Berthe Morisot, figure marquante de l'impressionnisme, a su s'imposer dans un monde artistique dominé par les hommes. Son tableau "Le Berceau", exposé lors de la première exposition des impressionnistes en 1874, illustre parfaitement sa capacité à moderniser des thèmes traditionnels tout en affirmant son identité de femme peintre. Cette œuvre, bien plus qu'une simple scène de maternité, est une exploration subtile des liens familiaux, de l'intimité féminine et de la condition de la femme artiste à l'époque.
Une scène d'intimité familiale
Peint à Paris, « Le Berceau » représente Edma, la sœur de Berthe Morisot, veillant sur sa fille Blanche, endormie paisiblement. Cette toile est la première d’une longue série d’œuvres qui ont pour thème la maternité. Morisot saisit un instant suspendu, empreint de douceur et de délicatesse. Un lien invisible, mais palpable, unit la mère et l’enfant. Edma pose un regard tendre et touchant sur sa petite fille, blottie dans le cocon protecteur du berceau. Blanche est protégée par la présence maternelle et par le voilage du berceau, légèrement relevé par la main droite d’Edma.
Une composition savamment étudiée
Même si cette peinture représente l’un des moments les plus émouvants de la vie de l’artiste, sa composition n’en est pas moins savamment étudiée. Le regard de la mère, la ligne de son bras gauche replié, auquel fait également écho le bras de l’enfant et ses yeux clos, tracent une longue diagonale qui est soulignée par le mouvement du rideau en arrière-plan. La peintre parvient ici à traduire un moment suspendu dans le temps, empreint de douceur et de délicatesse. La tête d’Edma reposant sur sa main gauche renforce son air pensif et lui confère une certaine gravité.
La diagonale déterminée par le regard d’Edma vers sa fille est reprise par la ligne de leurs bras repliés en symétrie l’un de l’autre, les yeux clos du bébé et le voilage en arrière-plan. À cette tension s’oppose le voile tiré entre le berceau et le spectateur ; retenu par la jeune mère, il souligne l’intimité de la scène.
La modernité d'un thème traditionnel
Le sujet traditionnel de la maternité est modernisé par la séparation physique de la mère et de l’enfant qui situe leur rapport dans un registre plus conscient qu’affectif. Berthe Morisot ne cherche pas à montrer une fusion des corps et une sensualité des chairs. Une pudeur et une distance sont instaurées entre la mère et sa fille : le regard attentif, peut-être anxieux, suggère une réflexion sur l'avenir de cette enfant à l'orée de son existence.
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La relation de la mère et de l'enfant s'inscrit dans une longue tradition de l'art occidental, où les représentations de la Vierge à l'Enfant abondent. Le peintre de la Renaissance italienne Raphaël est très représentatif de ces madones douces et attentives.
Une palette de couleurs douces et harmonieuses
Le peintre utilise une palette de couleurs douces. La robe, le fauteuil et le mur du fond sont autant de taches sombres, tranchant avec les harmonies de pastels. Entourant le lit situé en arrière-plan, le voilage blanc est nacré de reflets bleutés, celui du berceau laisse apparaitre des nuances de rose.
La jeune femme est vêtue d’une tenue toute simple, les cheveux juste retenus, à peine coiffés. Elle est chez elle, sans la contrainte d’être apprêtée et de paraître à des yeux extérieurs. Elle a revêtu une robe d’intérieur à rayures bleu marine et noir, simple mais élégante. Une chemise blanche à la dentelle délicate vient trancher sur le vêtement sombre et met en valeur son visage, son cou et son décolleté. Le regard est grave, fatigué, peut-être.
Berthe Morisot, une femme peintre à part entière
Berthe Morisot se résume souvent dans nos mémoires à une figure féminine, peu individualisée, toujours rapportée aux travaux de ses pairs du mouvement impressionniste. L’exposition du musée d’Orsay en donne une vision plus affirmée et radicale, non exempte de surprises. Elle rend à Berthe Morisot sa dimension d’artiste à part entière, de peintre énergique, au pinceau tourmenté, dont l’impact pictural fut, en son temps, minoré par la critique en raison de sa condition de femme.
Il n'est pas facile à l'époque d'être une femme artiste et peintre. Berthe Morisot va repousser le mariage le plus tard possible de peur de ne plus pouvoir peindre. Elle va choisir d’épouser Eugène Manet, le frère d’Édouard Manet, qui accepte une sorte de pacte, probablement tacite, et ça se voit à la carrière de son épouse.
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Comme Élisabeth Vigée-Lebrun au siècle précédent, Berthe peint plus particulièrement un monde féminin et s'impose comme une artiste à une époque où le chemin est semé d'embûches et de préjugés par exemple, l'École des beaux-arts n'accueillera les femmes qu'à partir de 1897. En outre, Berthe Morisot décide courageusement de ne pas satisfaire un public de salon officiel et préfère se rapprocher des artistes les plus avant-gardistes tels Manet, Renoir et Degas. Comme eux, elle est sensible aux scènes de la vie moderne et, avec une touche spontanée et rapide, traduit les effets changeants de la lumière.
L'exposition de 1874 et la naissance de l'impressionnisme
Pour la première fois, un groupe d’artistes indépendants ne passe pas par le Salon officiel pour exposer leurs œuvres. Ils dévoilent au public des tableaux qui n’auraient jamais été sélectionnés par un jury académique. Des tableaux intimes, colorés, lumineux, qui continuent encore aujourd’hui de toucher l’humanité en plein cœur.
La conservatrice Sylvie Patry explique la naissance de cette exposition par les Indépendants qui va changer l'histoire de la peinture occidentale quelque part au numéro 35 du Boulevard des Capucines à Paris : "Il y a à peu près 215 œuvres et je dis œuvre parce qu'en fait, il n'y avait pas que des tableaux, il y avait des gravures, il y avait des dessins, des aquarelles, des pastels (…). Même si les artistes l'avaient voulu aéré, cet accrochage est un peu chargé. La question de l'accrochage, de la présentation des œuvres, c'était important pour les impressionnistes et ça fait partie aussi d'une des motivations qui les pousse à organiser leur propre exposition. Ils veulent contrôler leur carrière et ne pas dépendre des décisions du salon et des aléas du marché."
Dans cet accrochage très serré, Le Berceau de Berthe Morisot représentant sa nièce est exposé à côté de Une moderne Olympia de Paul Cézanne qui fait scandale : Dominique d'Arnoult, historien de l'art et commissaire de l'Exposition Berthe Morisot : "ça choque énormément la mère de Berthe Morisot. Ça choque son entourage, ça choque son professeur Guichard, (…) Mais Berthe Morisot était très au-dessus de ces considérations".
L'évolution picturale de Berthe Morisot
La fidélité indéfectible de Berthe Morisot au mouvement impressionniste n’en fait pas pour autant une artiste au style monolithique, enfermée une fois pour toutes dans les canons du groupe et réductible à ses seuls préceptes. Ses toiles réalisées dès les années 1880 révèlent au contraire l’audace de son évolution picturale. De plus en plus dépouillés et proches de l’esquisse, ses tableaux semblent gouvernés par l’urgence, une impatience qui ne s’embarrasse plus des faux-semblants du réel.
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