Tracey Emin est aujourd'hui l'une des artistes britanniques les plus en vue du monde de l'art contemporain, notamment au sein du mouvement des Young British Artists. Son œuvre, souvent provocante et autobiographique, explore les méandres de sa vie personnelle, à commencer par son enfance à Margate et les traumatismes qu'elle a dû surmonter pour se construire. Bien que cet étalage d'intimité en agace plus d'un, il faut reconnaître que l'artiste a eu son lot de malheurs, comme la découverte de la double vie de son père et de son autre famille quand elle était petite, un viol à l'âge de 13 ans, et un avortement à 18 ans, entre autres choses. On comprend mieux la nature torturée de son art et sa personnalité turbulente! Son art mêle tous les médias possibles et se dévoile sans honte ni pudeur, un art de témoignage, sans fard sur ses origines sociales modestes.
Les Débuts et l'Ascension d'une Artiste Controversée
Tracey Emin a été découverte et lancée par le célèbre collectionneur Charles Saatchi. Elle fait partie du mouvement des Young British Artists, aux côtés de Damien Hirst, Jake et Dino Chapman, Jenny Saville et Chris Ofili. Sa célébrité, elle la doit au fait que son art, en mêlant tous les média possibles, est un art dans lequel elle se dévoile, sans honte, sans pudeur, un art de témoignage, sans fard sur ses origines sociales modestes. Bien que la vie de Tracey Emin soit hautement publicisée, un élément majeur de sa vie personnelle est pourtant rarement abordé: il s'agit de son frère jumeau, Paul. Paul Tracey est menuisier et il a été diagnostiqué épileptique il y a quelques années. Les jumeaux vivent aujourd'hui éloignés l'un de l'autre.
Œuvres Phares et Scandales
L'œuvre que Tracey Emin présenta pour la première exposition des Young British Artists fut son installation intitulée Everyone I ever slept with, 1995 (Toutes les personnes avec lesquelles j'ai couché, 1995). Cette installation audacieuse lui attira tout de suite une grande publicité. Il s'agit d'une tente en toile sur les parois de laquelle étaient cousus les noms de toutes les personnes avec lesquelles l'artiste avait « couché ».
La seconde œuvre phare de Tracey Emin est son installation intitulée My Bed (Mon lit), sélectionnée pour le Prix Turner en 1999. L'œuvre était composée d'un lit défait, jonché d'objets montrant la lutte de l'artiste en proie à la dépression après une rupture difficile ainsi que son style de vie débridé. Bien que Tracey Emin soit connue pour utiliser des objets intimes dans ses œuvres, cette installation est bien une œuvre savamment construite et non le lit véritable de l'artiste comme certains ont pu le croire. My Bed, c’était tout simplement son lit, mais son lit tel qu’il était à l’époque, son lit défait, dont les draps étaient sales et tout chiffonnés, couverts de taches, entouré de bouteilles de vodka vides, de préservatifs usagés et de mégots de cigarettes, un lit authentique où elle a aimé, pleuré, été malade et pensé au suicide, ce lit qui lui rappelait une rupture amoureuse qui l’avait laissée au plus bas et qu’elle tenait donc à garder pour ne jamais oublier cette période. Tracey Emin dira d’ailleurs : « J’ai regardé ce lit et j’ai pensé « Mince alors » ! Il y avait presque un écran entre moi et lui.
En 2007, Tracey Emin a été choisie pour représenter l'Angleterre à l'occasion de la 52ème Biennale de Venise. Il y a quelques années, l'un des ex petit-amis de Tracey Emin quand elle avait 14 ans proposa les lettres d'amour de l'artiste aux enchères. Tracey en fut proprement scandalisée. Pourtant elle est la première à utiliser sa propre vie dans ses œuvres et à l'exposer aux yeux de tous. D'ailleurs, le nom du garçon en question apparaissait dans son œuvre Everyone I ever slept with. On aurait pu penser que cela ne la dérangerait pas mais ce fut tout le contraire.
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Finalement, c'est en 2015, que Tracey Emin a de nouveau défrayé la chronique. Elle a suscité la controverse en annonçant son projet de démolir un bâtiment classé dans le quartier de Spitafield, dans l'Est londonien. Lorsqu'elle avait acheté le bâtiment en 2008, elle avait longuement parlé de l'importance historique de la zone et de sa volonté de préserver cet héritage.
L'Avortement comme Thème Central
Dans la vidéo How It Feels [Comment on se sent, 1996], Emin parle ouvertement et dans le détail de son premier avortement, retournant sur les lieux liés au traumatisme, refilmant et se rappelant ce qui s’y était produit. La vidéo est aussi un compte rendu de sa prise de conscience que la vie, sa vie, était plus importante que faire des images. Une fois l’opération terminée, elle raconte comment elle le sentait encore en elle, comment elle avait l’impression que tout l’intérieur de son corps “était déchiré en petits morceaux”. L’avortement n’avait pas réussi, elle était enceinte de jumeaux, et Emin ne nous épargne aucun détail sur l’incident horrible du deuxième fœtus “en purée” descendant le long de sa jambe.
Mais comme sa vidéo Why I Never Became a Dancer, ce déterrement de son passé douloureux se conclut sur une note relativement affirmative. Cette expérience traumatisante lui donne une “idée plus grande de la créativité”, et lui fait comprendre que si elle est “pour faire de l’art, ça n’aura rien à voir avec une putain d’image, il faut que ça ait à voir avec d’où tu viens vraiment”. Dans une conclusion réflexive, Emin justifie l’importance d’utiliser sa vie comme art […]. Ce n’est pas flanquer de la peinture sur une toile pour faire une image, ce n’est pas ça, l’art […]. Ça a à voir avec l’essence et l’intégrité des gens quand ils font des choses […].
En 2007, lors de la Biennale de Venise, elle expose conjointement une série d'aquarelles autour de son avortement, révélant ainsi la portée autobiographique de certains éléments de son œuvre. Elle y avait accroché des peintures et des aquarelles représentant ses jambes, son ventre, son sexe et un avortement.
Influences et Évolution Artistique
Comme tous les artistes, Tracey Emin est inspirée par plusieurs grands noms de l'art, auxquels ses œuvres rendent des hommages plus ou moins directs. Elle a notamment déclaré son attachement pour Edvard Munch et Egon Schiele, mais elle se prévaut également de Jean-Michel Basquiat. Par ailleurs, avec son recours aux installations lumineuses et aux néons, elle se positionne dans la droite lignée d'artistes tels que Don Flavin et Bruce Nauman.
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Après avoir été pendant des années considérée comme « l'enfant terrible » de l'Angleterre, Tracey Emin est aujourd'hui officiellement entrée au panthéon des artistes établis. En 2018, elle a érigé une installation d'envergure aux allures de déclaration d'amour à une Grande-Bretagne ouverte sur le monde, I Want My Time With You, à la gare St. Pancras International de Londres, suscitant l'attention de médias généralistes percevant en elle un cri de révolte contre le Brexit qui agite son pays.
Une interview de Tracey Emin en 2012 nous laisse entrevoir une nouvelle facette de son travail. Je ressens un réel besoin de m’évader car il y a beaucoup de choses que j’ai envie de dire sur l’amour et sur les gens, sans y parvenir. À 50 ans, on ne peut pas continuer de ressasser les mêmes problématiques. Il faut grandir un peu ! Avec l’âge, on se bonifie, il faut aller de l’avant. On a peut-être les mêmes problèmes qu’à 20 ans, mais on ne les traite plus de la même façon. Quand un adulte a faim, il ne crie pas jusqu’à ce qu’on le nourrisse - il va s’acheter à manger. Je ne vois pas de thérapeute.
Extimité et Authenticité
« Par rapport aux mots, j’ai quelque chose d’unique que je trouve presque impossible en art - et ce sont mes mots qui font vraiment que mon art est unique »[1]. Même quand la forme de l’œuvre est non textuelle, comme dans une série récente d’objets ready-made - choses provenant de sa vie qui ont été exposées et vendues en tant qu’objets d’art, tels que son lit ou une cabine de plage délabrée -, leur sens et leur portée dépendent de ce qu’elle nous a livré d’elle-même. De même que l’expressionnisme est venu en réaction à l’impressionnisme, nous pourrions considérer que l’extimité d’Emin, en réaction à son intimité qu’elle juge trop lourde à porter seule, lui a permis de sur-vivre.
Tracey Emin fait ici la distinction entre son extimité et sa personne privée. Aujourd’hui Tracey Emin dit que « Es ist ein wenig zerwühlt. […]Aber die Aussicht ist fantastisch. Ce qui se dégage de ce travail dont le paradigme est essentiellement expressionniste, c’est la forte impression d’une artiste qui a durement gagné sa position et son identité, qui a surmonté les frontières créées par son milieu social.
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