Introduction

Dans le monde, le ratio naturel de naissances est d'environ 105 garçons pour 100 filles. Cependant, certains pays, notamment en Asie et en Europe de l'Est, affichent un déséquilibre significatif en faveur des garçons, souvent lié à des avortements sélectifs. L'Inde est l'un de ces pays où la préférence pour les garçons a conduit à des pratiques néfastes telles que les fœticides féminins et les infanticides, entraînant des conséquences démographiques et sociales alarmantes.

Déséquilibre du Sex-Ratio à la Naissance : Un Aperçu Global

La Chine, l'Inde et d'autres pays d'Asie ou d'Europe orientale enregistrent une proportion anormalement élevée de garçons chez les nouveau-nés, liée notamment à des avortements sélectifs. Il naît près de 118 garçons pour 100 filles en Chine, environ 117 en Azerbaïdjan ou près de 115 en Arménie, d’après des données recueillies autour de 2010. En Chine, la politique de l’enfant unique a sans doute joué un rôle. Mais elle n’explique pas tout : le même déséquilibre des naissances est apparu au Vietnam ou en Corée. L’excédent de garçons ne s’observe souvent qu’à partir de la deuxième naissance et s’accentue pour les suivantes. En Corée, en 2000, plus de deux tiers des troisièmes naissances étaient masculines.

La Situation en Inde : Préférence pour les Garçons et Avortements Sélectifs

En Inde, la préférence pour les garçons est profondément enracinée dans la culture. Cette préférence se manifeste par des pratiques discriminatoires envers les filles, notamment les avortements sélectifs et les négligences qui entraînent une surmortalité infantile féminine. Selon le Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA) et son dernier rapport sur l'état de la population mondiale en 2020, l'Inde compte 46 millions de «femmes manquantes» sur une période de près de cinquante ans. Il s'agit de dix fois la population féminine de Londres, mais aussi un manque de près de la moitié des naissances féminines à l'échelle mondiale.

Facteurs Socio-Économiques et Culturels

Plusieurs facteurs contribuent à cette préférence pour les garçons. Le modèle traditionnel du mariage et les coutumes imposent une position inférieure aux femmes dans les sociétés indiennes. La dot et le coût de l'éducation d'une fille sont considérés comme une charge dont on pourrait se passer. Cette volonté d'avoir un garçon à tout prix touche toutes les classes sociales.

Contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, les avortements sélectifs sont plus fréquents au sein des populations éduquées. Une émancipation des femmes œuvre donc paradoxalement plutôt en la défaveur des petites filles. Il apparaît également que l’inquiétude première des familles les plus riches est de s’assurer que les biens restent « dans la famille ». De façon intéressante, lorsque l’on parle à des parents issus de la classe moyenne supérieure, une nette distinction est faite entre la propriété ancestrale et la richesse. Donc, les parents sont clairs sur le fait que leurs filles et leurs garçons auront une part égale des richesses de la famille.

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Évolution des Statistiques et des Pratiques

Alors que les familles deviennent moins nombreuses, les avortements sont plus fréquents après la troisième grossesse. Étonnamment, une enquête menée par le gouvernement soulignait récemment que l'Inde comptait pour la première fois plus de femmes que d'hommes. Le ratio fille/garçon des enfants âgés de 0 à 6 ans en Inde a de nouveau régressé ces dix dernières années passant à 914 filles pour 1 000 garçons.

En 1991, en Inde, le nombre de femmes pour 1 000 hommes était de 927. En 2001, ce nombre est à peine passé à 933. Toutefois, à y regarder de plus près, le recensement révèle que l’augmentation progressive du ratio fille/garçon induit quelque peu en erreurs, masquant certaines pratiques qui violent à la fois la loi et les droits des fillettes.

Donc, le ratio fille/garçon des enfants âgés de 0 à 6 ans dans le pays a chuté de 13 points durant la dernière décennie. Il est intéressant de noter qu’en 1961, ce ratio était de 976 filles pour 1 000 garçons pour cette tranche d’âge. Si nous retenons les calculs réalisés dans l’étude Lancet (Lancet 24 mai 2011 [doi : 10.1016/S0140-6736(11) 60649-1]), un peu moins de 2 millions d’avortements sélectifs de fillettes aurait été réalisés dans les années 1980. Dans les années 1990, ce chiffre peut être calculé pour s’élever à 4,1 millions. Lorsque le premier enfant est une fille, le taux d’avortements sélectifs pour le second enfant est élevé. En 1990, le nombre de fillettes nées en deuxième était de 906 pour 1 000 garçons ; en 2005, ce chiffre a baissé jusqu’à 836.

Témoignages et Réalités Sociales

Plusieurs témoignages illustrent la complexité de la situation. Des femmes éduquées et aisées subissent des pressions familiales pour avoir un garçon, allant jusqu'à l'avortement sélectif. D'autres, malgré leur éducation et leur position sociale, expriment une préférence pour les garçons en raison des difficultés et des discriminations auxquelles les femmes sont confrontées.

Nilangi Sardeshpande, Directeur de SATHI (Pune), affirme que, bizarrement, la législation interdisant l’utilisation de technologies pour déterminer le sexe du fœtus a l’effet inverse. Tandis que l’interdiction place la sélection du sexe hors d’atteinte des familles pauvres, elle en a involontairement fait un privilège des riches. Les médecins étant conscients de l’illégalité de la révélation du sexe du fœtus, son coût a augmenté. Ce qui signifie que les familles pauvres n’ont pas accès à cette technologie.

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Conséquences du Déséquilibre du Sex-Ratio

Le déséquilibre du sex-ratio en Inde entraîne de nombreuses conséquences sociales et économiques.

Difficultés sur le Marché Matrimonial

Nombre d’hommes ont désormais du mal à trouver une épouse. De plus en plus, ils vont devoir accepter des unions avec une veuve ou une divorcée ou bien aller chercher une épouse à l’étranger : la migration des femmes à des fins de mariage est en plein essor. L’écart d’âge entre mari et femme pourrait aussi augmenter. Les femmes étant moins nombreuses, moins d’enfants viendront au monde.

Accroissement de la Criminalité et de la Violence

La forte croissance de la criminalité masculine en serait une première conséquence. L’économiste Esther Duflo explique dans Libération que « les jeunes [chinois], et particulièrement les jeunes célibataires, ont plus de problèmes comportementaux, et commettent plus de crimes que les jeunes filles.

Marchandisation des Femmes et Traite

Face au déficit de femmes en Inde, de nombreux hommes célibataires rencontrent des difficultés à trouver une épouse. Or, ne pas se marier c’est ne pas avoir d’enfants - ou plutôt de fils - et donc pas d’héritiers en mesure de reprendre les biens de la famille. Le célibat des jeunes hommes débouche sur de la frustration qui participe à l’augmentation des violences faites aux femmes dans une société où elles sont déjà omniprésentes. Malgré une loi anti-viol, adoptée en 2013, non seulement la culture du viol persiste, mais se développe également un phénomène de traite des femmes et des filles à des fins d’exploitation sexuelle, conséquences d’une frustration masculine ressentie face à la difficulté de trouver une femme.

Initiatives et Mesures pour Lutter Contre les Avortements Sélectifs

Face à ce fléau, le gouvernement indien a mis en place des mesures législatives et des campagnes de sensibilisation.

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Législation et Application des Lois

La mesure la plus importante reste la loi contre les techniques de diagnostic prénatal qui a rendu illégal l’utilisation de technologies à ultrasons dans le but de connaître le sexe du bébé. En 1994, pourtant, la loi sur les techniques de diagnostic préconceptionnel et prénatal (PNDT Act) a formellement interdit la sélection du sexe. Mais force est de constater que cette loi n’a eu que peu d’impact.

Assurer une application effective de la loi : le Dr Sharada estime que c’est la première étape et la plus importante qui doit être franchie. Son expérience dans des cliniques du Maharashtra montre que de nombreuses machines à ultrasons ne sont pas déclarées. Dans les cliniques possédant plusieurs machines (certaines d’entre elles sont scellées), les numéros sur les certificats d’enregistrement ne correspondent pas à ceux apparaissant sur les machines.

Sanctionner sévèrement les docteurs qui révèlent le sexe du bébé : les sanctions actuellement en vigueur dans la législation prévoient de sceller la machine ainsi que de payer une amende de quelques centaines de roupies. Cependant, il est nécessaire de s’assurer que chaque cas qui survient soit jugé par un tribunal et que la sanction inclue une amende ainsi qu’une condamnation.

Contrôler les multinationales qui vendent les machines aux médecins : il y a un besoin urgent de surveiller la vente de machines à ultrasons. La responsabilité de l’entreprise doit être engagée en ce qui concerne les personnes à qui elles vendent les machines et le nombre de machines vendues.

Campagnes de Sensibilisation et Aides Financières

Le gouvernement indien a lancé une vaste campagne de sensibilisation en 2015 intitulée "Beti Bachao, Beti Padhao" (Sauver la fille, éduquer la fille). Émergent également des aides financières pour contrer ces phénomènes. L’État du Punjab, par exemple, offre des subventions aux villes et aux villages « protecteurs des filles ».

Actions de la Société Civile

Les militants pour l’égalité des sexes soutiennent que les principes de bases sur lesquels nous comprenons le genre comportent des failles. Le Dr Sharada revendique qu’il est nécessaire que toutes les interventions de la société civile soient basées sur l’égalité des sexes.

Surveiller les procédures : des contrôles réguliers et systématiques des médecins et des activités des cliniques doivent être entrepris. Les rapports doivent être du domaine public.

Promouvoir les familles avec deux filles : le Dr Sardeshpande voit cette mesure comme l’un de moyens les plus rapides par lesquels le problème de la sélection prénatale du sexe du deuxième enfant peut être abordé.

Faire du genre une question de droits de l’Homme : dans le cadre actuel, on dit aux futurs parents « Ladkiyaan bhi… » (« Les filles aussi peuvent… »). Il y a donc une tentative de considérer les filles comme étant plus aimantes, plus gentilles, plus capables, comme étant un investissement plus sûr, etc. Il est nécessaire d’éviter cette instrumentalisation de la campagne de promotion en faveur des fillettes car cela crée une pression inutile sur les femmes et les filles pour qu’elles satisfassent un modèle d’« d’être-fille » et d’« être-femme » de plus en plus impossible.

Vers un Changement de Mentalités ?

Une évolution sociétale qui va dans le bon sens, puisqu'elle repose (du moins en partie) sur des convictions directement véhiculées par la lutte pour l'égalité des genres, dans le sillage de combats à portée internationale comme le mouvement MeToo. Plusieurs dizaines de millions de filles n’ont pas vu le jour en Inde.

Toutefois, cette tendance est en train de se renverser pour la première fois. Déjà en 2019, un article du New York Times notait ce changement. C’est le cas en Albanie, en Corée du Sud, en Chine ou encore en Inde, où l’écart entre les naissances fille-garçon a considérablement diminué.

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