Introduction

Le droit à l'avortement est un droit fondamental, constitutif de l'émancipation des femmes, de leur liberté et de la lutte pour l'égalité femmes-hommes. Ce droit est menacé par des mouvements conservateurs qui disséminent de fausses informations et tentent de restreindre l'accès à l'IVG. En France, bien que l'opinion publique soit majoritairement favorable à la constitutionnalisation du droit à l'avortement, le silence entourant l'expérience masculine de l'IVG persiste. Cet article explore les conséquences de l'avortement, tant pour les femmes que pour les hommes, et examine les perspectives d'une meilleure prise en compte de la dimension masculine dans ce processus.

Menaces sur le droit à l'avortement

Depuis quelques années, le droit à l'avortement fait l'objet de menaces régulières. Le 24 juin 2022, la Cour Suprême des États-Unis a annulé l'arrêt Roe vs Wade, qui avait ouvert le droit à l'avortement en 1973. Depuis le 15 septembre 2022, en Hongrie, les femmes souhaitant avoir recours à une IVG doivent être confrontées « aux fonctions vitales du fœtus », en écoutant les battements de son cœur. L'Italie pourrait être le prochain pays sur la liste de ceux limitant ou interdisant ce droit fondamental. Ces évolutions juridiques constatées en Europe, et outre-Atlantique, doivent nous alerter sur les ambitions des mouvements conservateurs envers le droit à l'avortement. Entre 2009 et 2018, le financement européen du mouvement anti-genre a augmenté de près de 200%. Ces mouvements disséminent de nombreuses fausses informations via des outils de communication modernes, mettant en danger de façon indéniable le droit à une information juste et vraie auprès de publics divers, et de plus en plus jeunes, sur les réseaux sociaux, à travers des sites dédiés et des “lignes d’écoute” qui font concurrence à une information claire et objective.

En France, 8 personnes sur 10 sont favorables à la constitutionnalisation du droit à l'avortement. Depuis de nombreuses années, la Fondation des Femmes et les associations de défense de droits des femmes travaillent activement auprès du gouvernement pour faire de l'inscription de ce droit dans la Constitution, une réalité. Le 24 novembre 2022, une proposition de loi pour inscrire le droit à l'IVG dans la Constitution était adoptée par l'Assemblée nationale, avec 337 voix pour et 32 contre. Le 29 octobre 2023, le chef de l'État annonçait ainsi la présentation en conseil des ministres d'ici fin 2023 d'un projet de loi qui reprendrait le contenu de la proposition de loi pour inscrire dans la Constitution de 1958 la liberté des femmes de recourir à l'IVG. Ce projet de loi sera ensuite voté à l'Assemblée nationale le 24 janvier et la navette parlementaire se poursuivra devant le Sénat le 26 février.

L'expérience masculine de l'IVG : un silence assourdissant

En 2019, la France a enregistré 232.200 interruptions volontaires de grossesse, soit le nombre le plus élevé depuis les années 1990. Et parmi ces 232.200 IVG, il y a presque autant de femmes et d'hommes concernés par l'avortement. Pourtant, la circulation de la parole de ces derniers reste très marginale. Pourquoi ce silence? Donner la parole aux hommes, c'est leur permettre de s'investir davantage auprès de leur partenaire dans la pratique de l'IVG ou de la contraception. Aujourd'hui, ces questions demeurent encore et toujours une affaire de femmes. Cette invisibilisation de la figure masculine face à l'IVG peut s'expliquer en partie par les avancées sociales majeures de ces cinquante dernières années. D'abord, en 1967, avec la loi de Neuwirth qui autorise la contraception. Puis, en 1975, avec la loi Veil qui dépénalise l'avortement. Aux yeux de la loi, la femme devient responsable de sa fécondité et, in fine, supporte la contraception et les risques associés.

La rareté des écrits sur l'expérience masculine témoigne d'un « silence social sur les événements de vie intime des hommes », explique la sociologue Geneviève Cresson dans son étude intitulée Les hommes et l'IVG - Expérience et confidence (2006).

Lire aussi: L'avortement aux États-Unis : une analyse juridique

Témoignages d'hommes confrontés à l'IVG

« Je n'en ai pas parlé autour de moi. » C'est aussi le cas d'Alexandre, 32 ans, en couple avec Charlie depuis deux ans et demi : « Je n'en ai pas parlé autour de moi. J'aurais eu l'impression de casser une intimité. En tant qu'homme, c'est quelque chose que l'on ne comprend pas, que l'on ne connaît pas. » Un silence accompagné d'un sentiment d'intrusion. « Je ne voulais pas que mon souhait ait une quelconque influence sur sa décision ou tout simplement lui mettre le doute », témoigne Gabriel, 28 ans, en relation libre avec sa partenaire.

Émotions et sentiments ressentis

« J'ai ressenti une forme d'anxiété mêlée à de l'impuissance. » Pour les hommes qui se confient, les émotions ressenties sont majoritairement de l'impuissance, de la frustration et un sentiment de culpabilité. « J'ai eu un devoir d'information. Après, dans l'acte en lui-même, c'est compliqué pour l'homme de faire plus. Elle a choisi de traiter ça rapidement, toute seule, explique Alexandre. En tant qu'homme, tu ne connais pas cette douleur. Tu ne sais pas ce que ça fait. Tu ne sais pas comment la soulager. Tu ne sais pas quoi faire. » Idem pour Gabriel, qui a essayé d'être présent le plus possible : « J'ai ressenti une forme d'anxiété mêlée à de l'impuissance. Je me sentais coupable. Je trouvais ça injuste et je m'en voulais de ne pas souffrir autant qu'elle. »

Isolement et manque de soutien

« L'homme est isolé du processus », témoigne Alexandre. Une place difficile à trouver, y compris au sein des structures de santé. Selon l'étude de l'ANCIC, lorsque l'homme a accompagné sa partenaire (20% des cas), 37% d'entre eux ont estimé que l'accompagnement n'était pas ou peu satisfaisant en centres IVG (30% à l'hôpital). Parfois, l'homme peut même être perçu comme une « menace » par le personnel soignant. « Les institutions de prise en charge médicale leur laissent une place secondaire, elles les considèrent au pire comme une gêne, au mieux comme une aide ponctuelle dans leur propre activité, détaille Geneviève Cresson. Contrairement à ce qui se passe pour la grossesse ou l'accouchement, les hommes ne sont pas invités à y participer, et en même temps ils subissent souvent le reproche de laisser la femme se débrouiller toute seule. » Un constat partagé par Alexandre : dans le cas d'une situation d'IVG vécue volontairement à deux, « le couple n'est jamais invité pour en discuter. » Un isolement auquel il est difficile de remédier, selon Laurence Danjou, coprésidente de l'ANCIC et médecin-gynécologue : « Il y a le côté protecteur à l'égard de la femme sachant qu'un certain nombre de demandes d'IVG se font dans un contexte de violences conjugales, ou de mésentente grave, ou de pressions subies par la femme.

Difficultés d'expression et tabous

Si les hommes ne s'expriment pas sur le sujet, les femmes ont, elles aussi, des difficultés à en parler. « Ça ne fait pas longtemps que les femmes parlent publiquement de l'avortement, souligne Laurence Danjou. Il y a un mouvement récent de l'ouverture de la parole à ce sujet mais ça reste quand même vécu comme un échec, une honte. L'avortement, ce n'est pas bien vécu par la société. » Elle ajoute : « Il faut changer le discours et les mentalités. Il y a 232.000 femmes qui avortent par an, ce sont 232.000 femmes et hommes. Évidemment, chacun a une place différente. L'homme ne va pas vivre la situation de la même manière. Il n'a pas le pouvoir décisionnaire et on ne souhaite pas le lui donner. En revanche, il est concerné par cette situation. »

Repenser le rôle de l'homme face à la procréation

Dans ces conditions, comment repenser le rapport de l'homme et son implication face à la procréation? La contraception masculine pourrait être une piste. À l'exception du préservatif, de la méthode du retrait (très peu fiable) et de la vasectomie, elle est très peu utilisée en France et les moyens à disposition sont encore méconnus. Pourtant, il en existe: le slip chauffant permet de diminuer le taux de spermatozoïdes mobiles dans le sperme et l'injection hormonale d'en bloquer la production.

Lire aussi: Tout savoir sur les caillots après une interruption de grossesse

Avortement sous contrainte et violences

L’avortement est trop souvent imposé par les hommes sous le prétexte qu’ « un enfant ça se fait à deux ». Or les hommes ne portent pas les enfants, ils ne ressentent pas les symptômes de la grossesse comme les femmes. Les pressions exercées sur la femme enceinte pour exiger d’elle une IVG peuvent prendre des formes multiples. Elles vont du conseil appuyé au harcèlement, en passant par le chantage. Il est extrêmement difficile pour une femme, fragilisée par le début d’une grossesse, de résister à la volonté et aux pressions de son compagnon, de sa famille, de son employeur ou des services sociaux. Elle peut alors se résigner à avorter pour avoir la paix, pour que pressions et harcèlement cessent. Les structures d’aides et d’accueil sont une ressource efficace pour les femmes victimes de violences, quand on est enceinte et victime de harcèlement et de pressions pour avorter.

L’IVG ne doit, en aucun cas, être pratiquée sous la contrainte ou pour répondre aux pressions et à la volonté du compagnon ou de la famille. Si vous êtes victime de harcèlement, de menaces, de chantage ou de toutes sortes de violences, ne restez pas seule. Les tribunaux condamnent régulièrement des hommes pour des délits de harcèlement et de violences en lien avec la grossesse. Un dispositif de téléphones portables d’urgence est en cours d’implantation en France. Il permet à des femmes en danger de se voir confier un appareil par le procureur.

Conséquences psychologiques de l'avortement

Témoignages de femmes ayant avorté

Alison vit en ce moment en France pour terminer une licence. Elle retourne à Chicago prochainement. Enfin, son projet ne semble plus aussi déterminé depuis le 24 juin “C’est plus que triste comme l’a dit Joe Biden, c’est un traumatisme. Imaginer qu’enceinte tu ne peux pas décider de ce qui se passe dans ton propre corps? Admettre que tu seras obligée de porter un enfant qui serait un accident!” Elle s’arrête un moment pour imaginer l’accident. “Pour mes deux sœurs aînées, attendre un enfant ça a été un bonheur. Le projet mené à terme avec des hommes qu’elles aimaient, c’est cela qui me semble désirable. Certainement pas assumer un inéluctable tel un fardeau… Je n’imagine pas pouvoir aimer un enfant présenté comme étant un accident!”

Caroline, une bonne trentaine d’années, est très agitée, très instable psychiquement en raison d’une enfance particulièrement sordide. “Vous avez entendu? J’ai dit “quelque chose!” Oh oui, j’avais bien entendu. La loi des hommes punirait des femmes parce qu’un rapport sexuel a des conséquences non désirées?

Sur le divan plusieurs femmes racontent leurs avortements. Je n’en ai jamais vu banaliser. C’est un événement dans une vie. Et comme tout événement il est plus ou moins bien vécu. Le rendre encore plus difficile serait-ce vraiment l’idée du siècle ? Léa raconte « Marlène doit avoir à ce jour 70 ans au moins. Je l’ai accompagnée quand on était ados. Elle a avorté quelques mois avant que la loi soit votée en France. Le gynéco véreux, dans son cabinet parisien lui a même fait des avances à la consultation précédant l’IVG. « Qu’est- ce que ça peut faire, tu es déjà enceinte ? » Répugnant… Le mépris. La honte pour elle. Léa a accompagné son amie le jour J. Elle n’oubliera jamais la douleur. Jamais les ongles qui se sont enfoncés dans la main que cette jeune femme tenait car le gynéco évidemment n’avait pas anesthésié celle qui ne voulait pas enfanter. Il a juste bien pris la coquette somme exigée. » Léa a les larmes aux yeux et c’est avec une voix déchirante qu’elle ajoute « La violence de l’acte doublée par la violence psychologique, c’est impossible de revenir à ça ! ».

Lire aussi: Front Uni pour l'Avortement

Je me souviens d’une femme ayant avorté avec des médicaments il y a une dizaine d’années. Seule chez elle. Le mari ne voulait rien en savoir, il fallait juste qu’elle « le fasse passer ». Cette femme que nous appellerons Sylvie avait vécu le cauchemar car elle ne devait rien laisser transparaître de ce qui se passait pour elle. C’est cela aussi qu’entraîne un avortement illégal. En pire car puni.

Études sur les conséquences psychiques de l'avortement

En juillet 2013, C.V.Bellieni a publié une synthèse d’études qui démontrent, au regard de la littérature scientifique internationale, que l’avortement a des conséquences psychiques sur la santé de la femme. Après avoir analysé toutes ces publications, nous pouvons conclure que l’avortement peut être considéré comme un facteur de risque psychique pour la femme plus significatif que la naissance d’un enfant. Il est quand même difficile de penser, à partir des données de la littérature, qu’il soit plus favorable pour la santé psychique d’avorter que de faire naître ou que de faire le deuil d’une fausse couche.

A partir des données, le deuil est à faire dans les deux cas, mais certaines études disent qu’il est plus lourd en cas d’avortement. Les conséquences à long terme semblent surtout intéresser l’avortement, tandis que la fausse couche aurait des conséquences graves mais transitoires. Les données semblent souligner que dans les deux cas les femmes vivent cela comme une perte. Mais dans le cas de l’avortement, il semble culturellement et socialement prohibé aux femmes d’élaborer un deuil sur une mort. Dans le cas de la fausse couche la prohibition est « familiale », car l’entourage de la femme tend à la minimiser. L’analogie entre les deux douleurs est intéressante : une douleur mentale, si grave et si similaire, est-elle due à la conscience de la perte d’un enfant, ou d’un « projet » ?

Il ne s’agit pas seulement de l’avortement, c’est la grossesse même qui est encore un tabou ; on peut en parler seulement quand on sait qu’il n’y aura pas de problème ; la possibilité de penser à des risques est simplement prohibée : le fils doit être parfait, la dépression post partum ou le deuil après une perte fœtale sont ignorés, comme après l’avortement. La prématurité est banalisée. Une écologie de la reproduction, une écologie de la grossesse, au contraire, considérerait cela, et pallierait les conséquences psychologiques de l’avortement. Ce silence est étonnant et la responsabilité des politiques de la grossesse est grande. Il faut choisir entre accompagner chaque grossesse ou laisser les personnes décider toutes seules ; accompagner signifie certes éviter le paternalisme, mais aussi proposer un chemin.

tags: #avortement #social #hommes #conséquences

Articles populaires: