades américains du début de l’année 1960 jusqu’en 1964-65. Lorsque les Beatles réussirent à enchaîner une série de tubes dans les hit-parades américains, au début de l’année 1964, ils initièrent ce que l’on appelle communément la British Invasion. La première semaine d’avril 1964 vit les Beatles occuper les cinq premières places du classement des meilleures ventes de singles aux États-Unis. L’Amérique était désormais atteinte de Beatlemania. Surfant sur la vague de leur succès, d’autres groupes britanniques suivirent le mouvement : un élan qui fut qualifié de British Invasion par la presse américaine.

Avec un demi-siècle de recul, il n’est guère surprenant que les événements entourant le phénomène de la British Invasion, et le rôle qu’y ont joué les Beatles, aient généré des versions si différentes quant à son origine. En effet, l’histoire n’existe pas dans une forme pure : elle se construit à partir de l’imagination, des interprétations et de l’inventivité de l’historien, parfois même à l’insu de ce dernier. Il est impossible d’isoler et de disséquer un événement de façon objective en dehors de son époque et de son contexte. Pourtant, compte tenu de l’importance objective de la British Invasion, qui dévia puissamment le cours des musiques populaires dans la seconde moitié du xxe siècle, on ne peut manquer de constater une absence surprenante dans le récit de son origine. En effet, outre les témoignages rapportés ci-dessus, certains commentaires semblent mettre en cause jusqu’à son statut de fait historique, la décrivant comme un événement « plus symbolique qu’effectif » ou comme « un climat ».

Avant les Beatles : Les Difficultés de la Percée Britannique

La plupart des récits sur la British Invasion commencent en insistant sur les difficultés rencontrées par les musiciens populaires britanniques qui cherchaient à s’imposer aux États-Unis dans les années 1950 et au début des années 1960. En dépit de quelques tubes isolés (par exemple, « Rock Island Line » de Lonnie Donegan, « He’s Got the Whole World in His Hands » de Laurie London, « Stranger on the Shore » d’Acker Bilk, « Let’s Get Together » de Hayley Mills ou « Telstar » des Tornados), qui avaient laissé entrevoir, de façon ponctuelle et attrayante, la possibilité d’un succès transatlantique, aucun de ces artistes n’était parvenu à y mener une carrière cohérente et pérenne. Les vedettes britanniques qui assortirent leurs enregistrements d’apparitions en personne furent tout aussi déçues : la tournée américaine de Cliff Richard, en 1960, n’eut que peu d’impact, et son premier tube aux États-Unis (« Devil Woman ») n’arriva qu’en 1976. Frankie Vaughan, qui avait pourtant partagé l’affiche avec Marilyn Monroe dans Let’s Make Love de George Cukor (1960), n’impressionna pas davantage le public américain. À l’inverse, à la même époque, l’hégémonie des musiciens américains semblait perdurer dans les hit-parades britanniques.

Étrangement, cette situation ne suscitait guère de frustration ou de ressentiment au sein de l’industrie des musiques populaires britannique. le style de la musique pop actuellement en vogue au Royaume-Uni est autant dominé par les États-Unis que l’OTAN. C’est le cas depuis plus de quarante ans, et il est fort probable que l’influence de l’Amérique sur les musiques populaires se poursuive dans le monde anglophone, à l’instar de celle des films hollywoodiens.

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Ce type de propos illustre la complaisance et le manque d’ambition internationale de l’industrie du divertissement dans le Royaume-Uni de l’après-Seconde Guerre mondiale. L’institution du Concours Eurovision de la chanson en 1956 donna certes l’occasion au public britannique de se familiariser avec les musiques populaires jouées et composées en dehors du cadre auquel il était habitué, mais le nombre restreint de tubes dans une langue autre que l’anglais ne permettait pas d’atténuer le rapport de dépendance absolue, et apparemment inévitable, vis-à-vis des produits et des styles américains.

La Stratégie Tripartite et la Prééminence Américaine

Face à de tels obstacles, une stratégie de carrière tripartite s’était plus ou moins installée, au début des années 1960, chez les musiciens britanniques : ils se concentraient tout d’abord sur le marché intérieur avec des disques, des tournées nationales, des apparitions radiophoniques et télévisuelles ; puis ils effectuaient de courts séjours dans les États majoritairement blancs du Commonwealth (Australie, Canada, Afrique du Sud), dont la population, fraîchement immigrée des îles britanniques, restait culturellement attachée au Royaume-Uni ; enfin, ils pouvaient connaître quelques succès ponctuels sur le territoire européen. Les musiciens britanniques n’aspiraient guère à davantage. Les États-Unis étaient pour eux une destination incroyablement prestigieuse et lointaine, de fait exclue - pour des raisons aussi bien financières que logistiques - du marché potentiel pour les produits extérieurs. En plus des avantages commerciaux que lui conféraient son expertise et ses ressources, ce pays était également perçu, à juste titre, comme le berceau de nombreux genres musicaux reconnus, au xxe siècle, dans le monde entier - le jazz, le blues, le gospel, la country music, et le rock‘n’roll. Qui plus est, les musiques populaires n’étaient pas les seules productions cultuelles à se trouver dans un rapport de dépendance vis-à-vis des modèles américains. Limité par la frugalité économique de l’après-guerre et par l’humiliation politique sous-jacente au démantèlement grandissant de son empire, le Royaume-Uni voyait à vrai dire dans les États-Unis une source d’inspiration pour l’ensemble de sa culture populaire.

Bradley a souligné la tendance croissante, à cette époque, « des biens culturels américains à prendre de la valeur au Royaume-Uni pour la simple raison qu’ils étaient américains […]. “Américain” devenait presque synonyme d’“excitant par sa nouveauté” ». La contagion extraordinaire des images américaines, que l’on voyait partout, des supermarchés à l’adoption d’un vocabulaire américanisé, du rock‘n’roll à l’introduction des bandits manchots, tout représentait une reconnaissance du rêve américain [comme étant] « l’image de vitalité » la plus puissante au monde. Tout ceci était particulièrement vrai au sein de cette culture émergente qu’était la jeunesse. En résumé, les États-Unis étaient des exportateurs nets en termes de produits culturels, mais des importateurs récalcitrants, et toute tentative d’inversion de cette tendance était, inexorablement, vouée à l’échec.

Brian Epstein et l'Ambition Démesurée des Beatles

C’est dans ce contexte que l’homme d’affaires liverpuldien Brian Epstein commença à assumer le contrôle gestionnaire des Beatles au début de l’année 1962. Ses assertions répétées, prédisant que leur célébrité dépasserait même celle d’Elvis Presley, passaient pour absurdes ; pour les cadres de Decca, qui rejetèrent l’enregistrement effectué par le groupe lors de leur audition pour la maison de disques, « c’était de l’hérésie pure et simple… comparer un groupe inconnu de Liverpool avec le roi du rock‘n’roll ne faisait que confirmer qu’Epstein avait perdu la raison ». Paul McCartney : Comme les États-Unis avaient toujours tout eu, de quel droit irions-nous là-bas pour y faire de l’argent ? Ils ont leurs propres groupes. Qu’allons-nous leur apporter qu’ils n’ont pas déjà ?

Après avoir achevé leur cinquième et dernière saison dans les boîtes de nuit de Hambourg, les Beatles commencèrent l’année 1963 par une brève tournée en Écosse. Sorti en octobre 1962 sur un petit label d’EMI, Parlophone, leur premier single, « Love Me Do », avait fait une entrée discrète dans les hit-parades, et ils espéraient capitaliser sur ce succès. Leurs ambitions furent rapidement devancées par la tournure que prirent les événements. Avant la fin de l’année, ils avaient vu quatre de leurs singles (« Please Please Me », « From Me to You », « She Loves You », « I Want to Hold Your Hand ») et deux de leurs albums (Please Please Me, With the Beatles) se placer en tête des charts britanniques ; ils avaient aussi effectué quatre tournées nationales, animé leur propre émission de radio pour la BBC (Pop Go the Beatles) et approuvé la parution mensuelle du Beatles Book (très vite diffusé à plus de 300 000 exemplaires) ; le Variety Club les avait nommés personnalités de l’année dans le domaine du spectacle ; leur participation à Sunday Night at the London Palladium avait été le clou de la prestigieuse émission de télévision de la chaîne ITV ; ils avaient fondé leur propre société d’édition musicale, Northern Songs ; le nombre d’inscriptions à leur fan club officiel avait littéralement explosé jusqu’à atteindre le chiffre de 80 000 adhérents ; ils avaient également fait une apparition à la Royal Variety Performance et signé un contrat pour trois films avec United Artists ; ils s’étaient produits devant plus de 100 000 fans lors d’une série de seize soirées à l’Astoria de Londres dans le cadre du Beatles Christmas Show ; et ils avaient même donné leur nom à une nouvelle forme d’hystérie collective : la « Beatlemania ». Quant à Lennon et McCartney, tout en composant les singles et la plupart des titres qui figuraient sur les albums du groupe, ils avaient fourni des tubes à Billy J. Kramer & the Dakotas (« Do You Want to Know a Secret », « Bad to Me », « I’ll Keep You Satisfied »), Cilla Black (« Love of the Loved »), les Fourmost (« Hello Little Girl », « I’m in Love ») ou les Rolling Stones (« I Wanna Be Your Man »), tandis que de nombreuses autres versions de leurs chansons étaient enregistrées par des artistes comme Kenny Lynch, Duffy Power et Del Shannon.

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L'Effet d'Entraînement : L'Émergence de la Scène de Liverpool et au-Delà

Constatant ce succès, les maisons de disques, qui ne s’étaient jusque-là jamais intéressées aux artistes qui s’écartaient des critères habituels (parce que leur musique était différente, qu’ils n’étaient pas à Londres ou qu’ils ne correspondaient pas à la formule du chanteur soliste accompagné d’un groupe) se mirent à arpenter le pays à la recherche de nouveaux candidats. Pour des raisons évidentes, les premiers groupes à bénéficier de ce revirement furent des groupes de Liverpool Gerry & the Pacemakers, les Searchers, les Big Three, the Merseybeats, Billy J. Kramer & the Dakotas, les Swinging Blue Jeans, les Fourmost ou encore les Mojos. Rapidement, l’intérêt des maisons de disques pour Liverpool s’étendit à d’autres villes du nord, parmi lesquelles Manchester (les Hollies, Herman’s Hermits, Freddie & the Dreamers, Wayne Fontana & the Mindbenders), Birmingham (le Spencer Davis Group, les Moody Blues), Newcastle (les Animals) et Belfast (Them).

L’accumulation de ces groupes créa une dynamique en apparence inexorable qui menaça (et, dans certains cas, finit même par supplanter) les grands artistes solistes de l’époque - Adam Faith, Cliff Richard, Billy Fury, Helen Shapiro, Craig Douglas. le genre le plus controversé et le plus influent du moment. Pour les consommateurs de disques, c’était une période passionnante […]. Dans les années 1950 et au début des années 1960, la musique pop avait été largement accusée d’être creuse, futile, voire corrompue ; mais voilà qu’elle était soudainement devenue un exemple de créativité culturelle et une source de fierté nationale. En se plongeant dans les classements du New Musical Express, on peut trouver des preuves de ce changement radical dans l’engouement pour la musique américaine ou britannique. Sur les 20 singles arrivés en tête des hit-parades britanniques en 1961, 12 étaient américains ; en 1962, il y en avait six sur 16.

Le Succès Britannique en Europe et le Scepticisme Américain

Quel que soit l’angle sous lequel on l’examine, le phénomène Beatles était d’une ampleur considérable et inégalée, bien qu’en grande partie limité au Royaume-Uni. « She Loves You » connut un succès honorable en Europe, en grande partie grâce à l’intérêt suscité par les témoignages de plus en plus sensationnels qui décrivaient la Beatlemania dans la presse britannique. Mais, aux États-Unis, l’accueil réservé aux Beatles était sensiblement différent. Capitol Records (la filiale nord-américaine d’EMI) avait décidé de ne sortir aucun des quatre premiers singles des Beatles, qui furent ensuite récupérés par des labels de moindre envergure (Tollie, Vee-Jay et Swan), c’est-à-dire ne disposant pas des ressources nécessaires pour mener une campagne de promotion à l’échelle nationale. Il est important de souligner que la décision n’était pas simplement due à un manque d’estime pour la musique du groupe - bien que Dave Dexter, chef de la division « Artistes internationaux & Répertoire » du label, ait reconnu plus tard que « lorsque [il avait] entendu Lennon jouer de l’harmonica [sur “Please Please Me”], [il avait] pensé que c’était la pire chose qu[’il eût] jamais entendue » - mais aussi, et surtout, au scepticisme traditionnel du label quant à la viabilité de la musique britannique. Toutes les deux semaines, EMI envoyait des colis à Capitol contenant leurs dernières nouveautés, et quelques jours plus tard, ces colis leur revenaient avec la même réponse laconique : « Ne convient pas au marché américain. » […] Par courtoisie, ils signaient parfois un artiste anglais afin de satisfaire leur maison-mère, mais il s’agissait là d’un simple geste sans conséquences.

Si le marché américain demeurait hors de portée, l’intérêt croissant des Européens pour les Beatles offrit en revanche à Epstein l’occasion de tester leur potentiel commercial en dehors du Royaume-Uni. En octobre 1963, il décida ainsi de programmer une tournée d’une semaine en Suède, avec des concerts dans une école de Karlstad, un passage dans un magasin de disques à Boras, ainsi que plusieurs apparitions dans des émissions de télévision et de radio.

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